DE LA LIBERTÉ
Colmar, 22 novembre 1918.
Qu'est-ce qui donnine à Colmar? L'amour de la France ou la haine de la Prusse ? Cette haine et cet amour ici brûlent d'une ardeur égale. Nous sommes au pays de Jacques Preiss, le vieux député, si sage et si ferme, qui dit un jour la terrible parole : « Vous avez fait en Alsace la paix des cimetières » . Nous sommes au foyer de la résistance, dans la citadelle des Hansi, des Blumenthal, des Helmer, des Wetterlé. « Quand arrive Wetterlé ? » me demande chaque Colmarien, comme à Metz chaque Messin me disait : « Nous amenez- vous le chanoine Colin? » C'est ici la terre du vignoble, la terre d'ironie et de fronde vengeresse. Tout à l'heure, aux portes de la ville, quand la foule des sociétés, des confréries, des corporations, brillantes et bruissantes, sous leurs riches bannières et dans leurs costumes éclatants, coude à coude, attendaient l'arrivée du général de Castelnau, dans ces minutes d'émotion presque religieuse, un cri brutal s'est élevé d'un groupe populaire, et, pourquoi le tairais-je, ce cri que l'assentiment d'un peuple autorise : « Vive la France ! et Cambronne pour la Prusse ! » Pourquoi l'histoire ignorerait-elle aucun des témoignages qui confirment dans quelle fange, et sous quel mépris s'écroule le despotisme odieux des Allemands ?
Pas un de ces héros de Saveme qui, pendant un demisiècle, et plus durement encore dans les cinq dernières années, ont martyrisé l'Alsace et la Lorraine, n'a su garder dans la défaire une attitude digne. Ce ne sont pas des fuyards, me dit tout Colmar, ce sont des déménageurs. Hier, pour emporter sur leurs voitures militaires leur butin de pendules et de pianos à queue, leur suprême pillage, ils abandonnaient leur matériel de guerre et jetaient à la rue leurs armes.
Comme à Metz, un ciel euperbe, le soleil d'Austerlitz, vient d'envelopper la journée de Colmar. Deux mille jeunes filles aux cœurs fidèles, en jupes rouges ou vertes et coiffées de larges rubans noirs brodés, précédaient de leur long cortège étincelant les régiments de la délivrance. Elles guidaient à travers leurs vieux logis aux longs toits qui verdissent, aux pignons pointus, aux façades ventrues, ces vainqueurs superbes d'émotion et de fierté. Et c'est ainsi que la fieur de la ville et la fleur de la France défilèrent devant le sauveur de Nancy, à cheval au milieu de ses généraux.
Et lui, !e chef, en culotte rouge et dolman noir, le képi lamé d'or un peu sur l'oreille, les deux mains gantées de blanc au pommeau de la selle, vraiment le type parfait du général français dont rêvèrent tout au long du xix« et du XX® siècle les jeunes et les vieux d'Alsace, il se tenait là pour toujours en plein Colmar, image sublime de la force qui rétablit la paix. Calme dans le rêve national, enfin réalisé parle fer et par le génie, il saluait au nom de la patrie.
Il saluait non pas seulement ses colonels et ses régiments, mais, gravement, avec déférence, chaque chef de
section, chaque chef de peloton. Geste pathétique, hopimage trop vrai api es ces cinq années I On y sentait le profond respect du Chef de guerre pour l'homme. Et tout Colmar disait : « Voilà l'humanité des Français ! Nous retrouvons la France, où les plus hauts sont les frères des plus humbles et ne s'en distinguent que parce qu'il faut, pour un travail bien fait, que les uns commandent et que les autres se subordonnent. »
Pas un c^r qui ne fût fraternel et pleinement rassasié de gratitude, de gloire et d'amiiié. Une ivresse dont nous garderons jusqu'à notre mort le bonheur entraînait la population et, comme je l'ai déjà noté à Metz, physiquement la soulevait de terre. De minute en minute, insensiblement, tout ce peuple, rythmé par une même cadence d'émotion, prenait des ailes, et sa marche se muait en danse. Dans le jardin de la préfecture, où Castelnau recevait les dé égations, cela éclata soudain. Les musiques jouaient la Madelon. Les jeunes filles de Colmar, les plus petites, bientôt toutes les jurandes, commencèrent à former des rondes, invitèient les jeunes officiers et valsèrent sur le tennis de M. de Putkammer, et puis, élargissant leur cercle, entourèrent d'une immense farandole les bâtiments qui, hier encore, logeaient le haut représentant impérial en fuite.
Décor enchanteur et tendre, belle ordonnance improvisée d'une fête galante à la Watteau, délire profond comme la sagesse, élan vital d'un peup'e qui brise les glaces de l'hiver et libéra son pûntemps. Avec Hi)nsi, je regardais ce spectacle d'une liberté si pure, et le hasard nou3 avait placés entre deux délégations qui attendaient
leur tour, l'une portant au Général les vieux drapeaux d'avant 1870, soigneusement gardés durant un demi-siècle d'espérance en deuil, l'autre groupant autour d'une pique « les exilés et les condamnés pour l'amour de la France. » Je questionne une jeune iille, parmi ces condamnés : « Qu'avez-vous subi, mademoiselle ?» — « Trois mois de prison pour avoir envoyé des baisers à des chasseurs alpins prisonniers. » Et elle entre dans la farandole.
Hansi, cher et noble artiste, gloire charmante de votie cité, quelle image pour votre crayon, quand vous publierez l'album que l'univers attend de vous, l'album des fêtes de l'Alsace et de la Lorraine célébrant leur délivrance !
Dans le clair obscur du soir, les dernières lueurs d'un tel jour vont de l'âme à l'âme et deviennent amour. Jeunes soldats et jeunes filles sentent se mêler à leurs grêles destins la victoire de la France. La jeunesse de Colmar, dans un élan apollonien, exorcise les puissances des ténèbres, chasse et ventile à force de joie tous les miasmes de Germanie.
Une incomparable puissance de résurrection frémit dans la terre d'Alsace. Une âme française y repose, mystérieuse et merveilleuse, au fond des êtres et des choses. Beaucoup d'entre nous connaissaient ce rêve étemel de l'Alsace, ces orientations de sa vie intérieure, et voici que nos jeunes soldats, par leur seule approche, délivrent et mettent à la lumière sa naïve ferveur ; mais Castelnau. d'un mot profond, active et magnifie cette impulsion première. Il associe tous les âges et toutes les douleurs à cette fiançaille qui remplit Colmar de ses rayonnements
et de ses danses. « Mes chers camarades, dit-il, aux notables de la ville, aux vétérans de 1870 et à ceux qui perdirent les leurs dans un dur martyre, mes chers camarades, soyons heureux, réjouissons-nous : nos fils ont arraché des feuillets de l'histoire la page douloureuse ». Ainsi parle ce père en deuil, afin que de cette allégresse rien n'inquiète les soldats endormis dans les bras de la patrie.
Un Te Deum unanime jaillit, de la salle des Catherinettes, en flon-flon de danse, jusqu'aux temples où le croyant va s'agenouiller et prier. L'Alsace et la Lorraine se sentent sanctifiées par les sacrifices qu'elles ont consentis pour la France, et la France pour elles. Toutes les âmes respirent à ciel ouvert. Je n'ai jamais vu de bonheur qui devant notre approche n'ait fui sur l'horizon, mais ici l'achèvement et la réussite sont parfaits. Deux petites nations se redressent libérées par un coup de foudre, et sans une brisure au cœur, confiantes dans leur mission que les peuples ont proclamée, elles vont poursuivre leur destin avec une âme rehaussée dans la douleur et la solitude. A peine relevées d'esclavage, elles proclament leur secret profond, le désir des terres celto-rhénanes, une promesse, un vœu de mariage éternel.
Hier, le peuple de Colmar et son armée HbéraUice sont allés planter sur le Rhin, en face de la Germanie refoulée la sublime inscription qu'y avaient dressée nos pères : « Ici commence la terre de la liberté. »