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L'application de l'entomologie à la médecine légale

Les remarquables résultats des études de Mégnin (4) sur la faune des cadavres a fait entrer l'entomologie dans la pratique usuelle de la médecine légale, nul expert ne peut maintenant l'ignorer. Il est possible maintenant de reconnaître depuis combien de temps un cadavre a été exposé et de fixer approximativement la date du décès, en étudiant la faune animale qui s'est développée dans ce cadavre. C'est a Mégnin seul que revient l'honneur d'avoir écrit ce chapitre spécial de la médecine légale et d'avoir ouvert cette nouvelle source de preuve médico-légale, quoique Bergeret (5) avant lui eut tenté de tirer quelques applications pratiques de l'entomologie basées sur les connaissances incomplètes et les fausses notions qui avaient cours de son temps. La publication de la Faune des cadavres de Mégnin a contribué beaucoup à vulgariser le sujet, quoique la division des différentes phases de la putréfaction en huit périodes, au lieu de la division plus simple en quatre périodes, soit plus compliquée et plus difficile à comprendre.

Depuis 1878, Brouardel (6) et ses collègues, à la morgue de Paris, ont eu recours aux bons offices de M. Mégnin, pour une quinzaine de fois au moins, et mis ses connaissances à contribution. Les résultats obtenus ont donné la plus entière satisfaction. Il est arrivé très souvent que l'exactitude de ses conclusions, tirées seulement de l'examen de quelques débris humains et de quelques insectes, a été vérifiée par les développements subséquents de l'affaire. Quelquefois le mystère qui entourait la trouvaille, n'a jamais été éclairci, mais il n'est pas arrivé une seule fois que les résultats de l'enquête aient prouvé que les conclusions de Mégnin fussent erronées.

M. Brouardel (7) rapporte le fait suivant qui tient absolument du merveil leux. Il fut nommé pour examiner le cadavre d'un enfant de huit ans, trouvé dans une caisse à savon ; le corps était momifié. On lui demandait de spécifier l'époque à laquelle remontait la mort. M. Brouardel se fit adjoindre M. Mégnin.

(1) Lu devant l'Association Médicale du Canada, août 1896, et publié en anglais dans le Montréal Médical Journal, livraison du mois d'août 1897.

(2) Université McGill (3) Université Laval.

(4) Mégnin (P;. La faune des cadavres, Paris 189 i, Gazette Hebdomadaire de Médecine et de Chirurgie, 20 juillet 1893 ; La faune des tombeaux 1887.

(5) Annales d'Hygiène publique et de Méd. l'égale, 1855, tome iv. , p. 404.

(6) La mort subite, 1894, p. 99; L'infanticide, 189C, p. 14 1

(7) L'infanticide page 143.

Celui-ci, après avoir étudié la succession des mouches et des larves dont on retrouvait les débris, a affirmé que l'enfant avait été mis dans la caisse à une époque où les mouches n'avaient pas encore commencé leur évolution, c'est-àdire dans la dernière quinzaine de février, et que, depuis ce moment, il s'était passé deux hivers et un été. La mère, qui était inculpée, était atteinte de phtisie pulmonaire ; se sentant mourir, elle avoua qu'elle avait mis l'enfant dang la boîte le 23 février de l'année précédente.

Cependant, ces résultats brillants ne sont pas sans dangers. Des imitateurs de Megnin pourraient se livrer à des déductions spéculatives, ne reposant pas sur des connaissances solides, car seul un entomologiste de premier ordre peut mener ces expertises à bonne fin. Ou bien on pourrait être tenté d'employer les données de Megnin dans des pays ou sous des climats où elles ne pourraient recevoir leur application. Nous avons donc pensé qu'avant de tirer des études de Megnin des déductions applicables au Canada, il serait utile de faire quelques observations comparatives, afin de rechercher jusqu'à quel point les données recueillies sur la faune des cadavres, en France, pourraient s'appliquer en Canada.

Il est vraiment regrettable, dans l'intérêt de la science, que M. Megnin n'ait pas donné, en même temps que les principes généraux de l'entomologie et les applications médico-légales qu'il en a faites, les nombreuses observations d'où il a tiré ces déductions. Nous pourrions ainsi nous rendre un compte plus exact des degrés dans les variations des dates d'apparition, qu'il a rencontrés dans des expériences faites sous des conditions déterminées. Pour plus de commodité, nous avons arrangé, sous forme de tableau, l'époque d'apparition que M. Megnin assigne, dans les travaux que nous avons mentionnés, aux différentes espèces entomologiques qui envahissent le cadavre; quoique, naturellement, il faille accorder une certaine latitude pour les variations qui peuvent se présenter. Nous no désirons pas attribuer à M. Megnin, personnellement, la i*osponsabilité de ce tableau.

L'application de l'entomologie à la médecine légale repose sur ce principe que les produits des différentes périodes de la putréfaction attirent certaines espèces de faune et en repoussent d'autres.

Les différentes périodes qui correspondent à chaque espèce peuvent être résumées de la façon suivante ainsi que le démontre le tableau. Lorsque le cadavre est encore à l'état frais, il attire les larves des diptères (Musca, Curtonevra et Calliphora). Lorsque la putréfaction commence à se faire sentir, arrivent les mouches à viande Lucilia et Sarcophaga. Un peu plus tard, à la période de formation des acides gras, le cadavre est envahi par des Coléoptères du genre Dermestes et des Lépidoptères du genre Aglossa (nous n'avons jamais rencontré cette dernière espèce dans nos observations canadiennes, quoiqu'elle paraisse être très commune en France). Peu après, il se développe une véritable fermentation caséïque qui appelle la Pyophila des Diptères et la Necrobia des Coléoptères. Arrive ensuite la période de fermentation ammoniacale composite, sous l'influence de laquelle se produit une liquéfaction noirâtre des matières animales et dont les émanations attirent une série de travailleurs appar-

tenant aux Coléoptères (Necrophorus, Silpha, Hister et Saprinus), ainsi qu'aux Diptères (Ophyra, Thyreophora, Phora et Lonchea'). La période suivante est celle où les tissus subissent de la momification et sont envahis par les Acariens, dont les débris et les excréments se déposent sous forme de poussière. Subséquemment, à mesure que les tissus se dessèchent, apparaît une seconde génération d' Agiossa avec aussi le Dermestes Tineola et les Coléoptères Attagenus et Anthrenus. Finalement, quand il ne reste plus du cadavre que les téguments desséchés, deux formes de coléoptères apparaissent pour les ronger, ce sont le Tenebrio et le Ptinus.

Dans le cas de cadavres inhumés, la faune est beaucoup moins variée, elle consisterait simplement dans le Phora et YOphyra des Diptères et \ePhilonthus et le Rhizophagus des Coléoptères avec ceux des Diptères qui ont pu envahir le cadavre avant son inhumation.

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