CHAPITRE PREMIER
Le prêtre regarda Frank Braun sans comprendre et demanda:
— Aljfieri écrit? Qu'est-ce qu'il écrit?
L’Allemand se mit à rire.
— Il n'écrit pas de livres, sans doute. Il crée toutefois. Et ce qu'il crée est poudreux et périmé, mauvais, inoffensif. Cependant il crée. C’est pourquoi je l'aime.
— Bien, bien, docteur. Maïs que peut-il créer, Je vous le demande?
Frank Braun se pencha sur Ia table, les coudes appuyés, les deux mains en avant.
Don Vincenzo ressentit à nouveau l'attraction de ces yeux étranges. Pourtant ce n'était pas les yeux qu'il regardait, mais les mains de son interlocuteur, de srandes et fortes mains, sauvages comme des pattes de
Carnassier, aux doigts longs et osseux, aux articulations
épaisses, des maïns féroces qui devaient pouvoir se nouer autour d’un cou, comme des cordes. C’est de ces mains-là, plus encore que des yeux, qu'émanait la fascination subie par le prêtre. Don Vincenzo les fixait intensémént, pendant qu'il entendait comme dans un rêve, la voix lente, presque solennelle de lAllemand.
— Alfieri, de mille corps arrache mille âmes et les fond en une seule, à la flamme de son éloquence. Des êtres pitoyables et ridicules sont là, chacun pour soi, le Padouan les empoigne, les pétrit, en fait "une masse
“unique et puissante, un animal formidable et déchaîné.
Voilà ce qu'il crée, monsieur le curé!
Frank Braun soupira, se renversa sur son siège,
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