LA KAÂBÂ> LE MONOTHEISME ET LA RELIGION MUSULMANE
Nombreuses et variées sont les traditions arabes qui se rattachent à la fondation de l'édifice connu sous le nom de Kaaba ou maison carrée. Quelquesunes font remonter l'origine de ce temple antérieurement à l'existence de la terre. Ainsi l'on raconte que 2000 ans avant la création de notre monde, il fut édifié dans le ciel une première Kaaba, que les anges honorèrent en en faisant le tour (touaf). Adam construisit la première Kaaba terrestre précisément au dessous de l'endroit où l'édifice sacré était posé dans le ciel : c'est l'emplacement sur lequel se trouve aujourd'hui la ville de la Mecque.
Abraham, le père des Arabes, reçut de Dieu l'ordre d'immoler sur une montagne le fils qu'il avait eu d'Agar; l'ange Gabriel vint empêcher la consom-
mation du sacrifice humain et ordonner au patriarche de rebâtir la maison de Dieu (beit-AUah) sur l'emplacement même où Adam avait érigé la première Kaaba.
Ismaïl, cherchait une pierre qui marquerait le point de départ pour faire la procession autour de l'édifice sacré ; il rencontra le messager céleste qui lui remit la célèbre pierre noire *. A côté de la Kaaba est le puits appelé Zem-Zem, alimenté par urfe source que Dieu a fait Jaillir pour abreuver Agar et son fils. Ces diverses traditions ont pour effet de rattacher le lieu où se trouve la Mecque au culte d'un Dieuiinique et à la vocation d'Abraham.
Depuis les temps les plus anciens ce lieu a été le rendez-vous du pèlerinage des Arabes. Aussi les tribus s'en disputaient -elles la possession. Chacune d'elles y avait apporté son idole locale, de sorte que la Kaaba était une sorte de panthéon sémitique, le sanctuaire d'une religion fédérative, suivant l'expression de Sprenger *. Il faut pourtant se demander pourquoi une telle réunion de divinités à cet endroit plutôt qu'ailleurs ? pourquoi cette affluence de pèle-
1. Sur la pierre noire, voir Chauvin-Beillard, De Y Empire ottoman, de ses naPèons et de sa dynastie, p. 149. Paris, 1845.
2* On croit que ia Kaaba contenait des imagea de Jésus^Cbrist et de la sainte Vierge.
rins au lieu consacré par le souvenir d'Abrahani, le grand monothéiste? Les Arabes d'avant l'islamisme n'avaienl-ils pas, d'une manière vague, le sentiment ou le souvenir que le temple de la Mecque était dédié à un dieu supérieur aux autres et par conséquent tmique dans ses attributions essentielles ? Les divinités des diverses tribus ou leurs représentations n'étaient-elles pas apportées dans la Kaaba comme pour y rendre hommage elles-mêmes à ce Dieu, qui nonseulement n'était pas censé y résider matériellement, mais dont la représentation même en était absente?
En effet, la pierre noire est un objet trop grossier pour avoir eu, quoi qu'on en ait dit, le caractère d'une idole. Un peuple de quelque valeur vit souvent sur une idée erronée ou incomplète, jamais sur une simple absurdité. Ce serait, du reste, contraire à la tradition rapportée plus haut, et à celle qui est écrite dans le code Moultéka*. D'ailleurs à Jérusalem , à Delphes, à Athènes , il y avait des pierres sacrées : c'est un usage qui a été très-répandu.
Il y a de bonnes raisons de croire que les Arabes, malgré les apparences de l'idolâtrie, n'avaient jamais oublié complètement le dieu d'Abraham et que la Kaaba était restée son san ctuaire . Ne trouve- t-on pas dans les
h. Voir ^ouvrage cité de Chauvin-BeiUard , p. iéO-
mythes et dans les traditions de tous les autres peuples des traces incontestables d'idées théologiques et cosmogoniques supérieures à celles qui sont exprimées par leurs pratiques et même dans leurs théories écrites? Les Juifs et les Chrétiens, qui étaient assez nombreux dans la Péninsule, ont dû contribuer à y entretenir l'idée du Dieu unique ^ On sait, d'ailleurs, que Mahomet a eu, dans la prédication de ce principe, des précurseurs aussi nets et aussi explicites que lui-même, ce qui lui a fait dire, non-seulement qu'il prêchait la religion d'Abraham, de Moïse et de Jésus, mais qu'il y avait eu des musulmans avant lui^
Avant le vu* siècle de notre ère, le culte célébré à la Kaaba avait donc déjà un sens monothéiste ^ A cette occasion, nous ferons remarquer que l'état religieux de la Péninsule n'a pas été aussi radicalement changé par la prédication de Mahomet qu'on pourrait se l'imaginer. Le sabéisme et d'autres idolâtries n'en
1. Sur l'histoire du christianisme en Arabie, voir deux articles du père Duteau, p. 91 et 322, du 1. 1*' des Études religieuses^ historiques et littéraires, par les pères de la Compagnie de Jésus. Paris, Douniol, 1862.
2. Mahomet et le Coran y par Barthélémy Saint-Hilaire, p. 67 et suivantes.
3. Je dois mentionner que cette opinion est combattue par le baron de Maltzan. Meine Wallfahrt nach Mekka, t. II, p. 70 à 83.
ont pas complètement disparu. En outre, les Arabes continuent à rendre un culte indiscret et presque idolâtrique à leurs saints locaux. A la Mecque même, tel homme qui prend en vain le nom de Dieu et celui de Mahomet, n'oserait jurer par celui d'Abou-Taleb, le fétiche spécial de la Mecque. En Perse, notamment, par l'effet de tendances nationales vers la séparation, l'islamisme est devenu le culte à peu près exclusif d'Ali et de sa famille. Le wahabitisme a été, jusqu'à un certain point, une réaction salutaire contre les exagérations du penchant, d'ailleurs fort légitime quand il est contenu dans de justes limites, qui pousse tous les peuples à honorer leurs bienfaiteurs, sous le nom de saints. Il me parsut que la prédication de l'islamisme a eu pour effet de changer l'équilibre entre deux termes déjà existants. Avant Mahomet, l'idolâtrie locale avait pris le dessus sur l'adoration vague du Dieu unique. Depuis Mahomet, Tidée du monothéisme est devenue dominante; mais la tendance à r idolâtrie locale trouve encore sa satisfaction dans les hommages souvent exagérés rendus aux saints locaux.
C'est peut-être le lieu de faire remarquer qu'il n'y a pas d'unité religieuse dans l'islamisme. Laissons de côté les petites idolâtries locales qui, plus ou moins prononcées, se trouvent dans d'autres cultes. Ne par-
Ions pas, si vous voulez, des quatre rites orthodoxes, une variété plutôt jurisprudentielle que dogmatique, et qui peut ne pas empêcher l'unité puisque tous ces rites ont leurs édifices religieux autour de la Kaaba. Un mot seulement sur les chiites de Perse.
Mahomet avait fondé une religion arabe : les Persans en ont fait une religion persane. Il ne faudrait pas croire que la non-reconnaissance des premiers califes soit la seule et la principale différence entre les chiites et les sunnites. En effet, d'après ces derniers, le Coran incréé serait lui-même le Verbe. Mahomet a transmis aux hommes le dernier mot de Dieu. Il n'y aura plus de prophète, ni de pontificat, ni rien qui ressemble à une église inspirée et assistée. Le cbiisme,aucontraire,reposesurridéed'unesuccession dynastique et prophétique dans la famille d'Ali. Les chiites croient que Ximan par excellence, le dernier descendant d'Ali, le Mahadi^ c'est-â-dire le directeur, le Mottebathen^ c'est-à-dire le caché, toujours incarné et invisible, assistées croyants et exercera cette] médiation jusqu'à sa manifestation dernière. Sur la nature de Viman *, il y a des discussions et des sectes, comme dans le christianisme sur la nature de Jésus-
4. D'Herbelot, Bibliothèque orientale^ aux mots ma/iadt et tman. Comte de Gobineau, Trois am en Asie^ p. 320, et Les Religions et les Fhilosophies dans VAsie centrale, p. 60.
Christ. S'il avait encore une véritable église, le Persan à cause] de ce pontificat mystérieux, de ce Verbe vivant, aurait une certaine analogie avec le ca-* tholique, tandis que dans son tête-à-tête perp^uel avec un livre, le sunnite représente plutôt le prêtes* tant. Le sunnite est plus fidèle en cela à la prédication de Mahomet, qui suivant l'expression fort juste de Ghauvin^Beillard, est une protestation et un éclec* tisme ^ Pour peu qu'on soit théologien ou simplement philosophe, il est impossible de ne pas être frappé de la différence radicale qui en résulte. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les opinions parti* culières aux derviches.
M. Barthélémy Saint-Hilaire, dans le Journal des Savants^ M. Charles de Rémusat dans la Revue des Deux-Mondes, le père Marquigny dans les Études religieuses^ historiques et littéraires^ le comte de Vogué dans le Correspondant^ ont discuté dernièrement, en se plaçant à des points de vue différents , la valeur absolue du prophète et de sa religion. Notre travail ne conduit pas nécessairement à cette appréciation. Pouvons-nous, cependant, nous borner à ne parler de l'islamisme qu'au point de vue politique ou sanitaire? Nous résignerons-nous, sur une question si inté-
i. Le l'Empire ottoman, de ses nations et de sa dynastie*
ressante et si actuelle, à fermer là notre horizon? Le lecteur ne serait-il pas autorisé à nous reprocher de n'avoir là-dessus aucune idée ou à nous demander powquoi nous ne lui en avons pas fait part?
La supériorité de l'islamisme sur l'idolâtrie n'est contestée par personne, pas plus que la supériorité du christianisme sur la religion de Mahomet. «Ce serait une iniquité en même temps qu'un blasphème, dit avec raison M. Barthélémy Saint-Hilaire, d'assimiler le mahométisme à la religion chrétienne*. » Il s'agit donc seulement de savoir si la prédication de Mahomet pouvait seule arracher les Arabes à l'idolâtrie, ou si elle a eu pour résultat de les empêcher de devenir chrétiens. Évidemment, on entre ici dans le champ de rhypothèse, mais les bases d'appréciation ne manquent pas.
Avant la prédication de Mahomet, beaucoup d'Arabes, avaient embrassé le christianisme; leur histoire religieuse est établie sur des documents authentiques. A Nedjran, dans le Yémen, la chrétienté a fleuri jusqu'au règne d'Omar et n'en a été extirpée que par l'expulsion ^ Il existe en Syrie des
2. Voir le travail cité plus haut dans les Études religieuses, historiques et littéraires*
tribus dont le nom trahit l'origine péninsulaire et qui sont chrétiennes. Les Arabes, dira-t-on, ne se convertissent plus au christianisme. C'est vrai; mais c'est parce qu'ils sont musulmans et non pas parce qu'ils sont Arabes. En effet nous venons de voir qu'il y a eu et qu'il y a encore des chrétiens de cette race. D'un autre côté, la rébellion aux lumières supérieures du christianisme est commune à tous les musulmans, aussi bien aux Tartares qu'aux nègres de l'intérieur de l'Afrique.
Le mouvement monothéiste qui s'est produit au septième siècle dans la Péninsule, et dont Mahomet a été le plus éclatant mais non le seul interprète, pouvait aboutir au christianisme, comme il a abouti à l'islamisme. Quelques-uns de ses précurseurs monothéistes ne se sont-ils pas faits chrétiens? Mahomet aurait pu faire de même et christianiser l'Arabie*. Si les Arabes auraient pu être arrachés à Tidolâtrie par une doctrine supérieure, on ne peut pas soutenir que la religion de Mahomet ait été un bienfait absolu. Si cette religion a empêché les Arabes et les autres musulmans de se faire chrétiens, elle a été un mal.
1. Chauvin-Beillard , De l'Empire ottoman , de ses nations et de sa dynastie y p. 292.
le wahabitisme depuis son originb jusqu'a l'intervention des Égyptiens.
Les Arabes ont beaucoup de penchant à honorer les saints; ils reconnaissent même à leurs descendants des privilèges bizarres. Plusieurs villes de la Péninsule tirent leur origine de la cellule ou du tombeau d'un homme remarquable par ses connaissances ou ses austérités, et souvent par quelque jonglerie destinée à attirer le vulgaire que la science ou la sainteté seule n'aurait pas touché suffisamment. Sur beaucoup de points, les saints avaient fini par faire oublier non-seulement Mahomet, mais l'Être suprême. Vers le milieu du dix-huitième siècle, ces écarts de l'esprit religieux avaient, par leur excès même, préparé une réaction contre les saints lorsque parut Abd-ul-Wahab. Il était né à Horeymélah dans le Nedjd vers 1691. Après avoir visité une partie de la Turquie, il
revint dans sa patrie avec Tintentioa de se consacrer à purifier la doctrine et les mœurs des Arabes.
La ville d'Eyanah, dans le Nedjd, professait une sorle de culte pour la mémoire d*un certain Saad. Le jour du marché, un pauvre homme qui avait perdu un chameau, traversait la foule en suppliant à grands cris ce Saad de lui rendre sa béte. — « Malheureux, cria Âbd-ul-Wahab, « pourquoi n'invoques-tu pas Dieu plutôt que Saad ? » Le lendemain, toute la ville était en émoi : il y avait un parti wahabite.
Au milieu de la quiétude un peu morne à laquelle le monde musulman semblait condamné et résigné, l'explosion du wâhabitisme est venue susciter en Arabie la plus grande crise que la Péninsule ait ressentie depuis la prédication de Mahomet. Tous les pouvoirs qui existent encore aujourd'hui sur ce sol, ont été alors renouvelés ou fondés. C'est aussi à partir de la même époque qu'on a commencé à connaître plusieurs parties de la Péninsule, sur lesquelles on était à peu près réduit aux indications fort incomplètes des géographes arabes. Pour la première fois, depuis bien longtemps, l'Arabie fut traversée dans toute sa largeur, d'el-Katif à lambo, par des étrangers et par des armées régulières. On découvrit des villes et des montagnes dans une contrée qu'on s'était accoutumé à considérer comme plate, déserte et sillonnée par quelques misérables nomades.
Abd^ul-Wabab ne formulait pas une nouvelle doctrine : il avait seulement la prétention de ramener l'islamisme à
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sa pureté primitive. Il reconnaissait le Coran comme émanant de l'inspiration divine, mais il rejetait tont ce que les théologiens et les légistes y ont ajouté. Abd-ul-Wahab proclamait spécialement que les saints ne peuvent servir d'intermédiaires entre Dieu et Thomme. Aucun culte, aucun hommage ne leur est dû, pas plus à Mahomet qu'aux autres. C'est une idolâtrie d'élever des monuments sur leurs tombes.
Sous le rapport des mœurs, alors fort relâchées, surtout parmi les pèlerins de la Mecque, la plus grande pu* reté était prescrite, imposée même aux nouveaux disciples. L'usage de ia soie et du tabac leur était formellement interdit. L'obligation de combattre les infidèles leur était rappelée, et le ciel promis à celui qui succomberait dans la lutte. On voit, par cet exposé, que le wahabitisme n'a pas de valeur philosophique : il n'a rien ajouté sous ce rapport au maigre bagage de l'islamisme.
Or, la population du Nedjd était particulièrement pré* parée à écouter cet enseignement et à adopter cette réforme. Isolée dans le monde musulman, elle n'avait pas été mêlée au mouvement théologique et social qui a altéré ou simplement développé le fond et la forme de l'islamisme. Abd-ul-Wahab retrouvait cette population à peu de chose près dans l'état où Mahomet l'avait laissée. Il eut la chance non moins grande de rencontrer un homme qui se fil l'apôtre extérieur de la réforme. Cet homme appartenait à la tribu des Anezi; il se nommait Mobammed-ibn-Saoud , et était le chef héréditaire de l'une des
premières tribus du Nedjd, dans la ville de Derryeh. Abdul-Wahab et Mohammed se partagèrent l'autorité : le premier resta le pontife, le second devint le prince. Ils étaient convenus que cet ordre de succession bi-partile serait observé entre leurs descendants. Ainsi, lorsque Mohammed mourut, en 1765, après avoir presque soumis tout le Nedjd, son fils Abd-ul-Aziz lui succéda. A la mort d'Abd-ul-Wahab, survenue en 1787, il eut également pour successeur son fils Hussein. Encore aujourd'hui, la famille Ibn-Saoud, descendant de Mohammed, gouverne le Nedjd, tandis qu'une sorte de magistrature religieuse appartient de droit à la postérité d'Abd-ul-Wahab. Au moment du voyage de M. Palgrave, le cadi de la capitale du Nedjd était un descendant d'Abd-ul-Wahab nommé Abd-el-Lalif, qui avait été élevé en Egypte, et exerçait autant d'influence que le prince temporel, Fayssal-ibn-Saoud.
Pendant le règne d' Abd-ul-Aziz , les wahabiles se répandirent en dehors du Nedjd, pillèrent Kerbélah, le sanctuaire des musulmans chiites, et prirent la Mecque, la ville sainte de tous les musulmans. Le pacha turc de Bagdad, qui les attaqua par Tel-Haça, fut impuissant à arrêter leur essor. En 1803, Saoud* succéda à son père Abd-ul-Aziz, assassiné par un chiite. Le système wahabite
i . Le récit de M. Palgrave sur la succession des premiers princes wahabiles diffère de ceux qu'on trouve dans les autres relations. Nous avons suivi l'ordre indiqué parBurckhardt, Corancey, Rousseau, etc., etc.
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était établi, c'est-à-dire un puritanisme musulman et un gouvernement bédouin, suivant la définition de Burckhard. Saoud sommait trois fois ceux qu'il appelait les infidèles de se soumettre à la réforme. S'ils refusaient , il se croyait en droit de les attaquer et de tuer tous ceux qu'il trouvait les armes à la main. Il faisait du reste régner la sécurité dans ses états, et protégeait le commerce. Ce fut Saoud qui éleva le plus haut la grandeur de sa secte. Médine fut prise et le tombeau du prophète pillé comme tous les monuments élevés en l'honneur des saints, qui tombaient entre les mains des wahabites. Le Hedjaz fut conquis, le Yémen entamé, et l'Oman soumis pendant quelque temps à un tribut; les excursions de Saoud firent trembler Bagdad, même Alep. Enfin, à la Mecque, le nom du sultan cessa d'être prononcé dans le prône du vendredi et le pèlerinage fut arrêté : cette suspension eut un retentissement immense dans tout le monde musulman. Saoud, devenu vieux, fit reconnaître son fils Abd-Allah. C'est ce prince qui eut affaire aux Égyptiens. Tels sont, en résumé, les faits qui ont précédé l'intervention du célèbre Méhémet-AIi.
Quelles ont été, dans les divers États dont se compose l'Arabie, les conséquences de l'explosion du wahabitisme, de l'intervention égyptienne et de l'occupation turque, après le départ des troupes de Méhémet-Ali ? C'est ce que nous allons rechercher en présentant successivement le tableau de la situation religieuse, politique et sociale d'abord dans le Nedjd, et son annexe dans le Djébel-Shammar, dans le
Hedjaz, enfin dans le Yémen. Des voyages récents d'un grand intérêt, et des correspondances inédites que nous avons pu consulter aux archives du ministère des affaires étrangères de France jettent une nouvelle lumière sur ces pays, et permettent de pénétrer plus avant dans la vie propre à la grande Péninsule.
Méhémet-AU avait été nommé par le sultan gouverneur général de l'Egypte avec la mission de reconquérir les villes saintes. En 1811, son fils Toussoun débarquait à lambo à la tête d'une expédition. Ses premières armes furent malheureuses. La tribu des Harb et les wahabites commandés par Abd-Allah lui firent éprouver un véritable désastre au mois de janvier 1812, entre lambo etMédine. Bientôt, après avoir reçu des renforts, Toussoun s*empara deMédine. "Vers la fin de 1812, les Égyptiens occupaient la Mecque et Taïf : les wahabiles étaient refoulés. Méhémet-Ali vint alors les attaquer vers le sud. Au mois de janvier 1815, une grande bataille eut lieu à Koulacq, dans le pays de la tribu de Bisel ou Besel. Les Arabes furent complètement mis en déroute par le vîce-roi. Nous rendrons compte de ce combat au chapitre du Yémen. A la nouvelle de ce succès, Toussoun partit de Médine pour attaquer les ij^rahabites dans le nord du Nedjd. H y trouva Âbd- Allah qui entra en pourparlers avec lui. On convint
que les Turco-Égyptiens évacueraient la partie du Nedjd qu'ils avaient envahie, et livreraient les chefs du pays qui s'étaient joints à eux. De son côté, Abd-Allah se déclarait le fidèle sujet du sultan, consentait à faire prier pour Sa Hautesse le vendredi, renonçait à toute prétention sur les villes saintes, et stipulait en faveur des siens la faculté de traverser le territoire turc pour s'acquitter du devoir du pèlerinage. Après cet arrangement, Toussoun se retira, et Abd-Allah resta maître du Nedjd. Mais Méhémet-Ali, qui voulait détruire le wahabitisme dans son foyer même, ne ratifia l'arrangement qu'en demandant la cession du territoire d'el-Haça à Abd-Allah, qui ne lui fit aucune réponse.
L'année suivante, c'est-à-dire en 1816, Ibrahim-Pacha, le futur vainqueur de Koniah et de Nézib , partait du Caire le 3 septembre; il était chargé de soumettre définitivement le Nedjd. Après quelques opérations préliminaires, il s'établit, le 6 avril 1817, devant Derryeh, capitale du pays, où Abd-Allah s'était renfermé avec l'émir Fayssal, le vaincu de Koulacq. Il s'y défendit vaillamment pendaçt cinq mois. Le 9 septembre, Abd-Allah, cédant aux clameurs de la population, demanda une entrevue à Ibrahim, qui la lui accorda. Le héros wahabite arriva bientôt avec une nombreuse escorte à la tente du héros égyptien, qui le reçut avec courtoisie, mais en lui annonçant qu'il ne pouvait le laisser à Derryeh. Conduit à Constantinople, Abd-Allah, le plus brave des chefs arabes, fut amené devant le sultan, qui raccabla d'injures; après
LE NEDJD. a
avoir été chargé de chaînes, il fut traîné pendant trois jours dans les rues, et exposé aux insultes de la populace. Le malheureux prince du Nedjd, dont Je courage ne se démentit pas, eut la tête tranchée sur la place de Sainte- Sophie, le 17 septembre 1818. Pendant son supplice et celui de son secrétaire, un iman wahabite, qui allait luimême être exécuté, ne cessa de chanter et de prier. Le corps d'Abd-Allah fut livré à la populace, et les têtes des trois suppliciés restèrent exposées à la porte du vieux sérail. Le fils alné|d'Abd-Mah, nommé Turki, avait réussi à s'échapper. Les autres émirs de la famille de Saoud furent gardés en Egypte, d'où nous les verrons bientôt revenir.
Ibrahim-Pacha, sur l'ordre qu'il avait reçu de son père, détruisit complètement la ville de Derryeh et en dispersa les habitants. .La puissance expansive du wahabitisme était détruite pour longtemps; mais les Égyptiens n'en avaient pas fini avec la principauté du Nedjd, qui reparaîtra bientôt sur la scène ainsi que la famille des Ibn- Saoud. Pour le moment, le pays était abattu et épuisé.
En même temps que le fils de Méhémet-Ali achevait cette soumission, les Anglais agissaient, de leur côté, contre la partie de l'Arabie qui s'étend le long du golfe Persique sous le nom assez vague d'el-Haça, jusqu'à l'État d'Oman. Us avaient plusieurs fois réprimé par la force les pirates wahabites, qui s'étaient attaqués même à leur pavillon de guerre. En 1819, ils débarquèrent trois mille hommes à el-Katif, et offrirent leur concours à Méhémet-AIi pour
Taidar à soumettre le Nedjd. C'est à cette occasion que le capitaine Sadlier traversa TArabie dans toute sa largeur, depuis le golfe Persique jusqu'à lambo sur la mer Rouge. Méhémet'Ali refusa cette offre, et ses forces seules achevèrent la soumission du Nedjd.
Nous allons essayer de raconter la suite assez embrouillée de rhistoire des émirs du Nedjd. Nous le ferons en contrôlant les renseignements contenus dans les ouvrages de Palgrave, de Guarmani, de Wallin et de Mengin par les correspondances inédites auxquelles nous avons déjà fait allusion.
Nous avons laissé Ibrahim^Pacha dans le Nedjd après le sac de Derryeh ; il y éleva des points fortifiés. M. Palgrave raconte qu'il fit massacrer tous les hommes de religion et de loi, mais qu'il traita avec douceur les autres habitants. Il n'en fut pas de même des deux autres pachas qui, après son départ, gouvernèrent successivement le pays. Ils réussirent si bien à exaspérer les habitants, que le fils d'Abd- Allah, Turki, put rentrer, chasser les Égyptiens, et s'installer sur le trône de ses pères ^ Ce fut lui qui choisit Ryad pour remplacer comme capitale la ville de Derryeh*, Toutefois il ne réussit pas à recouvrer tous les
1. Dans le livre de M. F. Mengin, on émet l'opinion que cet émir est le même qui, en 4815, perdit, sous le nom de Fayssal, la célèbre bataille de Koulacq-Bisel.
2. La situation exacte de Ryad a été relevée, en 1865, pour la première fois, par le lieutenantrcolonnel Lewis Pelly, résident britannique à Bender-Boushire, qui a mis cinq jours à s'y rendre.
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pays sur lesquels régnait Abd^ÂlIah au moment de sa défaite. Il ne reprit ni Tel-Haça, ni le Gassim. Pendant son règne, les Égyptiens, sons la conduite d'un pacha nommé Hussein, firent un retour offensif qui ne fut que passager. Vers 183Ô, Turki fut assassiné par un de ses parents, nommé Al-Meshari, qui se proclama à sa place.
Fayssal, fils de Turki, vint bientôt attaquer l'usurpateur. Il avait auprès de lui le fameux Abd-Allah-ibn-Raschid, un exilé de Djébel-Shammar, dont nous parlerons bientôt. Avec Taide de ce guerrier, il remonta sur le trône où il était encore en 1862. Son règne fut encore inter-* rompu et fort agité.
Vers 1835, les Egyptiens reprirent vigoureusement Toffensive contre le Nedjd. Fayssal ne put rester dans sa capitale, où fut installé un émir Kaled ou Kalil, de la famille de Saoud. Le lieutenant de Méhémet-Ali, nommé Kourchid-Pacha, poursuivit Fayssal dans l'el-Haça, l'assiégea dans la ville de Dalam, qui fut prise le 10 décembre 1838, après un siège de quarante jours. Fait prisonnier, Fayssal fut envoyé dans la citadelle du Caire'.
à dos de chameau, du port de Koweït. La longitude de Ryad a été trouvée, d'après cinq observations solaires, être de 46<> 41' W» et la latitude de 24'> 38' 34". Outre l'intérêt géographique, M.Pelly désirait avoir une entrevue personnelle avec l'émir m au sujet de différentes matières qui se rattachent au droit public. » On ne sait rien sur le véritable objet et sur le résultat de cette excursion.
1. Le rapport de Kourchid-Pacha sur ce fait d'armes a été publié à la page 478 de l'Histoire sommaire de V Egypte sous le gouvemement de Méhémet-Ali, par F. Mengin. M. Palgrave (t. il.
La campagne <îe KourchW dans Tel-Haça et l'occupation d'el-Katif par ses troupes, augmentèrent Tanimosité d^ Animais contre Méhémet-Ali« L'irritation était grande à Londres et à Bombay. On parlait d'occuper l'Ile Bahrein et même Bassorah , que l'on crut menacé par Eourchiè- Pacha. C'était du reste le moment où allait éclater la seconde rupture du sultan Mahmoud avec son puissant vassal : les forces turques de terre et de mer commençaient à avoir une attitude menaçante, contre laquelle Méhémet-Ali avait peut-être été bien ^avisé de prendre des précautions ou des gages du côté du Chat-el-Arab.
La défaite de Fayssal fut le dernier exploit des Égyptiens dans le Nedjd. Lorsque les troupes de Méhémet-Ali se retirèrent après les événements de 1840, le pouvoir resta entre les mains d'un membre de l'ancienne famille régnante, nommé Kaled-ibn-Saoud ^ Ce prince, que
p« 65 à 70 de rëdition anglaise) raconte aussi ces événements. Son récit, qui n'est pas très-clair parce qu'il manque de dates, diffère un peu du nôtre. Ainsi, il parle d'un retour momentané de Fayssal à Ryad. Ce qui tendrait à établir que les renseignements oraux recueillis par M. Palgravo étaient un peu confus, c'est que ce voyageur ne parle pas du siège de Dalam. En l'absence de moyens de contrôle , je me suis attaché à ne rapporter que les faits sur lesquels les relations paraissent concorder. — On voit, du reste, par lejivre de M. Mengin, que Fayssal remporta quelques succès contre un nommé Ismaël Bey , mais que Kourchid-Pacha marcha contre Fayssal et l'accabla.
i. D'après le récit de Palgrave, Kaled ou Kalil, installé une première fois par les Égyptiens, ne serait pas revenu à Ryad après le retour momentané de Fayssal, dont il a été fait mention dans
Méhëmet-Ali avait fait élever au Caire, avait puisé dans une éducation quasi européenne quelque goût pour la civilisation. On raconte qu'il s^était attiré la faveur des Anglais, avec lesquels il avait conclu un arraiigement pour les pêcheries de Ttle Bahrein, possession du Nedjd, sur le golfe Persique. Il y a probablement quelque chose de vrai dans ces relations avec les Anglais, puisque c*est à cette cause qu'on attribue un soulèvement qui eut lieu en 1842, contre l'autorité de Kaled. La branche cadette de la dynastie, représentée par Témir Thenigyan, fut alors appelée à régner, et Tami des Anglais contraint de se réfugier en Egypte. En 1843, Fayssal, le détrôné de 1838, échappé de la citadelle du Caire avec la complicité du vice-roi Abbas , à ce que pense Palgrave, souleva à son tour le pays, et renversa son cousin Thenigyan '.
la note précédente. En se retirant, les Égyptiens auraient laissé l'émir Thenigyan , dont il va être question quelques lignes plus bas. Je me contente de signaler ces divergences en appelant un éclaircissement définitif.
i, M. Palgrave, dans le second volume de son voyage, raconte longuement le retour de Fayssal , la résistance de Thenigyan et les circonstances dramatiques de sa reddition. Le même voyageur indique dans les Proceedings de la Société géographique de Londres du mois d'avril 1864, pour le prince régnant Fayssal, la généalogie suivante : « Fils de Zerchi (Turki), fils d'Abd-Allahibn-Saoud, celui qui a été décapité à Constantinople en 1818. » M. Palgrave, dans le journal de la même société pour i 864 , complète cette généalogie par les ascendants Abd-ul-Aziz et Mohammed. Cette indication, qui rappelle dans leur ordre historique une série de noms connus, paraît très-probable. Seulement, M. Palgrave
26 PREMIBRB PARTIR.
L'émir Fayssal, ainsi restauré vers 1843, ou quelques années plus tôt, ne tarda pas à avoir des démêlés avec les Turcs établis dans le Hedjaz et avec le grand-chérif de la Mecque, Ibn-Aoun, alors leur allié. Il paraît quVant d'arriver dans le Nedjd, il s'était engagé à payer un tribut au sultan, et il est probable qu'il n'avait pas tenu cette promesse. En effet, en 1847, Ibn*Âoun entrait dans le Nedjd avec un descendant direct de Saoud, nommé Kaled ou Kalil, probablement le prédécesseur de Thenigyan. Le grand chérif n'était suivi que de mille bommes ; mais il comptait sur le double prestige de son caractère religieux et de sa haute naissance. La petite troupe se dirigea sur Ryad. Fayssal, effrayé, était sur le point de consentir à se
dit que Fayssal est le septième de la série , tandis que nous n'en trouvons que cinq avant lui. M. Guarmani, qui était dans le nord de l'Arabie en 1864, appelle le souverain de Nedjd: FayssaKibn- Terchi-ibn-Abd-AUah-ibn-Abd-ul-Aziz-ibn-Mohammed-ibn-Saoud. C'est la même généalogie, sauf ce qui concerne Saoud. — On nous pardonnera de laisser ici et ailleurs quelques doutes sur les généalogies des princes arabes. Un point d'interrogation placé judicieusement est plus instructif qu'une affirmation hasardée. Un tel procédé est de nature à rassurer le lecteur, car s'il laisse voir que l'écrivain n'a pas eu la perspicacité ou les moyens de tout découvrir, il témoigne de sa bonne foi et de ses scrupules. Si nous avions eu l'honneur d'assister, le 22 février 1864 , à la séance de Burlingtonhouse, dans laquelle M. Palgrave a raconté son voyage, à cette mille et deuxième nuitj comme sir Roderick J. Murchisson l'a dit avec autant de grâce que d'esprit , nous aurions peut-être pris la liberté d'inviter le narrateur à dresser plus clairement l'arbre généalogique du Nedjd.
retirer par le golfe Persique à la condition d*emporter ses trésors ; mais Texpédition ne réussit pas, et Témir en fut quitte pour promettre à la Porte un tribut de dix mille thalaris. Malgré rinsuccës de cette tentative, Kaled ouKalil nourrissait Tespoir d*étre replacé sur le trône de Ryad. Il vivait modestement à Djeddah d'une pension d'environ 30,000 piastres, que lui faisait la Porte. On Vy désignait sous le nom de prince noir^ à cause de sa couleur. Il s'adressait continuellement aux autorités de Djeddah et de la Mecque, pour obtenir une expédition contre Fayssal qu'il représentait comme s'étant rendu impopulaire par ses exactions, tandis qu'il assurait que la branche à la* quelle il appartenait compte beaucoup de partisans dans le pays. Kaled offrait, du reste, de porter à cent mille thalaris le tribut accepté, sinon payé par son cousin, et de rembourser ultérieurement les frais de l'expédition qui l'aurait mis à la tête des États de Fayssal. Kaled, affectait des idées tolérantes en fait de religion. Il entretenait des rapports de politesse avec le consul de France à Djeddah, et était aimé de tout le monde à cause de la douceur de son caractère et de sa générosité. Les bédouins fréquentaient sa maison. M. Didier* Ta connu en 1854. Il le peint comme un homme rempli de charme, noble et gracieux à la fois, dont la mélancolie douce et flère ne permettait d'oublier ni l'infortune ni l'origine. Le prince
i . Visite au grand-chéri f de la Mecque.
noir est mort subitement à Djeddah en 1857, au moment où il se disposait à partir pour Gonstantinople.
Nous avons vu qu'au moment de Texpédition de Kaled, Fayssal promit à la Porte un tribut de dix mille thalaris. Trois ans après, c'est-à-dire en 1850, il refusait déjà de le payer. En 1854 il n'en avait acquitté que le tiers, et en 1855 il offrit de solder l'arriéré et l'année courante en fournissant un certain nombre de chameaux et de chevaux. Je ne serais pas éloigné de croire que le tribut ait é(é alors et depuis accepté sous cette forme; c'est du moins ce qui résulterait des indications que nous trouvons dans le Zeitschrifi fur allgemeine Erdkunde (Berlin 1865), où M. G. Rosen résume le voyage exécuté en 1864 par M. Ouarmani.
« On doit, dit ce voyageur, considérer comme un prince souverain l'émir Fayssal, bien qu'il envoie chaque année pour le sultan quelques juments, que le chérif de la Mecque expédie plus loin. » M. Guarmani ajoute que l'émir du Nedjd a le droit régalien de vie et de mort sur ses sujets, et qu'il ne connaît pas d'autre loi que la loi bédouine. Il est certain que les lois organiques de la Turquie n'y sont pas reconnues, et que le nom du sultan n'est pas prononcé dans le prône du vendredi.
Nous avons dit plus haut que Turki n'était pas rentré en possession de Tel-Haça et du Cassim. Au moment du voyage de Palgrave, Fayssal avait soumis l'el-Haça. Une partie du Cassim avait été prise par le cheik du Djébel- Shammar; Fayssal était en train de reconquérir le reste
par la trahison et la force. La ville d'Oneïzah lui résistait encore en 1862. M. Guarmani annonce qu'elle fut prise, en 1863, par les forces combinées du Nedjd et du Djébel-Shammar. En général , le Gassim et Tel-Haça sont des foyers d'opposition et de résistance contre la centralisation politique et le despotisme religieux du wahabitisme nedjii.
M. Wallin , dans la relation de son voyage de 184S , estime que les émirs du Nedjd ont beaucoup perdu de la vigueur et de la résolution qui caractérisaient à un si haut degré les fondateurs de leur dynastie. Fayssal, dit-il, était respecté pour son attachement à la religion , et aimé à cause de son caractère doux et* clément.
M. Palgrave a connu personnellement Fayssal. Il va nous le montrer dans une circonstance solennelle. C'est la réception faite à son second fils Saoud, qui rentre à Ryad avec ses troupes : « Pour la première et dernière fois pendant notre séjour, dit M. Palgrave, Fayssal donna une audience publique devant la porte de son palais. Là était assis le vieux tyran, aveugle, corpulent, décrépit, encore imposant avec son large front, sa barbe blanche, son air pensif, vêtu avec la simplicité d'un wahabite, portant pour toute marque distinctive le sabre à garde d'or. A côté de lui se tenaient les ministres, les officiers de la cour, une foule de citoyens les plus nobles et les plus riches. Abd- Allah, l'héritier du trône était seul absent (il est brouillé mortellement avec son frère, qu'il a voulu faire assassiner). Arrive Saoud en costume d'officier, riche-
30 PREMièRE PARTIE.
ment couvert de châles de cachemires et d'un manteau tissé d'or, tandis que, homme à homme, suivaient ses cavaliers habillés de rouge, la lance sur l'épaule et le sabre traînant. Un mousquet pendait aussi de la selle de chaque soldat, et une dague pointue brillait dans chaque ceinture. Vint ensuite le commun des soldats, quelquesuns avec la lance seulement, d'autres avec des lances et des fusils, jusqu'à ce que la vaste place fût remplie d'hommes armés et de spectateurs, et que toute l'armée fût rangée devant le grand autocrate. Alors Saoud, ayant mis pied à terre, s'inclina et baisa la main de son père. « Dieu garde Fayssal! Dieu garde la victoire aux armées des croyants ! » s'écria-t-on de toutes parts ; en môme temps toutes les figures s'illuminaient avec un fier sourire, exprimant un enthousiasme concentré et la conscience de la force, Fayssal se leva de son siège et plaça son fils à son côté. »
Le même voyageur fait connaître la nature du pouvoir que Fayssal exerce. Ses renseignements sont en contradiction avec l'appréciation de Burckhardt, qui dit que les États du prince des wahabites sont une sorte de république bédouine et nullement un pays absolu. Ou l'un des deux voyageurs se trompe, ou une révolution complète s'est opérée dans le Nedjd depuis cinquante ans, ce qui paraît assez probable. En effet, d*après Palgrave, l'autorité publique est très*centralisée ^ans le Nedjd. Il n'y a qu'un seul district, celui de Scdeyr, qui ait conservé un chef héréditaire. Les autres provinces ont des gou-
LE NEDJD. 3i
temews et des sous-gouverneurs nommés par Fémir.
M. Palgrave évalue la population du Nedjdà 1 ,700,000 habitants. Un certain nombre de soldats est levé dans chaque ville et dans chaque village; il y a des taxes et des droits fixes, ainsi que des règlements pour fout ce qui concerne la vie commerciale et agricole. C'est une monarchie absolue, un despotisme, dit le même auteur, comme on n*en a peut-être jamais vu en Europe, un despotisme auquel tout ce qu'on a pu lire dans les livres ou dans les journaux ne ressemble que de loin. On ne peut, en effet, rien imaginer de plus complet, surtout au point de vue religieux, comme nous le verrons bientôt, après avoir dit quelques mots des habitants. Du reste la sécurité règne et il y a un certain ordre : le gouvernement central a le privilège de l'oppression.
Les Nedjli, nous l'avons déjà indiqué, sont restés ce qu'ils étaient au vu* siècle de noire ère. Ayant peu de rapports avec les étrangers, et ne s'étant pas mêlés avec eux par des mariages, ils n'ont ni avancé ni reculé. M. Palgrave s'imaginait quelquefois qu'il revivait au temps de Mahomet, et il reconnaissait dans la langue parlée autour de lui, la langue même du Coran.
Les traits généraux du wahabitisme ont déjà été exposés*. Il y a aussi une morale particulière, et au premier
1. M. Palgrave (t* I«', p. 44o à 449) indique les particularités du culte wahabite dans le Nedjd.
rang des devoirs figure Tinterdiction de fumer ^ Tout ce qu'on peut concevoir de plus horrible et de plus honteux n'est rien en comparaison de Tusage de cette plante. M. Palgrave demanda un jour à un habitant du pays quels sont les plus grands péchés. « Le plus grand péché, répondit le wahabite, est Tadoration de quelque autre chose que Dieu. » Il ajouta sans la moindre hésitation que Tusage du tabac est le péché le plus irrémissible après le polythéisme. «Mais l'assassinat, le vol, le faux témoignage, demanda l'européen. — Oh ! répondit TArabe, Dieu est miséricordieux, ce sont là de petits péchés. Les seuls péchés mortels sont le polythéisme et l'usage du tabac. » Le môme voyageur a entendu dire que dans le district nedjli d'Aflaï, c'est un acte méritoire de tuer les fumeurs, ou, comme disent les wahabites par euphonie, «ceux qui boivent la chose honteuse. »
L'assistance au service divin est obligatoire. L'absent est puni du bâton, s'il ne peut justifier d'un motif légitime. Du reste les Nedjli ne se font pas beaucoup de scrupule de prendre le nom de Dieu en vain. Ils n'en croient pas moins que Dieu est tout. Si un homme écrit, ce n'est pas Thomme mais Dieu qui écrit ; de même pour le feu qui brûle, pour une pierre qui tombe. L'en-
i. Les wahabites prëlendent que le tabac est un poison violent et ils disent avec intention boire le tabac; ils ajoutent que Mahomet défend l'usage de tout ce qui a été brûlé. M. Palgrave fait remarquer à ce sujet que les Nedjli n'en mangent pas moins de la viande bouillie.
fant qui joue à la toupie, dit que c'est Dieu qui la fait tourner.
Vers 1856 le choléra éclate dans le Nedjd. Ce qui se passa alors donnera une idée des sentiments de la population et du despotisme religieux exercé par le gouvernement. Nous empruntons ce récit caractéristique à H. Palgrave : « Le gouvernement était dans la plus grande anxiété et, croyant que l'épidémie provenait de ce que le pur et primitif islamisme n'était plus observé , il vit ce qu'il fallait faire pour arrêter les progrès du choléra. Le souverain appela les hommes les plus graves, les plus religieux et leur dit : « Je décharge ma conscience sur la ce vôtre. Je ne puis pas surveiller moi-même la pratique a religieuse et Tétat moral de chaque individu dans mon « empire. Je vous confie le soin de le faire. » On forma alors un conseil composé des trente-deux personnes les plus fanatiques et les plus immaculées que Ton put rencontrer dans la ville, et parmi lesquelles il se trouva plusieurs membres de la famille du réformateur Âbd-ul-Wahab. Elles eurent un pouvoir de censure complet et absolu pour rechercher et punir dans tout l'empire les offenses qui pouvaient être commises contre la morale ou la religion. Gomme symbole de leur autorité, elles étaient armées d'une longue baguette qu'elles laissaient rarement oisive, et assistées par une quantité de satellites portant de respectables gourdins. Leur droit d'investigation et de punition s'exerçait sur la vie publique et privée de tous les habitants, sans en excepter la famille régnante. Le frère
3f4 PREMIERS PARTIE.
du roi , nommé Djélovie, alors âgé de cinquante ans» convaincu d'avoir fumé, fut publiquement enlevé et bétonné par les censeurs devant la porte de son propre palais. Le ministre des finances, qui avait commis quelque infrac* tion du môme genre, fut si bien battu qu'il mourut le lendemain. Beaucoup' d'autres coupables furent aussi mis k mort. Des peines sévères frappèrent ceux qui ne se rendaient pas aux cinq prières quotidiennes. Après la prière du soir et jusqu'à celle du lendemain matin, il fut défendu de parler, môme dans les maisons particulières , un bon musulman devant dire sa dernière parole à Dieu avant de s*enâormir. Il fut interdit aux enfants de jouer dans les rues. Les trente-deux censeurs allèrent exercer leur surveillance dans les provinces. Dans Tel-Haca et le Gassim, où te wahabitisme n^est pas sincèrement accepté et où il y a encore des idolâtres, on leur résista et une transaction eut lieu* Après la cessation du choléra, l'institution des censeurs a été maintenue ; mais elle s'exerce maintenant avec beaucoup moins de rigueur. »
Ainsi le wahabitisme a persisté dans le Nedjd proprement dit à Tétat de croyance pratique, ou, si l'on veut , de rite, de magtab , comme disent les Arabes. Nous allons le voir dans le Djébel-Shammar à l'état de secte propagandiste comme aux temps d'Abd-ul-Wahab et de Saoud.
L£ DJÉBEIi-SHAMMAR
Le Djébel-Shammar est Tune des provinces du Nedjd , l'un des sept Nedjd, comme disent les Arabes, et le plus septentrional. Ce djebel forme un promontoire avancé vers la mer de sable ou Néfoud, qui, avec le désert de Syrie, le sépare des provinces turques. Niebuhr parle de la « fameuse montagne de Schamer^ fertile et étendue; ï> il désigne aussi Tel-Djôf, qui fait actuellement partie du Djébel-Shammar, comme un district très-peuplé et bien cultivé. Burckhardt dit également que les Beni-Shammar forment une tribu puissante, qui pouvait lever de quatre à sept mille hommes armés de mousquets.
Ce pays est administré sous la suzeraineté du Nedjd. Le cheik qui y régnait en 1815, était un des plus solides appuis du chef des wahabites, auprès duquel , dit lemémcf * voyageur, il jouissait d'un grand crédit. Mais la prépondérance actuelle des Shammar est due à un autre personnage nommé Abd-AUah-ibn-Raschid. Le cheik régnant^ Salih-ibn-xAli , qui était le cousin d'Abd-Allah»
craignant son influence sur le peuple, i*ayait exilé. Âbd-Âllah se rendit, vers 1820, à Ryad, capitale du Nedjd, où régnait alors Fémir Turki. Ce prince ayant été assassiné, comme nous Tavons déjà raconté, Abd-Âllah aida Fayssal son fils à ressaisir la principauté; pénétrant dans la forteresse, il avait, après une lutte achanié^, tué de sa main Al-Meshari, compétiteur de son ami Fayssal , que , du haut de la mosquée , il proclama et fit reconnaître par le peuple. Fayssal , par reconnaissance, déposa Salih et déclara Abd-Allah chef héréditaire du Shammar, mais il n'avait à ce moment aucun moyen de l'aider à déposséder son cousin. Abd-AUah-ibn- Raschid retourna seul dans son pays, plein de confiance dans son habileté et dans le crédit qu'il exerçait sur ses compatriotes. Pendant le jour, il se tenait caché dans les montagnes; la nuit, il descendait aux villes voisines de Haïl et de Kafar , dans les maisons de ses amis et adhérents qui excitaient le peuple en sa faveur. Dès qu'il eut suffisamment organisé son parti , il tint tête ouvertement à son cousin et réussit à le vaincre. Salih-ibn-Ali , se voyant abandonné par la tribu , prit la fuite avec ses trois frères et se dirigea vers Médine dans l'espoir d'être secouru par le gouverneur turc. Les fugitifs furent atteints par le frère é' Abd-Allah, nommé Ubeïd, qui en tua deux. Le troisième, nommé Isa, parvint à s'échapper et arriva dans la ville sainte^ où le pacha le reçut avec bonté et lui promit le concours des troupes ottomanes. Mais Abd- Allah envoya à Médine son frère Ubeïd^ qui fit au pacha
LE DJEBEL-SHAMMAR. 37
une offre plus considérable que celle de son rival. D'après le récit rapporté par M. Wallin, celte offre consistait en deux mille chameaux, une somme d'argent et d'autres présents. Ubeïd l'emporta donc et son frère fut reconnu comme cheik de Shammar; mais le pacha garda Isa auprès de lui pour forcer Abd-Allah à tenir ses promesses.
C'est aux grandes qualités personnelles d'Abd-Allah-ibn- Raschid et au courage indompté de son frère Ubeïd que les Shammar, qui étaient comparativement une petite tribu , doivent la prépondérance qu'ils ont acquise sur les villages et les nomades des environs. Abd-Allah était intrépide et ferme, d'une justice stricte inclinant à la rigueur, d une fidélité inflexible à sa parole, à laquelle on n'a pas su qu'il eût jamais manqué. Son hospitalité n'a été surpassée par personne et sa charité envers les pauvres était telle que jamais un seul ne frappa à sa porte sans être assisté. Il avait au plus haut degré toutes les qualités qu'un bédouin peut avoir, et c'est à ce caractère, plus encore qu'à ses richesses et à sa puissance, qu'il était redevable de son grand prestige sur les Arabes. M. Wallin, qui trace ce brillant tableau, a entendu cependant les partisans et les parents de son prédécesseur se plaindre de l'arbitraire de ses actes et particulièrement de la dureté de son frère Ubeïd, surnommé le Loup. Ubeïd était et est resté le^ chef sincère et convaincu du parti wahabite, tandis qu'Abd- Allah passe pour avoir obéi aux nécessités politiques en se montrant wahabite zélé.
Un des principaux résultats du gouvernement d'Abd- Allah a été rétablissement de la sécurité publique. Avant son règne, il n'y avait dans le pays de sûreté ni pour les personnes, ni pour les biens. Des gens, qui ne sont pas encore très-âgés, se rappellent le temps où l'on ne pouvait pas s'aventurer de Haïl au village voisin de Kafar sans une escorte de dix à vingt hommes armés. C'est une excursion de trois heures que M. Wallin, en 1848, faisait absolument seul. Depuis Abd-Allah, et sous le règne de son successeur, les habitants disent proverbialement qu'un homme peut aller d'un bout du pays à l'autre m portant son or sur la tête sans être exposé au moindre danger.
Abd- Allah mourut entre 1844 et 1847, après un règne d'environ dix ans. Son» fils Talal-ibn-Raschid le remplaça,
M. Guarmani dit que Talal est un des chefs les plus puissants et les plus riches de l'Arabie centrale. Il a huit cents esclaves noirs et six cents juments de race. La richesse des Ibn-Raschid provient des taxes levées sur les villages et tribus soumis, du butin qu'ils font dans leurs expéditions, des biens confisqués sur la famille et les partisans de leur cousin Salih , et du prix qu'ils prélèvent pour l'escorte de six cents cavaliers fournis annuellement à une caravane de la Mecque composée de Persans et de Mésopotamiens. Vassaux des émirs du Nedjd, les cheiks des Shammar donnent au prince résidant à Ryad une partie de ce revenu et quelquefois une part du butin
LE DJÉBEL-SHAMMAR. 30
prélevé dans les expéditions militaires ^ C'est à peu près, avec un envoi de volontaires, quand le Nedjd est en guerre, le seul lien qui rattache le Djébel-Shammar à Fémir suzerain, quoique les Ibn->Raschid ne nient pas cette relevance et paraissent vivre en bonne intelligence avec les Ibn- Saoud : ainsi Tune des quatre femmes de Talal est fille de Fayssal. Talal exerce le droit de vie et de mort sur ses su* jets et administre d'après les lois coutumières des tribus arabes. Il a une bannière à lui : sur un fond vert bordé de rouge, il est écrit en blanc : Dieu et Mdhomet et Mahomet est l'envoyé de Dieu .
L'attitude du cheik des Shammar vis-à-vis la Porte est aussi très-politique. Talal est rempli d'attention et de courtoisie pour les officiers turcs qui Tavoisinent ou qui traversent ses États. Guarmani raconte que le fils atné de Talal, Bendar-ibn-Raschid, le prenant pour un employé de Fuad-Pacha, lui dit qu'en cette qualité, il devait s'attendre à un bon accueil dans une famille « qui maniait l'épée du sultan et s'en regardait comme l'esclave, d Le jeune prince ajouta %y^ son père, au lieu de se laisser aller à des idées d'indépendance, s'honorait de servir le gouvernement ^. Le fait est que Talal lui-même se dit en
1. M. Guarmani, le dernier voyageur européen dans ce pays, dit que Talal n'envoie chaque année à Ryad qu'un tribut de six juments les plus mauvaises de ses écuries, et que FayssaMbn-Saoud les fait parvenir au sultan, avec d'autres beaucoup mieux choisies, par Tentremise du grand-chérif de la Mecque. Bulletin de h. Société de Géographie, novembre 1865, p. 490.
2. Bulletin de la Société de Qéographiêj octobre 1865, p. 370.
toute circonstance le très-humble serviteur du sultan, et que le nom d'Abd-ul-Aziz est prononcé tous les vendredis dans le prône. La monnaie turque, qui. n'est pas connue dans le Nedjd, circule au Djébel-Shammar. Mais à cela se borne la sujétion de Talal, qui ne tient aucun compte de l'autorité du sultan ni des lois générales de Tempire; il ne relève, et encore nominativement, que de l'émir du Nedjd. Ce lien est si faible que Fayssal n'a rien osé dire lorsque son vassal lui a enlevé une partie du Gassim par le suffrage des habitants plus favorables aux tempéraments politiques du Shammar qu'au fanatisme du Nedjd.
Talal-ibn-Raschid , comme son père Abd-AUah , fait régner la sécurité dans ses États et s'efforce d'y attirer le commerce des marchandises et le transit des voyageurs. Aussi s'attache-t-il particulièrement à entretenir de bonnes relations avec la Perse et avec l'Egypte. Les vice-rois de ce dernier pays, Abbas et Saïd, ont essayé à plusieurs reprises de nouer des relations politiques intimes soit avec le Nedjd, soit avec le Djébel-Shammar. Mais il ne paraît pas que ces tentatives aient eu de suite ^
Talal-ibn-Raschid a environ 40 ans. M. Palgrave n'hésite pas à déclarer qu'il est le prince le plus accompli de rOrient «t supérieur à son père comme guerrier et comme homme d'État. Il égale Abd-Allah en générosité, ec Le soir, dit Guarmani, au coucher du soleil, tous ceux
\. Palgrave, 1. 1«% p. 189 à 196.
LE DJEBEL-SHAMMAR. 41
qui n'ont rien à se mettre sous la dent se réunissent par centaines sur la place de la mosquée et attendent qu'un crieur public les invite à entrer dans le château, où, fussent-ils mille, le prince fait distribuer des vivres à tout le monde, surveillant en personne la répartition, afin que nul ne puisse s'en plaindre et se retirer en murmurant K » Comme Abd- Allah , et comme la plupart des habitants de Haïl, sa capitale, Talal affecte seulement par politique de se dire wahabitê ^. Aussi le relâchement de ses habitudes et son peu de zèle à surveiller ses sujets lui ont-ils valu une réprimande officielle de son suzerain Fayssal. Il s'excusa de fumer sur ce qu'il le faisait en secret et par raison de santé : il promettait en même temps de s'amender. Le fils de Talal plaisantait M. Guarmani de ce qu'il ne voulait pas fumer; il ajoutait qu'il n'y a plus de wahabiles. Néanmoins Talal n'ose pas rompre en visière avec le fanatisme wahabile dont son oncle Ubeïd est le chef. C'est ainsi qu'il permet aux espions religieux envoyés de. Ryad de surveiller les mœurs et les pratiques de ses sujets. D'après ces informations qui paraissent assez précises, je crois que M. Guarmani force un peu l'expression lorsqu'il dit qu'il n'y a plus de wahabites dans le Djébel-Shammar. Du reste.
\. Bulletin de la Société de Géographiej octobre 1865, p. 388.
2. Ce qui n'a pas empôchë qu'on massacrât un israëlite persan qui, après s'être fait passer pour musulman, refusa de professer qu'il n'y a qu'un Dieu et que Mahomet est son prophète. On le prit pour un espion. Le fait se passait en 1864. Voir le Bulletin de la Société de Géographie, octobre i855, p. 370.
Palgrave et Guarmani s'accordent pour constater que les mœurs sont diiisolues dans ce pays, et les conversations licencieuses.
Nous connaissons la famille régnant à Haïl, sous la suzeraineté du Nedjd. Voyons, maintenant quel est ce peuple des Shammar qui, sous la conduite des Ibn-Raschid a fait, comme nous le verrons bientôt, de si grandes conquêtes, et qui, d'après M. Palgrave, compterait aujour* d'hui 300,000 âmes. Les Shammar, ditM. Wallin, sont un peuple très-entreprenant. Ils ont une grande propension pour le commerce et pour les expéditions guerrières. Contrairement aux autres citadins, les habitants des villes dans le Shammar sont regardés comme supérieurs à leurs frères bédouins sous le rapport du courage et de la pratique des arts. Il est certain que c'est à eux et non aux ♦nomades que les Ibn-Raschid doivent l'établissement de . leur autorité sur les tribus voisines. Dans les entreprises pacifiques, le peuple des villes est également supérieur aux nomades. Tous les ans, les Shammar vont chercher à Meshed-Aii les pèlerins de la Mésopotamie et d'une partie de la Perse, les conduisent à la Mecque et les ramènent au tombeau de l'iman. Le chef de cette escorte est un membre de la famille régnante, et la plupart des Arabes qui accompagnent la caravane sont des citadins, tandis que le nombre des bédouins est très-restreint. Les citadins sont aussi en rapports continuels avec les nomades pour Tachât et l'échange des chameaux nécessaires à l'agriculture. Un intérêt mutuel fait qu'il existe d'excellentes rela-
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