L'arbitrage des neutres
Je reçus la semaine dernière d’un ami rentré en Amérique, un numéro du New-York Times avec cette mention manuscrite : « Lisez cet article, c’est le plus sensationnel publié ici sur la guerre. Vous devriez le faire connaître en France ! »
Connaissant l’esprit perspicace de mon correspondant, et mes instincts de journaliste éveillés, je me hâtai de parcourir l’article signalé et fus bien vite passionnée par la discussion si sobre et si serrée de M. James M . Beck.
James M. Beck! ce n’était d’ailleurs pas la première fois que je me trouvais en présence de ce jurisconsulte distingué, l’un des plus éminents de New-
York.
Je vois encore, arpentant le quai de la gare de la petite ville de Cliesnut-Hill, attendant le train qui chaque matin emporte les hommes d’affaire à leur bureau de Philadelphie, ce jeune homme — ce très jeune homme — au visage rasé, aux traits réguliers et sévères, aux yeux ardents derrière un lorgnon attaché au bout d’un gros cordon noir, coiffé d’un chapeau haut de forme — apanage chez nous des vieillards, — vêtu d’un complet sombre et remarquablement simple d’aspect et d’allures.
« Fort comme un avocat de Philadelphie » dit-on couramment en Amérique. Parmi ceux-ci, James M. Beck affirmait sa suprématie. Ses confrères, tous,
quel que fût leur âge, le cherchaient, lui parlaient avec déférence; lui, sans la moindre trace de vanité, leur répondait à tous, avec la même affabilité.
Et maintenant, je le retrouve, ayant gravi les échelons de la carrière judiciaire et parvenu à la haute notoriété, élevant à travers l’immense Amérique et au-delà des mers, jusqu’en Europe, sa grande voix autorisée pour dire aux peuples où sont, dans la guerre actuelle, pour les esprits non prévenus, la vérité, la justice et le droit.
En parlant ainsi, il est l’interprète de notre belle nation américaine toute entière qui, elle, d'instinct , s’est portée vers la France et sesalliés. Lui, il raisonne son sentiment et aboutit à la même conclusion, par une suite de déductions présentées sous la forme qui lui est familière, celle d’un procès à juger par une Haute Cour.
C’est ce qui donne à son travail un caractère tout particulier.
J’ai cru, de mon côté, faire œuvre de bonne Américaine et aussi de sincère amie de la France, en me chargeant de faire connaître cette œuvre remarquable aux Français. Malheureusement je me rends compte que ma traduction ne peut refléter la vigueur de la parole chaleureuse ni la forme si vivante de l’original qui le rend irréfutable. — Mais si les lecteurs veulent bien attribuer à ma modeste brochure quelque mérite, qu’ils veuillent bien le reporter sur M. Wythe Williams, le correspondant parisien du Neio-York Times qui a très confraternellement fait tout ce qui était en son pouvoir pour aplanir les difficultés de ma tâche.
Elizabeth DRYDEN.