‹ L'Arc d'UlysseChapitre 7 sur 34 · VIEILLESSE DE POETE · texte numérisé non relu

VIEILLESSE DE POETE

L'âge va m'ébréchant, dent par dent, jour à jour, Et cheveu par cheveu m'épile de sa pince. Siège long et sournois! — Un arc cruel et mince Décime mes espoirs paradant sur la tour.

Terrasses, d'où j'ai vu venir à moi l'Amour Sous la housse orfévrée et le manteau d'un prince, Adieu ! L'hiver durcit l'arrogante province Au pas de l'exilé, dont le souffle est plus court.

Je croise le dédain des Amantes ; qu'importe? N'ai-je pas pour m'aimer encor mes chères Mortes, Qui baisent sans dégoût mes lèvres d'autrefois?

Vers la mer ténébreuse irrué comme un fleuve,

Si mon regret regarde en arrière je vois

Les Muses rebâtir mon nom de briques neuves.

3o novembre 191t.

SW{ MON PTiBlSOM DE THÉOPHILE

J'ai deux parrains. — De l'un, libertin, j'héritai Ce grand rire de bouc, sacrilège et salace. Mes péchés m'ont valu quelques Père Garasse, J'eus mon livre maudit, je fus persécuté.

Le second, Cellini du verbe, m'a vanté Le pouce glorieux signant l'argile grasse, Creusant te dur camée, et niellant la cuirasse ; Sous lui j'ai peint, serti, cuit l'émail, et sculpté.

Quand il ne sera plus qu'un peu de cendre encore, Gardez ce nom, le vôtre, en vos Urnes sonores, Maîtres, et qu'on l'y grave après vos noms altiers.

Sur les rouvres puissants se hausse un lierre agile :

Théophile de Viau, Théophile Gautier,

Qu'on dise un jour : « 11 fut un autre Théophile ».

9 mars 1912.

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Je me promène seul sur un triste rivage, Mon Roumois regrettant et la paix des ravins. Qu'est-ce donc qu'ils chantaient, les beaux vers angevins : « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage ! »

Est-il d'heureux départ loin de son héritage? Maudit soit l'an, le mois, le jour, l'heure, où je vins Vers ce Paris, croyant à des ordres divins, Quand je pouvais rester poète de village.

J'eusse honoré le bien par l'épouse apporté; Peut-être qu'un rayon eut doré mon été ; Mais si s'en fut allé mon vers en rêveries,

Le bonheur vaut la gloire. Après des jours sereins

Je mêlerais mes os à l'herbeuse patrie,

Au cimetière où dort mon peuple de marins.

14 juillet /9/J.

VJiEMlEK UVT{E

11 va naître, celui qui fera rayonner Par le monde ta gloire en ses poses choisies, Et ton cceur sous la presse avec tes Poésies Sait l'angoisse et l'orgueil du livre nouveau-né.

Tu n'y veux rien souffrir de mesquin ni de bas. Pour le bel elzevir et l'ivoirine marge Le petit in-quarto sera-t-il assez large, Dont le Japon ravit l'honneur aux Pays-Bas?

Ce livre, à quel prestige empruntes-tu son nom ? Au murmure marin d'une conque? A l'Automne, Sous ses hêtres rougis t'effeui'lant des couronnes? Au chœur des Boucs noués aux Satyresses? — Non.

A la Nonne qui va parmi les buis amers

Sous les rosiers saignant comme la chair des saintes,

Tendrement ébranlée à la cloche qui tinte,

Qui tinte dans son cceur au rythme de tes vers.

Beaux yeux que le Céleste a guéris de l'Humain î Pas chastes et prudents qui surent les gavottes ! C'est ton Poème, Ardeur amoureuse et dévote, Haut comme un lys dans la prière de tes mains.

Mais hâte-toi d'aimer ton bien mélodieux. Qu'Orgueil le multiplie en ses glaces profondes. Le cisèle une Muse en sa bouche rotonde. Hâte-toi de l'aimer, Poète, un an ou deuxl

La Mode a des décrets que le cceur doit subir : Elle a désenvoûté du divin Lamartine Les Amantes qui sanglotaient sur sa poitrine; Les Harpes ne voient plus de belles mains souffrir.

Demain, te confrontant à tes traits d'autrefois, Tu diras : « Est-ce moi, cet homme pâle et mince, « Macéré dans le tendre ennui de sa province? « Le métal est plus grave aujourd'hui de ma voix.

« Gare aux dieux restaurés qu'outrage mon bouquin! « Que de tropes fâcheux ! De formes désuètes ! » Pour le ravoir, aux quais tu fouilleras les boîtes. Tu le rachèterais de ton dernier sequin.

Souvent le premier fils est un bâtard. L'aveu Nous fait rouges devant les puînés légitimes, Purs, eux! d'amour naïf, purs du lyrique crime. Et c'est la règle: Au feu, le premier livre. Au feu 1

Mais si ton premier chant est ton dernier sanglot, Si la mort t'ouvre au Styx un sillage sinistre, Ton vol brisé survit, ô Cygne du Caïstre, Gloire d'un peu de sang et de plume sur l'eau.

Que Je sort en décide : ou Relique, ou Remords ! Remords en ta vieillesse Académicienne, Ou Lampe d'or des piétés Athéniennes, Fin rameau sur la tempe creuse de la Mort.

Tout est vain ; et pourtant, jouets d'un dieu caché, L'émailleur cuit, le peintre peint, le sculpteur moule. -Poète, fais des vers, et que Sisyphe roule, Roule éternellement l'inutile Rocher!

2 décembre içij.

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