‹ L'Arche de NChapitre 1 sur 1 · K' EMILE POUVILLON · texte numérisé non relu

K' EMILE POUVILLON

Ail grand poète des « Petites .\mes ».

— Mais, reprit la fine petite Annette, pendant ces quarante jours, qu'est-ce que les bêtes pouvaient faire? Est-ce qu'elles s'ennuyaient ou bien elles jouaient entre elles?

A cette question, qui me parut d'une curiosité, ma foi ! assez ingénieuse, je levai les yeux de la page que j'étais en train de lire et me mis, de mon coin, à observer le groupe qui bavardait près du feu clair. Autour de notre vieil ami, qui possède le sortilège d'être immédiatement adoré de

toutes les bêtes et de tous les enfants, les petites têtes s'étaient rassemblées, abandonnant la belle arche de Noé sur la table où gisaient, de-ci de-là, le bœuf, la girafe, le chameau, le lion, les bergères et les arbres frisés.

Et je les écoutai pépier comme un nid, les petites âmes joyeuses, près du foyer aux lueurs dansantes. Qu'H fais^jt . tiède et bon ! Ah ! le vent pouvait dehors souffler en fôrâ'j)èj.é !*;' Ici, pensais-je, nous ne craignons rien. On était à la fin'dfe '■ l'automne, et par intervalles la brise apportait jusqu'à rfoTjs*" un bruit mystérieux et plaintif de feuilles froissées èf "dé,-.*, rameaux mouillés.

Une rafale s'éleva plus furieuse. On eût cru les arbres déracinés.

— Quel vent de désastre! dit quelqu'un. La nuit sera mauvaise. Plaignons les pauvres diables qui vont sur les routes !

A ces mots, les petits frissonnent. Gaby se tait, réfléchit, le regard perdu.

Je devine qu'il voit, à travers les champs nus et la forêt

effrayante, marcher le vovageur enveloppé de son manteau. 11 a trop de pitié; il va pleurer. Mais les yeux du vieil ami sont jeunes et très perçants, et ils veillent toujours.

— Viens ici, sur mes genoux ; va, les voyageurs, par un soir pareil, sois tranquille, ont eu la précaution de s'arrêter à quelque auberge où ils se chauffent pendant que trempe la soupe et que le poulet rôtit.

Gaby préfère cela. 11 a suffi d'une simple phrase pour apaiser son souci et porter ailleurs sa pensée. .\vec sa bondissante imagination, ce qu'il contemple à présent, c'est une vaste cuisine, sombre et dorée, la pile des assiettes sur les tables, les chaudrons de cuivre illuminant les ténèbres de la soupente, les branches de houx et de laurier pendues au mur et les jambons dans la cheminée. Les chats en quête errent de-ci de-là, d'un air de sainte nitouche, et les chiens,

pleins d'une tendre méditation, montent la garde devant la broche qui tourne.

Rêve, rêve, mon cher petit, et puissent les mots conserver longtemps pour toi le pouvoir, qu'ils ont aujourd'hui, d'éveiller avec tant de facilité des visions diverses et merveilleuses! J'ai été comme toi, jadis; mais, depuis lors, il a coulé de l'eau sous les ponts et la broche de l'auberge a beaucoup tourné. Un jour arrive vite où on ne peut plus se figurer les choses que telles, ou à peu près, qu'elles sont en réalité. Le monde alors semble plus étroit et amuse moins.

Mais j'espère m'amuser toujours à me représenter ce qui apparaît aux yeux clairs des enfants, à lire sous la transparence de leur visage quelles images nos paroles dessinent à leur esprit, quels spectacles naïvement et puissamment

colorés naissent en eux, à mesure que leur est contée quelque histoire.

Or, j'ai remarqué, maintes et maintes fois, que nul récit ne les attire et ne les retient, ne les trouble, ne les effraye, ne les enchante plus que celui du déluge universel. Pour eux. l'arche flottant sur les eaux balance en intérêt le plus magique château de la Belle au bois dormant et tous les palais des fées. Songez donc! En cette arche bénie, le charme de la légende se mêle à l'attrait des aventures, la poésie du miracle se combine avec celle de la ménagerie.

Je songeais à ces choses, tandis que les enfants câlinaient leur ami et le suppliaient avec leurs voix gazouillantes :

— Oh ! conte-nous la vraie arche de Noé et le déluge complet!

^"'^Il,„

Donc, en ce temps-là, le mal avait étendu son empire par toute la terre, et les hommes ne connaissaient d'autre maître que leurs vices.

Non contents de se souiller de toutes sortes de crimes et de s'abandonner aux passions les plus affreuses, ils riaient encore à l'idée de la colère céleste. Qu'un effroyable châtiment dût éclater un jour sur les peuples pervers et les -néantir, comme l'avaient annoncé jadis plusieurs vieillards "rès sages, personne n'y croyait plus, et l'on ne parlait de ette prophétie que comme d'un conte de bonne femme.

En un mot, tout le monde était devenu si endurci et si

échant, que Dieu finit par se dire : « Ça ne peut plus urer comme ça. »

Cependant, isolé, parmi la foule des coupables, il y avait un vieillard âgé de cinq cents ans, dont le cœur était demeuré pur, et qui vivait avec sa famille dans l'amour de la justice. On l'appelait Noé, et il était fils de Lameth...

Or, une nuit, il apprit dans son sommeil qu'une heure terrible approchait pour les nations de la terre. Il reçut en même temps l'ordre de travailler sans retard à construire une grande maison de bois, vaste assez pour contenir sept couples de tous les animaux purs et deux couples de tous les animaux impurs, et bâtie de façon à pouvoir flotter sur les eaux.

En grande hâte, il obéit.

Dès le lendemain, ayant cherché la place la plus conve-

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nable à l'établissement d'un chantier, il choisit une large prairie située au bas de montagnes couvertes de forêts très vieilles, très profondes.

Aussitôt Xoé, entouré de ses trois fils, commandant à de nombreux ouvriers, se mit à l'œuvre.

Les uns allèrent dans la montagne voisine couper les arbres nécessaires. Quand ils les avaient abattus, ils les émondaient de leurs rameaux. La forêt entière retentissait de coups de hache et tremblait devant les bûcherons.

D'autres dirigeaient de puissants chariots traînés par quatre, cinq et quelquefois six paires de bœufs, qui transportaient les poutres énormes, monstrueuses, à la prairie, où des charpentiers et des scieurs habiles les taillaient, les équarrissaient, les courbaient, les façonnaient de mille manières. ()n entendait le grincement des vrilles et le cri du rabot, rythmés par les coups de maillet et par les marteaux que les forgerons abaissaient en cadence sur les enclumes. Xoé présidait à l'œuvre avec une vigilance jamais lasse.

Peu à peu, à travers l'enchevêtrement des échafaudages, la forme de la prodigieuse construction se laissa distinguer, et chacun de s'étonner, et les bavardages d'aller leur train parmi la foule oisive, accourue de toutes parts pour regarder les singuliers architectes.

-— Mais c'est un bateau ! s'écriait-on enfin.

Et les rires, les moqueries, les sarcasmes éclatèrent en bourrasque. Ce vieux fou de Noé n'en avait jamais fait d'autre !

— Construire un vaisseau au milieu des terres, loin de la mer et de tout fleuve, convenez que l'entreprise n'est pas d'une médiocre originalité.

— Peut-être, ajoutaient les gens d'esprit, est-ce un navire qui craint l'humidité.

Noé ne daignait répondre, et le travail continuait sans relâche de l'aube à la nuit presque close, si bien qu'un jour, au bout de cent ans, l'arche se trouva enfin terminée.

Et le même jour, — chose surprenante,— voici que de tous les points de l'horizon, du Nord, du Midi, du Levant, du Couchant, arrivaient incessamment des caravanes de bêtes, voyageant par couples, et bras dessus, bras dessous, quand la nature le leur permettait; certains animaux paraissaient être venus des environs, en voisins; l'air dispos. Mais la plupart avaient dû visiblement fournir une longue route. Obéissant à un instinct mystérieux, pareil à celui qui, vers l'automne, met en marche, dans le ciel, les troupes d'oiseaux, ils étaient partis, chacun à son heure, calculée infailliblement d'après la distance, de façon à se trouver tous au même instant réunis autour de l'arche. Les ours 'olancs qui avaient quitté le pôle semblaient particulièrement fatigués et se plaignaient sans cesse de la chaleur !... Ah ! le spectacle de l'immense prairie couverte d'animaux était une chose curieuse à voir! Que de bêtes, Seigneur! que de bêtes!

ils avaient

Il y en avait de petites, de grandes, de courtes, de longues, de grosses, de maigres, hautes sur jambes, basses sur pattes, de poilues, de lisses, à écailles, à plumes, à quatre pattes, à deux pattes, sans pattes, de blanches, de noires, de jaunes, de rouges, de ti- \ grées, de zébrées, de tachetées, de bigarrées, marchant, sautant, rampant, volant, des lions chevelus, des bisons frisés, des éléphants chauves, des girafes au long cou, des cerfs aux bois en espaliers, des coqs à crête flamboyante, des tapirs, des ânes, des onagres. Que de bêtes, Seigneur! que de bêtes! Jamais plus on ne verra une marmelade pareille de becs, de museaux, de groins, de gueules, de mufles, de nez cornus, de têtes à trompes ou à naseaux. Tout cela chantant, dans son patois, je vous promets que c'était un joli concert...

Concert admirable !

Le lion rugit.

Haute et formidable Sa voi.x s'élargit.

Écoutez l'antienne Du brave tapir Tandis que la hyène Se met à glapir.

Le bœuf avec grâce Beugle longuement.

Oh ! la belle basse, L'organe charmant !

Le cerf joyeux brame ; L'éléphant barrit, F.t l'hippopotame Pousse son doux cri.

Le pigeon roucoule Langoureusement, Et la grosse poule .^ son gloussement.

La vive alouette Jette un tireli ; L'aimable chouette, Le hibou joli,

Mènent en cadence Un petit duo Pendant qu'un coq lance Son cocorico.

Le canard cancane Avec l'oie, enxhœur, Cependant que l'âne Brait avec vigueur

Et le mouton bêle :

Avec les chameaux Une ribambelle D'autres animaux.

La grue et l'autruche, Et le casoar, L'aigle et la perruche.

L'ours blanc et l'ours noir.

Les bêtes des plaines, De l'air et des bois, Mêlant leurs haleines.

Chantent à la fois.

Quand ce gracieux concert fut terminé, les bêtes s'assirent ou se couchèrent et prirent un peu de repos. Le merveilleux était de voir côte à côte les éternels ennemis enfin réconciliés; les loups s'occupaient des agneaux avec une tendre sollicitude; la tigresse allaitait les petits de la gazelle, et les renards faisaient aux poules des serments d'amour

pur et d'affection désintéressée. On n'a jamais vu une fête de famille plus touchante; chacun s'abandonnait à la joie, la confiance régnait dans les âmes, et il n'y avait que ces trembleurs de lapins qui préféraient tout de même s'installer avec les herbivores.

Noé parut enfin, accompagné de sa femme, de ses trois

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enfants et de ses trois belles-filles. F!n un instant, toutes les bêtes lurent sur pied et le grand défilé commença.

En passant devant la famille de Xoé, elles saluaient et présentaient leurs respects, chacun selon sa nature. Les

éléphants balançaient leurs trompes comme des encen- [ meaux s'agenouillaient, les ours mettaient la patte sur le soirs, les girafes courbaient la tête jusqu'à terre, les cha- cœur et les paons déployaient magniri(|uement leur queue.

Cette cérémonie achevée, eut lieu l'embarquement, qui n'alla pas sans quelques menus incidents, mais se termina le mieux du monde.

Les curieux étaient accourus en foule des environs, et aussi les bêtes condamnées, celles qui n'avaient pas été appelées dans l'arche par un avertissement mystérieux. Je vous laisse à penser s'ils se privaient de rire et de se moquer ; mais les bêtes élues étaient indifférentes aux lazzi de leurs misérables compagnons.

Lorsque la plus grande partie des passagers fut à bord, l'épouse de Noé et les épouses de ses fils montèrent dans l'arche; à ce moment, qu'elles attendaient, toutes les bêtes volantes prirent l'essor, et, planant en cercle au-dessus des femmes, elles formaient comme un triomphal nuage multicolore. Les aigles tournoyaient dans leur vol immense, mêlés aux flamants roses, aux perroquets rouges, bleus et verts, aux colombes blanches, aux corbeaux noirs, aux cygnes éblouissants. Puis c'était la multitude des petits oiseaux, si nombreux et si pressés qu'on eût dit, à les voir, les grains échappés de la main d'un semeur.-

Les peuples pervers qui entouraient l'arche demeuraient béants de surprise devant un pareil prodige; mais comme les pensées scélérates ne pouvaient jamais tarder beaucoup de naître dans leur belle âme, ils eurent l'idée de mettre le feu à l'arche. « Quel beau rôti on aura, « disaient-ils avec une joie sinistre, et déjà des flammes s'élançaient d'un amas de feuilles sèches et des étincelles volaient, lorsque au milieu du ciel serein éclata un coup de

tonnerre effroyable ; il fut suivi d'un silence profond ; tout ce qui respire et vit, et jusqu'aux plantes, et jusqu'aux choses inertes, la création entière, soumise à une terreur sans nom, attendait on ne sait quoi, dont l'approche horrible rendait l'air à chaque instant plus trouble, plus épais et plus lourd.

Tout à coup l'éclat du jour devint livide. Une ombre blafarde, verdâtre, tombant du zénith, pâlissait mystérieusement la plaine, que rien ne bornait jusqu'à l'horizon lointain.

Une plainte s'exhala des forêts, traîna sous le firmament, en même temps que les herbes dans les champs s'agitaient, comme prises d'un frisson convulsif, et les têtes de trois nuages noirs, énormes, se haussèrent au bord du ciel avec une rapidité épouvantable. L'ombre qui pendait de leurs flancs envahissait la terre et semblait courir comme une troupe tumultueuse de chevaux lancés au galop.

En un instant, elle fut là...

Et derrière les trois nuages, sinistres annonciateurs du déluge, d'autres, d'autres se pressaient, de plus en plus ténébreux, et roulaient leur masse informe hérissée de gerbes d'éclairs toujours renouvelés , multipliant leurs hachures violettes et leurs grillages de flammes blêmes.

Noé se mit à genoux; mille et mille cris s'échappèrent de l'arche, confondus dans une même clameur d'effroi et dans une même prière.

Le ciel immense était maintenant comme tendu de velours noir, et voici que sur la pâleur affreuse de la plaine une longue ligne blanche, agitée et bondissante, se développa en cercle. Elle grandit, et les enfants de Noé murmurèrent : « La vague! »

Elle enserrait toute la plaine dans son envergure démesurée, et elle arrivait avec une vitesse vertigineuse, comparable à celle de l'oiseau qui fond sur une proie. Déjà apparaissait sa crête d'écume menaçante, et dans ses replis verts des reptiles semblaient onduler et se tordre.

Noé se coucha le front contre terre : « Seigneur, dit-il, votre volonté soit faite ! »

Le navire géant éprouva une secousse violente et se dressa comme une bête cabrée, puis se balança doucement.

La vague avait passé.

L'arche était en mer.

On était en mer, et les animaux ne tardèrent pas à s'en apercevoir cruellement. L'hippopotame, cédant au désespoir, élevait vers le ciel ses beaux yeux innocents débordants de grosses larmes et demandait sa mère à grands cris. Un lion s'était accoudé au bastingage dans une attitude de dignité un peu contrainte. Quant à certaine jeune tigresse, elle paraissait bien vexée d'être aperçue se livrant à des c[)anchements de mauvais goût.

.Mais la pluie ne cessait de choir, si serrée que tous durent abandonner le pont. D'ailleurs, les balancements de l'arche s'apaisèrent bientôt, et le sensible hippopotame put revenir à des sentiments plus modérés.

Remises de leur indicible épouvante, puis de l'émotion mieux définie, mais très désagréable, qu'elles avaient éprouvée aux secousses de la maison flottante, les bêtes examinaient maintenant avec une grande curiosité le lieu où de si extraordinaires événements les avaient réunies...

Par un escalier aux marches basses, elles étaient arrivées d'étaoe en étage dans une salle très vaste, plus longue

cependant que large. Le plafond, où se croisaient de grosses poutres, était haut. Des sortes de fanaux s'y balançaient, car aucune fenêtre ne s'ouvrait dans les murailles (cette partie de l'arche se trouvant bien au-dessous des eaux). Aux deux extrémités de cette salle, qui était le promenoir commun pour les bêtes, des portes menaient, par des corridors, aux divers autres appartements, tels que dortoirs, chambres à coucher pour les bêtes de distinction, cambuse, infirmerie, etc., etc.

Les bêtes allaient de-ci de-là, se promenant en escouades ahuries. L'hippopotame surtout n'en revenait pas.

Encore mal guéri de son atroce mai de mer, il avait commencé par manquer quelques marches dans l'escalier et par roule du haut en bas.

Aussi n'allai plus qu'à tout p tits pas, comme s'il eût craint de casser des œufs, tournant à

droite, à gauche , ses gros yeux , intelligents et ronds

comme des soucoupes : une de ces pliysionomies vives et éveillées qui arrêtent le passant le plus distrait et font que chacun se dit à part soi :

« Voilà un de ces imbéciles comme il n'en doit pas foisonner. »

Tel allait l'hippopotame avec son air de citrouille à pattes et dans toute sa personne quelque chose de clairement prédestiné aux catastrophes grotesques.

Chaque espèce de bêtes laissait par sa seule tenue deviner son caractère intime : les éléphants se montraient aimables et sans façon, les ours, d'une grosse jovialité, et les gi-

rafes, d'une distinction hautaine, mais un peu étriquée.

A regarder tant d'êtres de couleurs et de formes si diverses, de tailles, de corpulences et d'allures si variées, on se serait cru plutôt dans un bal masqué. La bosse du chameau paraissait une bonne invention, et la trompe de l'éléphant une chose très comique et très trouvée.

Vous comprenez en effet que ces créatures, venues des quatre coins de la terre, et qui, la plupart, se voyaient là pour la première fois, se donnaient entre elles le genre d'étonnement qui vous retient devant un Chinois à la longue queue pendante ou un sauvage les narines percées d'anneaux.

Au fond, chacun trouvait son voisin très farce, tout en multipliant ces politesses dont les passagers pour une traversée sont généralement prodigues.

— Et vous venez de loin, monsieur l'ours blanc? demandait une antilope fort coquette.

— Je viens d'un pays plus agréable que celui-ci, répondait l'autre, bourru.

— Ah vraiment !

— Oui; l'air y est toujours d'une douceur délicieuse, et la neige ne s'en va jamais. C'est charmant ; on prend le frais sur les banquises, et au moins on respire.

iS —

L'éléphant, qui voulait faire l'enjoué, intervint alors, et avec un fm clignement d'yeux :

— Mais aussi, pourquoi n'avezvous pas déposé votre fourrure au vestiaire?

L'ours prit très mal cette facétie sans venin, et il répondit d'un ton glacial :

— Et vous-même, pourquoi n'avez-vous pas envoyé votre nez loger à côté, chez les serpents?

En somme, tout en feignant d'admirer autrui, chacun gardait une vive préférence pour soi-même. Le lion déclarait avoir horreur des crânes chauves, et le crocodile trouvait les plumes de l'autruche une mode bien surannée. Rien ne vaut la simplicité.

Les bêtes à belles robes ornées de dessins et de riches couleurs émerveillaient les bonnes ménagères. Une éléphante était en extase devant le zèbre, mais elle ne put se retenir de dire qu'elle ne croyait pas ce tissu-là très d'usage ni de bon teint. L'autre, piqué, rebéqua qu'il ne pouvait pourtant pas s'habiller de toile à sacs.

Empoche ça , ma commère.

Ce n'était pas de toilette ou de coiffures que le cochon, lui, se montrait curieux. Un plus grave souci le tourmentait. Il grognait depuis quelque temps déjà, lorsque enfin il éclata.

— Ce n'est pas pour dire, mais je me sens im fier appétit... Moi, c'est extraordinaire comme ça me creuse, les grands spectacles de la nature. Il me semble que je mangerais n'importe quoi, pourvu qu'il y ait la quantité.

— C'est que, dit le chameau, impassible, il est probable que nous serons à la ration réduite.

— Comment dites-vous? repartit le cochon d'une voix singulièrement alarmée.

— D'ailleurs, intervint la girafe, avec sa dédaigneuse distinction, pourquoi cette inquiétude vaine?

— Serviteur, ma mie : ah! vous appelez ça des vanités. Eh bien! moi, je n'ai pas la tête si loin du ventre; et je me préfère ainsi.

Et il partit à la recherche de quelque chose de comestible.

De ce jour, le cochon garda une méfiance profonde pour les bêtes frugales.

. — Rien que de voir ce cliameau, disait-il, ça me rend triste. D'ailleurs, j'ai toujours abhorré les faiseurs de plaisanteries froides.

Mais il devait être bien tard, et la fatigue avait vaincu les plus vaillants. Les braves mères de famille se souciaient beaucoup de l'importante question du couchage. Comment allait-on passer la nuit? Bah! au déluge comme au déluge. Déjà, plusieurs pauvres petites bêtes bien lasses s'étaient allongées, de-ci de-là, dans les coins et dormaient du sommeil de l'innocence.

Le cochon rôdait toujours, n'ayant seulement pas pu trouver, comme l'agouti, une méchante carotte à se mettre

sous la dent. Tant pis, dit-il, triste à la mort, essayons de dormir. « Qui dort dîne. » Mais au moment de clore les paupières, un bout de conversation arriva jusqu'à lui.

— Moi, disait le chameau, je suis resté une fois plus de quinze jours sans boire ni manger.

— Oie! grogna le cochon furieusement, la vue de cet imbécile me rend malade.

Durant son sommeil, il fut en proie à une fièvre pénible, rêvant qu'une âme de chameau venait habiter en lui et qu'il lui poussait sur le dos une bosse affreuse, la bosse de la sobriété.

Le lendemain, dès la première heure, il fallut songer à organiser un peu d'ordre. Avant tout, il importait d'établir un gouvernement. Ce ne fut pas long.

Le lion prit le pouvoir par droit divin; le tigre, le jaguar, la panthère et quelques autres grands carnivores formèrent sa cour. Par une sage mesure, l'autorité décida de ne laisser au peuple que le droit d'approbation. La distribution des emplois commença aussitôt.

L'hippopotame, qui se croyait apte aux plus grandes charges de l'Etat, fut très humilié d'être nommé simple major de table (section des herbivores). Déçu dans son

ambition, il fit dès lors partie de l'éternel groupe des mécontents. 11 ne devait plus surgir de sotte histoire qu'on ne l'y trouvât mêlé ou plutôt dont il ne fût rendu l'éditeur responsable, car il ne sut jamais acquérir le talent, que possédaient toujours ses complices, de tirer leurs grègues à temps.

Pareillement, le ta-

pir, qui, avec sa mine

discrè^.e, était un sournois ambitieux, éprouva un cruel mécompte. Il avait rêvé d'une fonction honorifique : il obtint l'inspection des communs. C'était dur. L'honnête tapir avala son déboire avec stoïcisme; mais le sang faillit tourner en lui, et il eut besoin, pour se remettre, d'un régime sévère et d'un traitement attentif.

Les autres charges domestiques furent distribuées à la satisfaction générale : l'ours s'accommoda d'être fait charbonnier, le bœuf porteur d'eau, l'éléphant délégué à la police, la girafe à l'inspection des lustres, et la troupe innombrable des singes aux menues occupations du service courant.

Il n'y eut de véritable difficulté que lorsqu'il fallut choisir le chef cambusier. Le cochon enviait fort ce poste, pour lequel il se croyait spécialement doué.

M C'est dans l'intérêt général, disait-il, qu'il faut me nommer. »

Mais une voix pro-

posa le chameau. L'œil du cochon flamba de colère. C'est un coup monté, pensa-t-il avec rage : « Non, non, grinça-t-il, pas de chameau, pas de chameau. Croyez-vous que ce soit la bosse de la cuisine qu'il porte sur le dos? Mais, puisqu'il se vante lui-même de pouvoir rester quinze jours sans manger, n'aura-t-il pas de désastreuses distractions? Méfiez-vous des rêveurs et des songe-creux I Quinze jours

sans manger, Seigneur! Mais comment pourra-t-il avoir ces soins tendres, pieux, continuels, que réclament les choses delà bouche?... »

II aurait parlé longtemps encore, mais on estima généralement que la sobriété est la première et la plus précieuse vertu pour un chef cambusier : le chameau fut élu par l'acclamation populaire.

Vexé, le cochon se retira dans la cuisine, oij il s'occupa à laver la vaisselle, tout en bougonnant d'atroces injures contre son ennemi.

La distribution des rôles terminée, chacun alla avec entrain à ses occupations. On fit merveille.

La table royale fut dressée magnifiquement;

la table végétarienne sans luxe, mais avec propreté.

Seul, l'éléphant dut être servi à part, n'ayant pu trouver de vaisselle à son usage. -

Mais l'éléphant n'est pas si amoureux du faste et de l'apparat, il se contenta fort bien d'un vieux baril comme soupière; et quel appétit, messeigneurs, lorsque la cloche, joyeusement balancée par les singes, annonça que Leurs Majestés étaient servies !

L'après-midi passa vite, parmi l'allégresse et l'activité

générales, et, le soir, chacun avait son lit dressé.

On était bien un peu serré dans les dortoirs ; mais bah 1 disait la jeunesse, plus on est de fous, plus on rit.

Seules ,

le.

girafes se montrèrent très mijaurées ; elles se plaignaient des couchettes troj) courtes et des traversins trop étroits : pas même de quoi reposer le cou commodément.

Au beau milieu de leurs jérémiades, une marmite d'eau que quelque horrible singe avait placée en équilibre au-dessus de leurs têtes se répandit et le^s inonda.

Voilà les agréments du voyage !

Car les odieuses farces de chambrée avaient sévi. -

On guignait le coucher du crocodile, mais il se glissa dans les draps d'un grand air d'aise et ne tarda guère à ronfl e r comme un juste. Quelques bonnes pièces aux alentours se m-

blaienl déçues... A l'autre extrémité du dortoir, la liyène, le chacal, le loup, le renard et l'hippopotame aussi (naturellement), endoctrinés par le cochon, s'étaient emparés du chameau et le faisaient sauter en couverte.

Le cochon se délectait du spectacle : « Non, mais est-il drôle! s'écriait-il avec d'épais rires. Ce chameau me fera mourir de rire. D'ailleurs, rien ne vaut un tel exercice pour guérir les rétrécissements d'estomac. »

Tout entiers à leur mauvaise action, ils faillirent être surpris par une ronde de police composée d'un lion et d'un éléphant porte-falot.

Mais le renard cria :

a V'ià la rousse ! »

Et, lâchant la couverture, il se défila, en rasant les murs, suivi du loup, de la hyène, du chacal et du cochon.

Il ne resta sur les lieux d'un si bel exploit que le pauvre chameau, tout contusionné, et l'hippopotame avec la couverte encore aux dents et cherchant à comprendre.

— Qu'est-ce que vous faites là, vous, espèce d'empaillé? commença le chef de ronde. Approchez le falot. Tenez, regardez-moi cet imbécile. Allons, oust! au bloc.

C'est ainsi que l'hippopotame se trouva étrenner le violon de l'arche.

Et d'une.

Au même instant, une querelle aigredouce éclatait dans un vieux ménage d'éléphants.

Sentimentale et romanesque, l'épouse ne cessait de geindre, s'estimant incomprise et négligée. Quelle patience il fallait à ce brave éléphant !

— Ah! disait l'une, vous n'avez plus

pour moi les mêmes attentions que jadis. On dirait que je n'existe plus à vos yeux.

— Allons donc, ripostait l'autre, je ne suis pas myope. Un silence, puis la tendre éléphante soupirait de nouveau.

— Ah! qu'il est loin, le temps où vous agitiez des palmes

sur mon sommeil! Vous souvient-il de cette berceuse que vous chantiez alors?

Bénis soient ton ange et ta mère Du trésor qu'ils m'ont donné!

— Qu'on est bête quand on est jeune! répondit l'éléphant, distrait et convaincu, tout en soufflant la chandelle.

La salle plongea dans l'obscurité, et bientôt on n'entendit plus qu'une vaste harmonie composée de mille souffles et ronflements variés.

La nuit s'écoula tranquille et sans incidents. A l'aube les coqs chantèrent la diane.

Cocorico! voici l'heure Du réveil clair et joyeux.

Allons ! frottez-vous les ) eux !

Oue nul au lit ne demeure.

Les ours grognent étonnes, De toute cette fanfare.

Tumulte. On crie, on s'effare, Les marmottes font un nez !

Saluts. — Tiens! bonjour, ma chère!

— Madame, avez-vous dormi?

— Ouel temps fait-il, mon ami?

— Mais il pleut, il pleut, bergère!

— Écoutez le raflafla

Que fait aux carreaux la pluie.

Le ciel est couvert de suie.

Vous vouliez de l'eau, voilà.

— Joli temps pour la grenouille, Un vrai temps diluvien !

N'entendez-vous pas, l'ancien.

L'averse au toit qui gargouille?

Un âne rhumatisant

Disait au lion numide :

« Le fond de l'air est humide.

l'ai ma jambe qui le sent. »

Ainsi se croisent les dires, Les propos fous et charmants, Les folâtres enjouements, Les doux devis et les rires.

Le crocodile douillet Semblait seul triste et morose.

Est-ce quelque pli de rose Oui dans ses draps rennu\ait?

Car en son sommeil paisible Il avait senti pourtant Je ne sais quoi de piquant Chagriner sa peau sensible.

Un rhinocéros coquet.

Le voisin du crocodile.

Avec une grâce agile S'amusait au bilboquet.

— Hélas! tout rêve s'achève, Gémissait un éléphant ; Mon beau rêve triomphant.

Qui m'expliquera mon rêve?

l'étais dans un grand jardin Et j'avais des ailes roses; ]e me jouais dans les roses Comme un papillon badin.

Itandis que le temps marche Un pas jamais fatigué, somme, il paraissait gai, déluge vu de l'arche.

Ah! non, certes, on ne s'ennuyait guère clans l'arche. On se rendait des visites d'un étage à l'autre. C'était tous les jours quelque fête nouvelle, quelque gala inédit.

Je ne- vous décrirai que le plus magnifique de ces divertissements.

D'abord, pour une solennité pareille, chacun avait tenu à se mettre

en toilette :

c'est là que les singes perruquiers et les guenons chambrières eurent de la besogne.

Le lion avait voulu la plus savante frisure pour sa crinière; l'onagre, l'ours, l'éléphant et jusqu'au cochon s'étaient piqués d'émulation.

Mais ce dernier n'eut jamais de chance, toutes les

fois qu'il se mêla d'être élégant.

Il s'était lavé, rincé, bichonné, parfumé; il s'était fait raser la couenne à fond et eut l'air ainsi, pendant quelque temps, d'un vrai petit-maître. Mais, fatigué d'étaler ses grâces, il finit tout de même par aller, à la dernière minute, barboter dans je ne sais quoi; si bien qu'il parut, au défilé, crotté

jusqu'à mi-cuisses, et produisit un joli effet, ah! oui, parmi cette foule brillante et parée.

Quant à l'ours, c'est en ronchonnant, comme à son ordi-

naire, qu'il se soumit aux pluies du schampoing, appliqué par un singe avec une rare maestria.

Il était excellent à voir, l'œil humble et le nez résigné, recevant la douche qui lui rebroussait les poils. « Bon pour une fois, grommelait-il, mais avant qu'on m'y reprenne!... Toutes ces ablutions ne valent rien pour la santé. »

L'éléphant, avec une coquetterie minutieuse de vieux

beau, exigea pour ses défenses des soins extraordinaires. Jamais il ne les trouvait assez polies, assez brillantes.

« Tâchez, disait -il à l'artiste qui les travaillait, d'obtenir ce beau ton d'ivoire si apprécié des connaisseurs. »

L'heure du rassemblement général avait sonné déjà, et l'onagre était occupé encore à se faire donner un suprême coup de vernis à ses sabots.

Les oiseaux v niteux comme le paon, le fai-

f^fii/!)erM

San doré ou le coq ne pouvaient s'arracher au plaisir de se mirer.

La fête commença par une réception officielle des groupes et corporations.

On remarqua surtout les fameux sauveteurs du Midi, ainsi qu'un orphéon composé d'oies et de dindons. C'était un pélican qui, digne et grave, portait la bannière.

Quand tout le monde fut rangé en bel ordre le long des murs, les musiciens attaquèrent un vigoureux pas redoublé :

En avant, arche, Gens de l'arche,

et la cour fit son entrée.

Sa Majesté Léonine, d'un geste auguste, donna le signal des jeux.

Les ânes exécutèrent d'abord, avec beaucoup d'ensemble, une cantate écrite pour la circonstance; puis on s'intéressa à diverses menues amusettes : courses de lapins en sacs, sauts de grenouilles, tours d'adresse et de passe-passe par les singes et par un blaireau équilibriste, car personne n'avait fait difficulté pour exhiber ses petits talents.

Mais bientôt on arriva aux numéros plus sérieux du programme.

Une lutLe s'engagea d'abord entre le rliinocéros et l'éléphant, lutte courtoise, mais vive, aux péripéties palpitantes.

Après quelques passes incertaines, l'éléphant, par un hardi coup de trompe, ceintura son adversaire, et, l'enlevant puissamment, il le tint suspendu, prêt à le coucher les deux épaules à terre. Position critique pour le rhinocéros, mais il eut la force de se retourner par un vigoureux coup

de reins et tomba sur ses pieds.

Les deux athlètes restèrent immobiles un long moment, se défiant du regard.

Puis l'invincible Nez-Cornu,

poussant son cri de guerre, auquel

répondit un barrissement aigu,

fonça d'un élan terrible sur le

Rempart-des-Jungles, qui à son

tour fut soulevé et, basculant de tout le corps, alla tomber

sur le dos à quatre mètres plus loin. 11 n'y avait pas à

discuter la défaite.

L'éléphant se releva humilié, mais digne, et, s'épongeant le front, il accepta les rafraîchissements que lui offrait avec bonne grâce son heureux vainqueur, très entouré.

La course d'obstacles pour antilopes, isards, gazelles, daims et chamois fut très appréciée. Des cris d'admiration saluèrent le passage des gracieuses bêtes, qui semblaient voler comme des oiseaux.

Le steeple-chase avec sauts en hauteur fut brillamment couru par les mouflons, mais il manqua se terminer mal. On

vit tout à coup rouler sur de courtes pattes une masse énorme qui vint s'abattre sur la haie et qui n'était autre que l'hippopotame.

« Mais vous vous trompez, lui criait-on, ce n'est pas votre tour! Ce n'est pas encore votre tour! »

On eut grand'peine à le convaincre de son erreur et à le ranger dans l'escadron de grosse cavalerie qui se formait déjà pour charger.

Au signal donné, la troupe monstrueuse s'ébranla : rhinocéros, éléphants, chameaux, hippopotames et bisons, el parcourut la carrière d'un train d'enfer, sans rompre l'alignement.

Après de telles prouesses, un peu de danse s'imposait.

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On commença par le ballet des autruches, très admirées, et qu'on eût prises en effet pour de parfaites ballerines.

Puis l'animation gagna tout le monde ; les éléphants fournissaient une musique endiablée, et les gros pachydermes, enlaçant les plus sveltes créatures, les

entraînèrent dans le tourbillon enivrant de la valse. Hélas! la pauvre girafe faillit y laisser la vie par la faute de son cavalier, qui glissa sur le parquet d'une façon bien malheureuse.

La gaieté, un instant interrompue par ce fâcheux incident, ne tarda pas à se ranimer.

Les joueurs reprirent leurs parties autour des petites tables ; les gourmands se pressèrent vers le buffet.

Je n'ai pas à dire où se trouvait le cochon. Avec un sans-gêne déplorable, il ravageait les assiettes de friandises et les compotiers; il traita même de volaille une grue aux manières infiniment distinguées, qui avait témoigné quelque dégoût d'un pareil cynisme.

rrPA-<b U I

Dans les petits appartements, les bêtes de moindre taille s'amusaient entre elles; et la farandole, qu'un blaireau sonnait avec

un sérieux imperturbable, déroulait ses festons, unissant et rapprochant des êtres qui s'étaient fuis pendant si longtemps.

Les lendemains de fêtes sont toujours un peu tristes. Entre nous, le crocodile avait peut-être bien ce qu'on est convenu d'appeler le mal aux cheveux, et l'hippopotame un museau de bois; puis la vie reprit son train ordinaire.

Le matin, les ménagères allaient aux diverses distributions d'herbes, de grains ou de poissons. Bien entendu, les carnivores avaient momentanément renoncé à la viande fraîche et se contentaient de salaisons.

Plusieurs cependant commençaient à sentir cruellement la monotonie des heures lentes à couler.

Les grands oiseaux de proie se plaignaient vivement de manquer d'espace. « Sales cabines, » disait le condor, et l'aigle, plein d'un royal ennui, rêvait, bâillait, étirait ses serres, ouvrait largement et secouait ses ailes immenses.

Pour le commun des bêtes, l'existence offrait plus de distractions; on prenait intérêt aux moindres événements : une tripotée de singes, une bêtise nouvelle de l'hippopotame, une maladie du crocodile.

Car ce saurien d'épiderme fragile avait toujours quelque bobo. On l'entendait geindre sans cesse : « Ah! ma tête, ah! mon dos, ah! mon ventre! » Et des larmes, des larmes.

A la fin, ce fut dans la bouche que ça lui fit mal. 11 souffrait d'une dent méchante

et voulut essayer toutes les sortes de remèdes :

bains de pieds à la moutarde, cataplasmes, sinapismes. Rien n'y fit cependant.

11 se laissa donc persuader que l'extraction de la molaire douloureuse était devenue nécessaire.

L'éléphant et le rhinocéros s'acquittèrent avec un tact parfait de cette opération, en somme toujours délicate.

Quant aux singes, à parler franc, ils formaient un bien vilain peuple. Tant qu'ils se contentaient de se trépigner entre eux, la chose n'avait qu'une importance très relative. Après tout, pourquoi les

gêner, si ça les amusait de s'arracher les poils à pleines mains, de se mordre la queue et de se griffer le nez? Mais

il arrivait aussi que leur malfaisance s'exerçait sur de pauvres bêtes innocentes et tranquilles.

Ainsi, la tribu des chouettes et des hiboux, qui n'est pourtant pas difficile à vivre, se vit cruellement molestée par cette horrible engeance.

Ne s'avisèrent -ils pas d'aller à coups de balles.

comme au jeu de massacre, les secouer du perchoir obscur où les doux volatiles se tenaient rangés bien sages?

Ah! mais! quand l'éléphant chargé de la police survint aux cris, ce fut une belle chasse à coups de balai que les singes reçurent dans les reins.

Pourtant, leur victime préférée, c'était encore l'hippopotame. Celui-ci, en dépit de sa grosse taille et de la mine farouche qu'il cherchait parfois à se donner, n'avait jamais inspiré la moindre terreur à personne. Mais les singes, eux,

poussèrent la familiarité jusqu'à lui lancer, en manière de

jeu, des assiettes dans la gueule, lorsqu'il venait vers eux en roulant des yeux qu'il voulait rendre menaçants.

Une autre fois, un sapajou persuada à l'hippopotame de l'aider à descendre dans la cambuse, cette fameuse cambuse

dont rêvaient sans cesse tous les goinfres de l'arche. 11 le prit par la vanité :

« Écoute-moi, dit-il, tu me comprendras tout de suite, hippopotame subtil.

« Derrière cette cloison, il y a toutes sortes de choses excellentes à manger.

« Tu n'as qu'à me tenir par les dents avec une corde qui

me servira à descendre et à remonter. Je rapporterai un superbe melon, et nous nous régalerons fameusement. »

Le pauvre hippopotame, toujours crédule, consentit à prendre part à l'entreprise. Il monta avec grand'peine à une échelle, et, dès qu'il eut passé la moitié du corps sur la

cloison, son émerveillement n'eut plus de bornes. Splendeur divine ! Que de fins et friands morceaux !

7? 9^ûz ?/<-

Ses yeux s'arrondissaient, ses narines s'élargissaient; il bavait de gourmandise et de joie.

Le singe, agile à tous les larcins, d'un bond s'était glissé au bas de la corde pendue aux dents mignonnes de l'hippopotame. Tandis que l'un opérait, l'autre demeurait béant, l'oreille aux aguets.

Mais soudain on entendit des cris aigus, suivis de pas pesants et précipités. En trois mouvements, le singe était remonté sur la cloison.

En passant, il souffla à l'hippopotame :

— V'ià le cambusier, filons.

« Oui, filons, » pensa avec terreur le svelte et preste pachyderme. Mais il ne pouvait remuer, l'épouvante le paralysait. « Ah! j'ai eu tort, songeait-il, de trop négliger la gymnastique. M

Pour comble de malheur, en se tortillant sur son perchoir, l'infortuné se donna une douleur vive à une patte de devant. Au même instant, il se sentit violemment tiré en bas par la corde qui lui pendait toujours à la mâchoire.

C'était l'éléphant accouru au secours de son ami le chameau.

— Ne tirez pas si fort, gémissait l'hippopotame.

Mais à chaque prière les secousses devenaient plus rudes. Une enfin le fut tellement que l'hippopotame céda, le poids le gagna en avant, et, avec une épouvante indicible, il se sentit tomber dans le noir.

Il vint atcerrir précisément dans une énorme caisse où avait été accumulée une provision d'œufs de toutes sortes.

Le désastre fut immense, et grande la risée, quand les animaux réunis virent sortir de la cambuse le ^jauvre hippopotame clopin-clopant, honteux, poussif, entièrement badigeonné d'un enduit jaune ;t visqueux : une sarabande

générale se forma aussitôt autour de lui; le lion lui-même se tenait les côtes de rire.

Seul à ne pas se moquer, le cochon cherchait à tirer quelque profit de l'accident, mais l'ours impitoyable organisa

un charivari qui ressemblait à une marche dérisoirement triomphale.

C'en était troji, et le pamre hippopotame eut une crise de désespoir; il s'assit sur son derrière et versa un torrent

de larmes, tandis que le cochon et d'autres bêtes compatissantes essayaient de consoler une si t^rande douleur.

Je néglige comme vraiment trop menu maint et maint autre incident, qui pourtant sudisait à défrayer deux jours durant la conversation des oisifs et des commères. Ainsi,

quand l'éléphant, qui adore s'asperger d'eau froide, inonda, ])ar mégarde, une frileuse girafe qui passait par là, je vous promets qu'il ne se vit pas marchander les gros mots de rustre et de lourdaud. Il les accepta d'ailleurs fort bien, sentant lui-même son tort, et se confondit en excuses, faisant avec sa trompe toutes sortes de gracieuses guirlandes.

Mais une des heures solennelles de la traversée fut lorsque la pluie, la féroce, l'intarissable pluie, qui depuis quarante jours barrait tout horizon comme d'une clôture de piques et de lances, soudainement cessa de tomber : on n'entendit plus sur les toits le crépitement de l'averse auquel chacun avait l'oreille habituée; en so-te que les bêtes qui, à ce

moment-là, se livraient aux douceursde la sieste, s'éveillèrent

en sursaut, comme fait le meunier, si son moulin s'arrête. Kn un instant, le pont de l'arche fut encombré de curieux. Des cris joyeux éclatèrent.

On éprouvait comme un sentiment de délivrance à contempler l'horizon enfin élargi; mais le ciel demeurait noir, chargé de nuages monstrueux, et les eaux, d'un vert livide autour de l'arche, s'assombrissaient bientôt, et s'étendaient, aussi loin que portait le regard, pareilles à un miroir d'ébène.

Devant cette sublime horreur, bien des bêtes frissonnèrent, en proie à une sorte d'émo- YV /A'^ '^'°n sacrée.

Parfois, dans sa

course errante, l'arche

traversait des eaux

plus jaunes, et comme

des fleuves limoneu.'v. Une pensée triste venait alors à

l'esprit de chacun : « Ici était la terre; ici nous avons peutêtre vécu. I)

Des herbes flottaient, des moissons, des rameaux, et jusqu'à des chênes immenses que la violence du flot avait arrachés aux montagnes.

Ces souvenirs de la forêt natale et des champs aimés remuaient les pauvres bêtes jusqu'aux larmes. Le rhinocéros, un jour, crut reconnaître un palmier qui lui était très cher, pour avoir abrité sa tendre enfance.

Malgré l'aspect de désolation que gardaient le ciel et les eaux, les bêtes ne pouvaient s'arracher au spectacle. Le pont de l'arche était curieux à voir : des girafes, par couples, s'y promenaient avec dignité, pareilles à des ladies;

des ours se balançaient en rocking-chairs, et les éléphants se

mouillaient la trompe et la dressaient aussi haut que possible, afin de pronostiquer de quel côté soufflerait le vent.

Ainsi coulait la vie lente et monotone; la notion du temps était comme perdue ; les heures succédaient confusément aux heures, dans le doux ennui d'un voyage dont le terme demeurait inconnu de tous.

Cependant, un matin, la pie, toujours bavarde, répandit une grande nouvelle.

Noé avait lâché le corbeau, qui était parti vers le large à tire-d'aile.

Pour le coup, ii y avait là de quoi jaser. Reviendra-t-il? Ne reviendra-t-il pas?

On eut beau attendre et s'impatienter, les jours suivirent les jours, le corbeau ne revint pas.

Les bêtes virent alors une chose qui les étonna et les émerveilla. Noé était venu sur le pont, entouré de toute sa famille; il tenait dans ses bras la colombe, la caressait, lui parlait bas.

Enfin, élevant les bras, comme s'il la bénissait, il prononça à haute voix ces paroles :

Sous le ciel noir, va sans effroi, Envole-toi d'un essor ivre, Ma colombe! je te délivre.

Je te délivre, envole-toi!

Pars, ma colombe au col de neig-e, Va par delà le flot mouvant.

Ne crains la vague ni le vent.

Je sais qu'un ange te protège.

Un ange t'accompagnera Vers la rive de délivrance ; Messagère de l'espérance, Vole, colombe, où Dieu voudra.

Le doux et frêle oiseau battit des ailes un instant, puis il monta droit et hardiment s'enfonça vers l'horizon sinistre.

Les bêtes, très émues, regardaient la colombe diminuer dans le ciel ténébreux, n'être plus que comme une plume que le vent soulève, disparaître enfin.

Le cochon, le premier, rompit le silence :

« Voilà, dit-il, une de ces missions flatteuses dont je n'aimerais pas à être chargé. »

Un propos aussi inconvenant choqua vivement l'assistance.

La girafe répliqua :

« Soyez tranquille, allez!

Il n'est pas probable que l'idée vienne jamais à personne de vous choisir comme ambassadeur. »

Le cochon piqué repartit :

une muraille de fer. Des paris s'engageaient. Chacun mettait un extraordinaire amour-propre à vouloir être la première vigie signalant la bien-aimée disparue.

Mais jamais rien ne venait émouvoir l'obscure sérénité du firmament.

Déjà quelques-uns perdaient courage; des pachydermes pleuraient.

Cependant, le septième jour, le lynx, qui depuis un instant dardait vers l'horizon ses oreilles et ses yeux pointus, s'écria tout d'un coup : « Colombe à bâbord. M On fut quelque temps sans rien distinguer, mais un singe grimpé sur la girafe se mit à pousser des cris

« Tiens, que me veut-elle, cette pimbêche? Si elle croit m'imposer par ses attifiaux prétentieux ! Ah ! . . . ouiche ! moi, je me . ides coquettes sans emploi. »

Del ie grossièreté, la garde intervint et le

cochofi dut se tair^ enfin.

Ma ! ait une occupation. Du matin au soir,

les bê le pont, ne se lassaient pas d'épier le

retoui . On se crevait les yeux à fouiller en

tous s i demeurait immuable et sombre comme

suraigus : « Je la vois, je la vois! Mais que porte-t-elle au bec? »

Ce fut tout de même une heure d'adorable espoir et de divine allégresse, lorsque la pauvre et douce colombe, lasse, exténuée, s'abattit sur l'arche, tenant au bec un rameau d'olivier. Dès lors, on se mit à compter les heures et les minutes avec une impatience fiévreuse. Enfin, un matin, au réveil, on sentit l'arche immobile ; tout le monde courut sur le pont. 0 merveille !

Elles allaient maintenant se séparer, vivre à l'écart les unes des autres, et peut-être en ennemis, pour qui sait

combien de temps. Une émotion étrange s'emparait de l'immense troupeau. Le crocodile lui-même sortit un mouchoir et s'essuya les yeux d'un air pénétré.

Pourtant, la splendeur changeante dont la Nature se revêtait suffit rapidement à chasser les pensées tristes.

Dans la nuit, une baisse considérable des eaux avait eu lieu; aussi, du sommet de montagne où l'arche s'était fixée, voyait-on les champs nus et limoneux et la mer au loin en train de se retirer.

Avec des cris joyeux, des bonds et des sauts, les bêtes se précipitèrent au dehors.

La terre était encore bien molle ; partout des mares profondes que les girafes elles-mêmes n'auraient pu passer à gué, et un jeune éléphant, n'était sa mère accourue à son secours, se serait envasé pour tout de bon.

Au bout de quelques heures d'exercice, les bt tes revinrent autour de l'arche.

I^es noirs nuages qui couvraient le ciel depuis six mois se

déchiraient en lambeaux qui fuyaient en tous sens ; bientôt l'azur parut et le soleil éclata victorieusement, et l'arc-en-ciel se déploya comme un pont magnifique, comme un chemin de prodige, tissé de mille couleurs, qui joignait la terre renais-

sante à l'abîme encore grondant ; et tandis que Noé ■ un sacrifice et des prières de remerciement, toutes les agenouillées autour de lui mêlèrent leurs voix dans ui jestueux cantique d'actions de grâces.

^iNTRAL CIRCULAI SU' CHILUKÊN'8 ROOM

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