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Bul. soc. d'anthrop. de Paris. T. IX, p

d'esquisser, a-t-elle une existence propre isolée, ou bien a-t-elle des relations avec la période archéologique de la pierre polie ? Tel est le problème posé par les archéologues. Nous réunirons dans le chapitre qui suit les éléments de la solution.

u premier aspect, il semble naturel, logique même, de considérer l'époque de la pierre comme une longue période pendant laquelle l'industrie se développe avec régularité et atteint progressivement ses derniers perfec- 3] tionnements avec la pierre polie. Les traces de ce développement progressif sont effectivement faciles à suivre pendant les temps paléolithiques. Les types quaternaires se modifient visiblement et acquièrent, par l'habitude et la pratique, des perfectionnements qui laissent néanmoins subsister les caractères originaires et une ressemblance saisissante. Les transitions s'affirment nettement; en un mot, il existe au point de vue de l'industrie quaternaire une filiation qu'il n'est pas possible de méconnaître.

Mais ce progrès, qui caractérise l'art à l'apparition de la pierre polie, peut-il être attribué à l'expérience des siècles et regardé comme le couronnement logique, régulier, naturel de

l'industrie de la pierre? Un nombre considérable d'archéologues distingués ne l'ont pas cru. Des paléontologistes prétendirent que les dernières phases de l'industrie paléolithique, comparées avec les commencements de la pierre polie, attestaient une lacune puissamment accusée, un immense hiatus entre les deux époques de la pierre.

Edouard Lartet, dont le nom est si justement célèbre, avait cru apercevoir une brusque interruption entre les deux époques de la pierre. Il fit donc connaître cette solution de continuité qu'il avait remarquée. Il y a dans l'appréciation du savant paléontologue une preuve de l'étude profonde et méthodique qu'il avait faite. Il n'était, du reste, pas le seul qui eût aperçu la lacune qu'il avait constatée le premier. M. Forel, tout en s'efforçant de limiter l'interruption dans des bornes exemptes d'exagération, ne laissa point d'en constater l'existence et l'étendue considérable.

L'opinion de M. Lartet fût embrassée par M. de Mortillet qui s'en fît l'habile défenseur. Au Congrès préhistorique de Bruxelles, il affirma l'hiatus avec une insistance réitérée. Son opinion a une valeur trop connue pour que nous nous dispensions de l'exprimer dans toute son étendue. Nous citons textuellement ses paroles : « Entre les diverses époques paléolithiques, on suit le développement régulier et logique de l'industrie. On en retrouve des transitions et des passages, des degrés, des points intermédiaires peuvent encore faire défaut, mais on sent, on reconnaît, qu'il y a suite continue. Il n'en est plus de même entre le paléolithique et le néolithique, entre le magdalénien et le robenhausien. Il y a une large et profonde lacune, un grand hiatus ; il y a une transformation complète.

« Avec le magdalénien disparaissent les animaux quaternaires, le grand Ours, le mammouth, le mégacère ; avec le magdalénien émigrent les espèces des régions froides qui peuplaient nos plaines ; le renne, le glouton, le bœuf musqué, remontent vers le pôle- le chamois, le bouquetin, la marmotte, gagnent le sommet neigeux de nos montagnes. Avec le robenhausien ont apparu non-seulement les instruments en pierre polie, mais encore la poterie, les monuments, dolmens et

menhirs, les animaux domestiques et l'agriculture. C'est donc un changement complet1. »

Dans le même congrès, M. Dupont s'est ainsi exprimé en faveur de cette opinion : u Nous constatons, dit-il, que le travail du silex a subi une évolution graduelle et continue depuis les peuplades de Montaigle jusqu'à celles de Chaleux et de Furfooz. L'industrie de chacune de ces peuplades procède, par des rapports intimes de formes et de fabrication, de l'industrie troglodytique qui Ta précédé, et nous pouvons suivre, dans leurs produits successivement modifiés, les variations des mœurs et les tendances de développement des populations de nos cavernes. Mais lorsque nous comparons ce travail à celui des silex ouvrés que la géologie indique comme postérieurs et qui ne sont autres que les témoins de l'âge de la pierre polie, une solution de continuité se prononce immédiatement en ce point dans la série : il est absolument impossible de faire procéder, par voie de perfectionnement, les instruments de cet âge des produits des troglodytes.

« Cette solution de continuité devient plus profonde encore, quand on remarque, ainsi que je vais l'exposer, que le silex employé dans toutes les cavernes des provinces de Namur et de Liège provient toujours de localités champenoises situées à plus de trente-cinq lieues du centre de ces provinces, tandis que le silex dont les populations firent usage, pendant l'âge de la pierre polie, dans cette même région à cavernes, a été extrait des couches crétacées du Hainaut. Nous constatons donc en Belgique, par des faits très-concluants, l'hiatus ethnographique signalé en France par Edouard Lartet et confirmé par M. de Mortillet 2 . »

Précédemment, M. Roujou, au Congrès de Copenhague, avait affirmé l'hiatus dans des termes encore plus absolus : « En effet, entre l'âge de la pierre éclatée, dit-il, et celui de la pierre polie, l'hiatus est énorme, et pour expliquer l'apparition d'une civilisation si profondément différente, il a fallu supposer

1. Congrès lntern. d'anthrop. et d'archéol. préhistoriques de Bruxelles, p. 440.

2. Congrès lntern. d'anthrop. et d'archéol. préhistoriques de Bruxelles, p. 464.

l'arrivée d'une race nouvelle et plus intelligente. En résumé, les races indigènes devraient être ce qu'elles sont encore maintenant, tenaces, peu perfectibles, dénuées de l'activité, de la faculté d'inventer et du sentiment de grandeur qui commence à se manifester dès l'époque de la pierre polie, et qui ont pris un si grand développement chez les races dites ariennes1. »

Depuis longtemps, M. Cartailhac avait lui-même préconisé l'hiatus dont il s'est fait le héraut. Il ne s'est pas borné à de simples affirmations, il a fait valoir toutes les preuves favorables à sa thèse.

L'absence durenne à l'époque néolithique est, pour M. Cartailhac, une preuve de la lacune qu'il signale. Ensuite, au point de vue archéologique, il ne voit aucun trait de ressemblance, aucun point de contact entre l'époque paléolithique et l'âge néolithique. Il trouve que la rareté du silex à l'époque de la pierre polie est aussi une affirmation de l'hiatus. La présence de la poterie démontre également une profonde différence dans la civilisation. M. Cartailhac découvre aussi dans les mœurs la démonstration de l'hiatus. Les peuplades de l'âge du renne étaient guerrières, les tribus de la pierre polie étaient paisibles ; à peine pourrait-on trouver chez elles une pointe de lance ou de flèche!!! L'impossibilité de citer une station paléolithique où le renne est inconnu semble une preuve triomphante aux yeux de M. Cartailhac. Enfin une couche épaisse de stalagmites, séparant les foyers de l'époque du renne de ceux de la pierre polie, est aussi l'affirmation de l'hiatus2. Nous mentionnons simplement les motifs allégués sans les discuter maintenant.

Les fauteurs de l'hiatus ne sont pas restés paisibles possesseurs du terrain sur lequel ils s'étaient établis. M. Broca, en interprétant la grotte de l'homme-mort au Congrès de Bruxelles, a supérieurement fait ressortir la continuité du développement régulier des deux époques de la pierre au double point de vue de la paléontologie et de l'archéologie : « La station de Thomme-mort, dit-il, participe à la fois des deux séries de

1. Congrès Intern. d'anthrop. et d'archéol préhistoriques de Copenhague, p. 63.

2. Matériaux pour servir à Fhistoire de l'homme. T. III, p. 327.

caractères propres à l'âge du renne et à la pierre polie. Un fragment de silex poli la rattache à l'époque de la pierre polie, la faune est celle de nos jours, la poterie est en usage ; mais il n'est pas certain qu'on ait des animaux domestiques. On habite dans des cavernes, et l'on dépose les morts dans des cavernes sépulcrales exactement semblables à celles d'Aurignac. Enfin la population appartient à une race entièrement différente de celle dont on trouve des ossements dans les dolmens de la région. » Après une étude fort détaillée de la grotte, M. Broca conclut qu'il est extrêmement probable que la tribu des troglodytes de l'homme-mort appartenait à une race antérieure à celle qui a construit les dolmens et qu'elle continua à représenter quelque temps encore, pendant la période de la pierre polie, les populations de l'époque de la pierre taillée l.

Un travail, publié dans les Bulletins de la société d'anthropologie de Paris, sur la grotte de Gourdan, par M. E. Piette, fournit d'intéressants documents contre l'existence de l'hiatus. Il signale positivement la race de Cro-Magnon comme s'étant perpétuée et augmentée en nombre à l'époque néolithique. Et ensuite il constate que l'industrie néolithique a beaucoup plus de rapports qu'on le pense généralement avec celle des âges précédents; elle en est bien, quoi qu'on ait dit, la continuation. Elle ne dérive pas de celle de la Madeleine, car avec le renne avait disparu l'outillage et l'armement spécial dont son bois avait été la matière première; elle lui a fait cependant quelques emprunts. Elle a une origine complexe et elle présente deux types très-distincts qui se rattachent à ceux du Moustier et de Solutré... Sans doute la forme néolithique est beaucoup plus parfaite... Mais l'invention date réellement des temps quaternaires -.

La savante étude publiée sur la grotte Duruthy par MM. Louis Lartet et Chapelain Duparc contient des faits multipliés qui combattent fortement contre l'hiatus. Aussi les auteurs de la notice concluent-ils en disant : « Le résultat de

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