‹ L'archipel de la MancheChapitre 18 sur 21 · ASILE · texte numérisé non relu

ASILE

Ces îles, autrefois redoutables, se sont adoucies. Elles étaient écueils, elles sont refuge. Ces lieux de détresse sont devenus des points de sauvetage. Qui sort du désastre, émerge là. Tous les naufragés y viennent, celui-ci des tempêtes, celui-là des révolutions. Ces hommes, le marin et le proscrit, mouillés d'écumes diverses, se sèchent ensemble à ce tiède soleil. Chateaubriand, jeune, pauvre, obscur, sans patrie, s'est assis sur une pierre du vieux quai de Guernesey. Une boniie femme lui a dit : Que désirez-vous j mon ami? C'est , une grande douceur pour le banni français, et presque un apaisement mystérieux, de retrouver dans lesChannel's Islands cet idiome qui est la civilisation même, ces accents de nos provinces, ces cris de nos ports, ces refrains de nos rues et de nos campagnes. Reminiscitur Argos. Louis XIV a jeté dans cette antique peuplade

normande un contingent utile de braves français parlant purement; la révocation de l'édit de Nantes a ravitaillé dans les îles la langue française. Les français hors de France vont volontiers faire leur temps dans cet archipel de la Manche; ils promènent dans ces rochers leur rêverie d'hommes qui attendent; ce choix s'explique par le charme d'y retrouver l'idiome natal. Le marquis de Rivière, le même à qui Charles X disait : A propos^ fat oublié de te dire que je f avais fait duCy pleurait devant les pommiers de Jersey et préférait le Pier'road de Saint-Hélier à l'Oxford street de Londres. C'est dans ce Pier'road que logeait le duc d'Anville, qui était Rohan et La Rochefoucauld. Un jour,. M. d'Anville, qui avait un vieux basset de chasse, eut à consulter pour sa santé un médecin de Saint-Hélier, qu'il trouva bon aussi pour son chien. Il demanda au médecin jersiais une ordonnance pour son basset. Le chien n'était pas même malade, et c'était une gaîté de grand seigneur. Le docteur donna son avis. Le lendemain, le duc reçut du docteur une note ainsi conçue :

(( Deux consultations :

« i° Pour M. le duc un louis.

« 2° Pour son chien, dix louis. »

Ces îles ont été des lieux d'abri de la destinée; toutes lés formes de la fatahté les ont traversées, depuis Charles II sortant de Cromwell jusqu'au duc de Berry, allant à Louvel. Il y a deux mille ans, César, promis à Briitus, y était venu. A dater du dix-septième siècle,

ces îles ont été fraternelles au monde entier; l'hospitalité est leur gloire. Elles ont Timpartialilé de l'asile. Royalistes, elles accueillent la république vaincue ; huguenotes, elles admettent le catholicisme émigré. Elles lui font mêijfie cette politesse, nous lavons dit, de haïr autant que lui Voltaire. Et comme, selon beaucoup de gens, et surtout selon les religions d'état, haïr nos ennemis c'est la meilleure manière de nous aimer, le catholicisme doit se trouver fort aimé dans les îles de la Manche.

Pour le nouveau venu sorti d'un naufrage et faisant là un stage dans la destinée inconnue, quelquefois l'accablement de ces solitudes est profond; il y a du désespoir dans l'air; et tout à coup on y sent une caresse, un souffle passe qui vous relève. Qu'est ce souffle? une note, un mot, un soupir, rien. Ce rien suffit. Qui n'a senti en ce monde la puissance de ceci : un rien !

Il y a dix ou douze ans, un français, débarqué depuis peu à Guemesey, rôdait sur une des grèves de l'ouest, seul, triste, amer, songeant à la patrie perdue. A Paris, on flâne; à Guernesey, on rôde. Cette île lui apparaissait lugubre. La brume couvrait tout, la côte sonnait sous la vague, la mer faisait sur les rochers d'immenses décharges d'écume, le ciel était hostile et noir. On était pourtant au printemps; mais le printemps de la mer a un nom farouche, il s'appelle équinoxe. 11 est plus volontiers ouragan que zéphyr, et l'on pourrait citer un jour de mai où l'écume, sous ce souffle, a sauté

vingt pîeds au-dessus de la pointe du mât de signal qui est sur la plus haute plate-forme du château Cornet. Ce français avait le sentiment qu'il était en Angleterre; il ne savait pas un mot d'anglais; il voyait un vieil Unionjack, déchiré par le vent, flotter sur une tour ruinée au bout d'un cap désert; deux ou trois chaumières étaient là; au loin tout était sable, bruyère, lande, ajoncs épineux ; quelques batteries rasantes, à larges embrasures, montraient leurs angles; les pierres taillées par l'homme avaient la mênre tristesse que les rochers maniés par la mer; le français sentait poindre en lui cet épaississement du deuil intérieur qui commence la nostalgie ; il regardait, il écoutait; pas un rayon; des cormorans en chasse, des nuages en fuite; partout sur l'horizon une pesanteur de plomb ; un vaste rideau livide tombant du zénith ; le spectre du spleen dans le Hnceul des tempêtes; rien nulle part qui ressemblât à l'espérance, et rien qui ressemblât à la patrie; le français songeait, de plus en plus assombri; tout à coup il releva la tête; une voix sortait d'une des chaumières entr'ouvertes , une voix claire, fraîche, délicate, une voix d'enfant, et cette voix chantait :

La clef des champs, la clef des bois, La clef des amourettes!

Toutes les réminiscences de la France dans l'archipel ne sont pas également gracieuses. Nous connaissons un passant qui, dans l'admirable île de Serk, un dimanche, a entendu dans la cour d'une ferme ce couplet d'un ancien cantique huguenot français, très solennellement chanté en chœur par des voix religieuses ayant le grave accent calviniste :

Tout le monde pue, pue, pue,

Comme une charogne.

Gniaq' gniaq' gniaq' mon doux Jésus

Qui ait l'odeur bonne.

Il est mélancolique et presque douloureux de penser qu'on est mort dans les Cévennes sur ces paroles-là. Ce couplet, d'un haut comique involontaire, est tragique. On en rit; on en devrait pleurer. Sur ce couplet, Bossuet, l'un des quarante de l'académie française, criait : Tue! Tue!

Du reste, pour le fanatisme, hideux quand il persécute, auguste et touchant quand il est persécuté, l'hymne extérieur n'est rien. Il a son grand et sombre hymne intérieur qu'il chante mystérieusement en son âme à travers toutes les paroles. Il pénètre de sublime même le grotesque, et, quelles que soient la poésie et la prose de ses prêtres, il transfigure cette prose et cette poésie par l'immense harmonie latente de sa foi . Il corrige la difformité des formules par la grandeur des épreuves acceptées et des supplices subis. Où la poésie manque, il met la conscience. Le libretlo du martyre peut être plat, qu'importe si le martyre est magnanime.

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