PRÉFACE
Voici une île des plus singulières, et qui présente pour le géographe des problèmes de divers ordres : au point de vue physique, sa configuration étrange, la constitution et le relief de son sol, les particularités de son climat, les anomalies de sa flore et de sa faune sollicitent l'attention. Au point de vue économique, elle fait partie du domaine colonial de la France, et cela depuis un temps suffisant pour qu'il soit possible de connaître ses ressources, le rôle qu'elle peut jouer, les conditions qu'elle offre. Parmi les possessions françaises, c'est une des rares terres où le climat n'est à aucun degré un obstacle pour les colons. Enfin elle a été le théâtre d'une expérience de colonisation pénale dont il peut être intéressant d'examiner les procédés et les résultats. A ces divers titres, la Nouvelle-Calédonie est un objet d'études tout indiqué pour les géographes français; ils ne sauraient laisser les Australiens préluder à l'annexion politique qu'ils rêvent par l'annexion scientifique.
Les diverses questions qui se posent au sujet de la Nouvelle- Calédonie doivent être envisagées au point de vue géographique. Il n'existe en effet aucune étude géographique satisfaisante sur celte grande île; les documents qui la concernent sont de deux sortes: les uns sont des récits de voyages, des « chorographies ». Ils sont à la géographie ce que les pires recueils de mémoires ou d'anas sont à l'histoire. Sauf de très honorables exceptions, c'est une littérature vide et encombrante. La seconde classe de documents comprend d'excellents travaux dus à des géologues, à des anthropologistes, à des économistes; ce sont les matériaux de
l'édifice géographique, mais ce ne sont que les matériaux. Les préoccupations géographiques en sont trop souvent absentes.
Qu'il s'agisse des expériences de culture, des questions pénitentiaires, des migrations océaniennes, il semble qu'on ne saurait faire abstraction du sol, du climat, des conditions physiques en un mot. C'est pourtant ce qui a lieu, et beaucoup d'erreursou d'inexactitudes en dérivent, ainsi qu'on le montrera par des exemples. Les Français, comme l'a admirablement montré M. Taine, tiennent en héritage de leur long passé de culture classique le goût des idées générales et abstraites ; ils considèrent toujours l'homme en soi, la colonie en soi. Les sciences naturelles et les sciences historiques ont cela de commun, qu'elles réagissent contre cette tendance et situent les phénomènes dans le temps et dans l'espace.
On ne trouvera pas ici toute la géologie de la Nouvelle-Calédonie, ni toute la botanique, ni toute l'anthropologie, ni tout le problème pénitentiaire. Outre que plusieurs vies ne suffiraient pas pour acquérir une compétence moyenne dans ces sciences, un pareil travail serait une marqueterie, une petite encyclopédie sans intérêt et sans valeur, un résumé et non une synthèse ; ce ne serait pas de la géographie. Cependant on n'a jamais hésité à présenter les explications les plus vraisemblables des faits observés, même lorsqu'il entre dans ces explications une grande part d'hypothèse. Dans toute science inductive, et la géographie en est une, il y a deux opérations distinctes de l'esprit : constater des phénomènes, chercher l'explication de ces phénomènes. Mais collectionner des faits sans tirer les conclusions qui en découlent ne saurait être le but final du véritable géographe, pas plus que de l'historien ou du naturaliste dignes de ces noms.
Un des avantages que présente pour le géographe une étude insulaire est que le domaine à étudier est aussi bien délimité que possible, et que nulle discussion ne peut trouver place sur les limites de la région naturelle envisagée. Cependant on ne s'enfermera pas dans la Nouvelle-Calédonie en s'interdisant de jeter les yeux au delà. Ce serait se priver de précieux éléments de comparaison. Tel pays présentera des ressemblances géologiques, tel autre des similitudes de climat, tel autre montrera
la colonisation pénale sur un terrain différent. La géographie comparée peut seule viviûer une étude régionale. En marquant les différences qui distinguent, soit par de brusques oppositions, soit par des gradations lentes, des terres voisines ou similaires, on se rend compte de ce qui est vraiment caractéristique d'une contrée donnée, et on peut espérer découvrir le lien qui, dans cette contrée, unit la terre à l'homme. D'ailleurs, comme Ta dit M. Supan *, tout se tient en géographie comme en histoire. La relation est de même nature entre les monographies régionales et la géographie générale qu'entre les histoires spéciales et l'histoire universelle. 11 n'est si mince étude de détail, lorsque le sujet en vaut vraiment la peine, dont l'histoire générale ne puisse tirer profit : il en est de même pour la géographie générale, qui est la véritable science de la terre et demeure le but final qu'il faut poursuivre.
Il eût été utile pour le présent travail de se rendre compte de visu des choses. La science du géographe ne peut être purement « livresque », et on ne décrit bien que ce qu'on a vu. Un séjour, même de courte durée, permet quelquefois de découvrir du nouveau; il permet toujours de se faire une idée générale de la terre et des hommes, et d'utiliser les sources avec plus de liberté. L'aimable intervention de nos maîtres a failli nous procurer cet avantage d'une expérience personnelle, et nous leur sommes profondément reconnaissants d'avoir bien voulu s'y employer. Ce n'est ni de leur faute, ni de la nôtre, si ces projets n'ont pas abouti.
D'ailleurs, si à notre avis une vue directe de la région à étudier est utile toutes les fois qu'elle est possible, nous ne la regardons pas comme absolument indispensable. Le géographe qui ne visite pas le pays qu'il décrit est encore dans de meilleures conditions que l'historien qui décrit le passé. On peut être géographe sans être le moins du monde explorateur, et « la géographie peut avancer non seulement par des observations personnelles, mais aussi par la synthèse d'observations étrangères * ». L'exemple de
1. Ueber die Aufgaben der Spezialgeographie, Peterm. MiLteiL, 1889, p. 157.
2. Die Géographie kann gefôrdert werden nicht nur durch eigne Beobachtung, sondernauchdurchdieinnere VerknupfungfreaideriicobaclitungeD(Supan,art.cit6,p.l54).