DANS LES TEMPS MODERNES
Le Palais de Maîra et son Église.
La période alphonsine et surtout l'époque du roi Emmanuel le Fortuné fut, en Portugal, plus que toute autre, intéressante pour les arts et pour l'architecture ; cependant nous devons, malgré notre intention première de borner nos notes au Moyen Age, compléter, pour ainsi dire, cet aperçu rapide des principaux monastères portugais par quelques lignes sur Mafra , cet Escurial portugais, à la fois couvent, église et palais.
La dynastie de Bragance était affermie depuis un demi-siècle sur le trône de Portugal et, pour défendre plus vigoureusement l’autonomie du royaume contre l’ambition espagnole, ses rois avaient dû, assumant sur eux une lourde responsabilité, concentrer dans leurs mains tous les pouvoirs du royaume; lorsque Jean Y, en exécution d’un double vœu fait à la Vierge et à Saint- Antoine de Lisbonne, fit, en 1717, commencer la construction du monument religieux (d’abord couvent avec église, et ensuite immense palais de Mafra), sur les plans de l’architecte Jean Frédéric Ludovic, d’origine italienne; mais de nationalité allemande.
S’inspirant des efforts de la renaissance italienne, française et même espagnole, cet artiste, suivant les expressions heureuses de son émule et de son admirateur, le chevalier da Silva, parvint « en traçant un palais modelé, pour ainsi dire, sur les mœurs, les croyances et les aspirations du souverain et
de la nation, à créer un type d’architecture nationale, non pas beau, mais régulier, noble et majestueux, type qui sert de chronique et de portrait de tout le long règne du roi Jean Y. »
Notre confrère ajoute encore cette remarquable apprécialion (1) :
« Dans la sévérité desfaçades du palais, dans la froideurmême de son expression, dans la manière dont se lièrent la royauté et la vie monastique, le couvent, prenant les formes d’un palais, et celui-ci, à l’intérieur, la simplicité austère d’un couvent, l’architecture montra la froide et sévère étiquette de la cour de Jean Y, la piété pleine d’ostentation du souverain et de la cour, les habitudes tristes et les mœurs monotones du peuple, enfin le genre de vie tant soit peu monacal de la société, sous lequel on cherchait à cacher ou à corriger la corruption qui commençait à ronger le corps social, corruption que la voie éloquente de l’illustre prédicateur Antonio Yieira sut dépeindre avec tant de vigueur dans ses sermons.
« Ce somptueux monument, pour la construction duquel furent employés dix-sept mille ouvriers, et dans lequel les bonnes règles de l’architecture, les proportions bien combinées et les justes décorations sont parfaitement en harmonie, exerça une si grande influence sur le goût de la nation, qu’il servit de modèle à toutes les constructions importantes de ce règne et du suivant, pendant lequel, en 1755, une horrible catastrophe détruisant Lisbonne, procura à l’architecte Eugène dos Santos de Carvalho l’occasion de mettre en pratique, lors de la restauration de Lisbonne, les préceptes de l’école de Mafra dans lesquels il fut élevé. »
Des documents statistiques publiés sur le palais de Mafra et répétés dans de nombreux ouvrages, indiquent l’étendue et la somptuosité de cet édifice, qui ne renferme pas moins de huit cent quatre-vingt-six salles de toute grandeur, où Ton ne compte pas moins de cinq mille portes et fenêtres ; dont l’église, incrustée intérieurement de marbre blanc et rose, a soixante cinq mètres de long, et deux tours de soixante- dix mètres de
(1) Conférence Internationale (Société Impériale des Architectes, voir Bulletin bibliographique).
hauteur, et dont la bibliothèque, de plus de cent quarante mètres , renferme trente mille volumes.
Enfin le comte A. Raczynski, dans son ouvrage sur les Arts en Portugal ( 1), donne les détails suivants, extraits du Gabinete historico. Tome VIII. Lisbonne 1820.
« A l’époque où l’église fut commencée, le roi ordonna des travaux dans beaucoup de villes et de contrées d’Europe, telles que Rome, Venise, Milan, la Hollande, la France, Liège et Gênes. Dans l’une on fit de grandes cloches et des carillons, dans une autre, des chandeliers, des lampes de bronze, ailleurs une assez grande quantité de statues de marbre ; dans telle ville, les broderies, les chasubles, etc.; dans une autre, des aubes. (P. 127.)
On a travaillé pendant treize ans à l’érection de ce temple, à la quelle furent occupées chaque jour de vingt à vingt-cinq mille personnes, en comprenant dans ce nombre les ouvriers qui travaillaient dans les carrières de pierre. (P. 131.)
En l’année 1730, depuis le mois de juin jusqu’au mois d’octobre, il n’y eut pas moins de quarante-cinq mille personnes qui furent inscrites comme employées aux travaux de cet édifice. (P. 144.)
Le roi fit achèterions cent soixante-seize bœufs pour transporter les pierres des carrières sur le lieu des constructions. (P. 145.)
Il y eut des jours où l’on voyait sur les chemins deux mille cinq cents chariots se rendant à Mafra et transportant des pierres ou d’autres matériaux, et souvent un seul chariot était attelé de cinquante paires de bœufs. (P. 145.)
Le tableau du maître-autel a été fait à Rome (2). (P. 337.)
Les ouvrages en bronze ont été exécutés à Liège (3). (P. 384.) »
(1) Voir Bulletin bibliographique.
(2) Il représente saint Antoine en adoration devant la Vierge.
(3) Notamment les revêtements en bronze doré qui font des deux orgues de l’église deux des chefs-d’œuvre à admirer à Mafra.
Lisbonne depuis le tremblement de terre de 1755.
Nous emprunterons à YÉtude historique sur le marquis de Pombal (1), quelques lignes sur l’épouvantable catastrophe qui détruisit presque entièrement Lisbonne, en 1755, et força à reconstruire en grande partie cette ville.
« Ce fut le 1er novembre 1755, qu’à neuf heures vingt minutes du matin, on ressentit à Lisbonne une secousse terrible qui renversa la plupart des églises et un nombre considérables de palais, d’édifices et de maisons particulières; un bruit épouvantable, causé par la chute des bâtiments, se fit entendre, et un moment après la ville entière était en flammes.
Ce fut alors un horrible spectacle : partout des mourants, des cadavres, du sang et des larmes, des cris de douleur et des imprécations. Ce que l’incendie épargnait, les eaux débordées du T âge l’entraînaient.
Trente mille personnes succombèrent, et on évalua les pertes en maisons, en meubles précieux et en numéraire, à 2,284,000,000 !
Il avait suffi, de quelques instants pour changer une ville opulente et superbe en un monceau de ruines et de décombres!
La capitale du Portugal était pour ainsi dire détruite ; Pombal se donna la tâche de la relever de ses ruines, e^ ce fut véritablement une chose prodigieuse que de voir comment cet homme extraordinaire parvint, en peu de temps, à faire sortir du sol, non pas les édifices que le tremblement de terre y avait enfouis, mais d’autres plus beaux, plus vastes, plus magnifiques, avec lesquels il improvisa un Lisbonne nouveau, une capitale devenue l’une des plus belles villes de l’Europe. »
(1) Voir Bulletin bibliographique.
Gomme nous l’avons dit page 48, l’architecte Eugenio dos Santos de Garvalho, qui avait le grade de capitaine, étant aussi ingénienr militaire, attacha son nom à la plupart des édifices construits immédiatement après le tremblement de terre et dont les principaux s’élévèrent sur des rues de tracé uniforme entre la place du Commerce et celle de Don Pedro ; on doit même à cet artiste le premier projet de la fameuse statue équestre en bronze de Don Joseph, exécutée par le sculpteur Joachim Machado et le directeur de l’arsenal Bartolomeu da Costa, qui osa assumer la responsabilité de la fonte d’une pareille œuvre. Mais les édifices construits par l’architecte Eugenio dos Santos de Garvalho, ou par son neveu Reynaldo Manuel dos Santos, se ressentent tous de l’influence de notre architecture française du règne de Ijouis XIV, ou des derniers efforts de la Renaissance italienne : aussi ne présentent-ils qu’un intérêt secondaire, malgré les dimensions et surtout la richesse de quelques-uns d’entre eux. Il faut cependant citer le Théâtre de San Carlos , érigé en 1793, par l’architecte José da Costa e Silva ; le Palais Royal d'Ajuda, de la fin du dernier siècle, et dont les auteurs furent José da Costa, les deux Fabri, Manuel Gtaetano et Antonio Francisco da Rosa; enfin l’église de VEstrella, en partie imitée de Saint Pierre de Rome.
Un Architecte portugais contemporain.
On nous pardonnera, à nous qui avons entrepris de terminer et d’éditer la Biographie universelle des architectes célèbres et qui avons eu pour principal et si précieux collaborateur, dans ce dernier travail sur l’Architecture en Portugal, notre éminent confrère, le Chevalier da Silva, de clore cet aperçu rapide par une courte notice des travaux de cet architecte qui s’efforce depuis tant d’années de relier le Portugal au mouvement architectural et archéologique de l’Europe moderne.
Nous accomplirons ainsi, en reproduisant ici la note que nous avons soumise à la Société libre des Beaux-Arts, Comité central, et à la Société française de Numismatique et d' Archéologie (lors de la présentation comme Membre correspondant de notre honoré confrère) , un devoir de reconnaissance en même temps qu’un acte de justice.
Juan Possidonio Narciso da Silva, architecte de S. M. le roi de Portugal et de première classe du Ministère des travaux publics portugais , chevalier-gentilhomme de la maison 7'oyale. fondateur et président de la Société des architectes civils portugais , fondateur du Musée d’archéologie (1 ) et membre de Y Académie royale des Beaux-Arts de Lisbonne, honoré d’une médaille d'argent à l'Exposition universelle de Porto (1861) et des médailles des
(1) Installé par le chevalier da Silva dans l’église gothique du Carmo , en partie détruite par le tremblement de terre de 1755 et, depuis ce temps jusqu’à nos jours, convertie en magasin à fumier de la caserne de cavalerie municipale.
campagnes de Dom Pedro et de Dona Maria, est chevalier de la Tour et de l'Epée de Portugal et des Saints Maurice et Lazare d’Italie.
Cet artiste est de plus, en France [où il acheva ses études à Y Ecole Impériale et spèciale (alors Royale ) des Beaux-Arts de Paris], membre correspondant de la Société Impériale et Centrale des Architectes , de la Société libre des Beaux-Arts , comité central , de la Société française de Numismatique et dy Archéologie (comité parisien) et lauréat (médaille d’argent) de la Société française d\ Archéologie; en Angleterre . membre honoraire de l'Institut royal des architectes britanniques; en Espagne : de l 'Académie royale d' Archéologie de Madrid ; à Rome : de Y ancienne Académie de Saint-Luc ; en Belgique : delà Société Archéologique d’Anvers; en Hollande : de la Société pour. la Propagation de V Architecture dans les Pays-Bas ; en Amérique : de Y Institut des Architectes de New-York; etc., etc.
Les principaux travaux de cet architecte sont, dans leur ordre chronologique : La Chambre des Députés à Lisbonne ; le nouveau Palais-Royal h Alfeito, élevé au bord du Tage pour servir de rendez-vous de chasse au roi Dom Pedro Y, et d’où l’on jouit d’une vue magnifique sur Lisbonne ; plusieurs cottages pour M. le duc de Saldanha à Cintra (1) ; la transformation du Couvent de la Pena (2) pour servir d’habitation au roi Dom Ferdinand; la restauration du palais du duc de Palmella dans la capitale ; les villas du conseiller Luiz Ribeiro à Campo-Grande et de M. Braancamp ; la restauration du joli palais (style renaissance) du comte d’Ajambrya à Palhavan ; le palais du duc de Loulé; de grands travaux d’embellissement dans les Palais d'Abrantès et de Pombal pour les faire servir de résidence à S. M. l’Impératrice, veuve de Dom Pedro IV ; dans ceux de Cintra et de Mafra , ainsi que dans celui das Necessidades (3)
(1) Notre confrère érige en ce moment une aiguille gothique dans la propriété de M. le duc de Saldanha à Cintra.
(2) Voir p . 34, n . 4.
(3) Riche maison de plaisance dans laquelle le roi Dom Ferdinand a réuni un véritable musée.
qu’il augmenta pour les princes Dom Pedro et Dom Luis ; dans celui de Belem , où de nouvelles Salles furent ajoutées pour le couronnement du roi Dom Pedro Y ; dans celui d’Ajuda, agrandi pour l’habitation de S. M. la. reine Dona Maria Pia et où le chevalier da Silva. couvrit les murs d’un salon de revêtement d’agate et forma les caissons du plafond de chalcédoine orientale.
Habile décorateur autant qu’architecte distingué, c’est à lui que Ton doit encore les brillantes fêtes qui, en Portugal, célébrèrent le mariage de la reine Dona Maria II, des princesses, des rois Dom Pedro et Dom Luiz, et des baptêmes des infants du royaume (1).
Dessinateur aussi habile que fécond, le chevalier da Silva est Fauteur de nombreux projets de grande importance, tels que celui du Monument de l’empereur Dom Pedro, consistant en une colonne avec statue à ériger sur la place de ce nom ; celui d’un quartier neuf à substituer aux quartiers de Lisbonne inhabités depuis le tremblement de terre de 1755 et devant renfermer des habitations ouvrières ; celui avec modèle d’un monument à ériger à Londres dans l’église Saint-Paul, en l’honneur de lord YYellington (2) ; le projet avec modèle (3) également de l’achèvement et de la restauration de l’église de Belem, et un projet de monument à élever au maréchal duc de Perceira (4).
Une restauration des plus remarquables dues à cet architecte est celle de V ancien château royal de Villa-Viciosa (5), dans la
(1) Voir dans Y 1 Illustration (française), février 1854, une vue de la décoration intérieure de Yéglise de Belem pour le baptême de la princesse Dona Antoinette.
(2) Exposition universelle de Londres de 1862.
(3) Exposition universelle de Paris de 1867 (offert au Musée de l'École Impériale et spéciale des Beaux-Arts de Paris.
(4) Celui qui vint, en 1833, proclamer à Lisbonne le gouvernement constitutionnel de la reine Dona Maria II.
(5) Ancienne résidence des ducs de Bragance, souche de la famille royale actuelle de Portugal.
province d'Alemtejo (i),etenfm il faut encore mentionner ses travaux en style Emmanuelesque au Cloître de Belem.
Nous ajouterons que notre illustre confrère manie aussibien la plume que le crayon et, outre les mémoires archéologiques (2) et les communications (écrites en français) quil a envoyés à de nombreux congrès internationaux, il rédigea la Revue artistique du Portugal (3) et le Journal d’architecture civile (4) en Portugal, pendant les rares loisirs que lui laissaient les nombreux travaux qu’il projetait ou exécutait et les Cours privés ou publics qu’il faisait, tant sur des questions de construction que de style (5) architectural comparé.
Enfin, un dernier mot, et nous sommes heureux de* finir en montrant le culte des beaux-arts lié au plus honorables préoccupations : le chevalier da Silva est le fondateur et le président de Punique asile ouvert en Portugal pour les ouvriers blessés ou dont l’âge paralyse les forces, et c’est à sa courageuse persévérance qu’un véritable Albergo des Invalides du travail doit son existence et sa prospérité à Lisbonne depuis près de sept ans déjà.
(1) Dans la même province, notre confrère vient d’être chargé d’étudier, à Evora, la restauration du Temple de Diane (voir pages 17 et 18, n. 2), le plus remarquable monument romain subsistant en Portugal.
(2) Voir Bulletin bibliographique.
(3) Illustrée de nombreuses photographies de grande dimension.
(4) Renfermant, en quatorze grandes planches, les principaux monuments du Portugal.
(5) Le chevalier da Silva a surtout étudié, dans ces cours, le style ogival depuis ses plus anciennes origines jusqu’à nos jours, tanta l’aide des monuments portugais que de ceux étrangers, et en rattachant les diverses phases de ce style aux divers mouvements religieux et politiques qui ont agité l’Europe au Moyen Age.