LES ÉGLISES DE S.™ MARIE DES FRARI ET DES SS. JEAN-ET-PAUL
Parmi les édifices religieux au sujet desquels la critique historico-artistiquc commis le plus d'erreurs, je dois citer ici la grande Église des Francisins dédiée à la sainte Vierge (S. Maria Gloriosa) ordinairement appelée l'Élise des Frari.
En 1227, quelques pauvres disciples de S. François s'arrêtèrent à Venise, passant une partie du jour dans la prière et vivant souvent d'aumônes, ou availlant sous les portiques ou vestibules des Églises de S. Laurent, de S. Sylestre et même de la Basilique de Saint-Marc (').
Quelques années plus tard la République leur accordait une petite Ablaye précédemment occupée par les Bénédictins ; mais bientôt le nombre des ranciscains s' étant accru et leur territoire s' étant agrandi par suite de dons u legs, ils voulurent y bâtir un nouveau monastère et fonder une Église ont la première pierre fut posée et bénite le 5 Avril 1250.
Inutile de rapporter ici ce qui a été écrit relativement à un modèle u'on a prétendu avoir été fourni par Niccolô Pisano, car, on le verra, ce plan ne pouvait concerner l'Église actuelle; mais je rappellerai au contraire, ■ histoire en main, que cette Église, livrée au culte dès 1280, ne fut achevée u'au siècle suivant.
Ici les historiens ne s'ont pas d'accord; les uns soutiennent qu'elle fut terminée en 1338, les autres en 1350, d'autres même en 1361. Je crois d'ailleurs que pour celte Eglise la première date est la plus probable.
En tout cas ceci a paru suffisant au.K criticiues pour conclure que tout ce (ju'on voit aujourd'hui doit être attribué à l'art de la moitié -du X1II« siècle au commencement du suivant, et conséquemment pour admettre que ce digne échantillon du soi-disant gothique italien a servi par là même de prototype aux autres édifiices, car on retrouve, jusque dans les entrelacs des fenêtres de ses absides, les origines des ouvertures des balcons du Palais Ducal (*).
De l'ensemble des documents que j'ai recueillis (^) on peut déduire au
contraire que l'antique Église des Frari commencée en 1250 avait l'abside
tournée vers l'Orient et sur le bord du quai un peu latéralement au pont
actuel (*), et qu'elle ne s'étendait en longueur que jusqu'au point où s'ouvre
(12 3 4) Texte It., p. 45 et 46.
io6 PREMIERE PARTIE
la porte de côté qui correspond aujourd'hui à la troisième croisière (Partie I, PI. 7, L) (').
Il en ressort encore que tout ce qui restait de cette église fut démoli vers 1415 (').
Comme on le voit par le testament de Marco Gradenigo, en 1337 on ne songeait pas encore à la construction d' une nouvelle Eglise. Celle-ci fut commencée quelques années avant le milieu de ce siècle, mais quelque temps après avoir été commencée elle tombait en ruines ou était démolie. En 1361 les Pères Franciscains accordaient à la Scuola des Milanais d'élever une Chapelle (J) qui fut ensuite consacrée en 1421, et en 1361 également Giacomo Celega jetait les fondations du magnifique campanile (C). Fondations que, en raison même de la solidité, on ne peut admettre comme postérieures à l'élévation de la muraille contiguë du périmètre. En 1395 on revêtait de plomb le sommet en charpente du campanile (') et l'année suivante celui-ci était terminé par Pier Paolo Celega, lequel probablement continua les travaux de l'église et les dirigea peut-être même en grande partie.
Sansovino ('') a écrit et F. Corner (5) a répété après lui, que les frais de construction « furent supportés par beaucoup, tant nobles que citadins. Entre » autres, un gentilhomme de la famille Gradenigo y érigea quatre colonnes » avec leurs murailles latérales, un autre de la maison Giustiniani en fit deux, » et un bourgeois de la maison Aguiè en posa une. Et Paul Savello, Baron » de Rome, Condottiere alors au service de la République en fit les Voûtes. » Le Campanile fut commencé par un membre de la famille Viara, lequel » y dépensa jusqu'à la moitié 16 mille ducats, et peu après s' étant fait reli- > gieux du monastère et ayant été surpris par la mort, ne put l'achever, et » alors l'autre moitié fut achevée par la Nation des Milanais et des habitants » de la Terre de Manza (^) ».
Dans ce genre de construction les arrêts des travaux n' étaient pas rares ni de courte durée, et dans une œuvre aussi importante il n'est pas improbable que les constructions aient été souvent interrompues pour des raisons d' ordre pécuniaire C).
Comme on peut le déduire soit de la délibération du Grand Conseil en date du 12 Mars 1391, concernant le legs de Marco Gradenigo (*), soit des cahiers de ses Ayants cause, les versements d'argent faits par ces derniers pour l'érection de la nouvelle Eglise ne commencèrent qu'après la délibération P) ; et il est par conséquent à supposer que les quatre premières colonnes mentionnées par Sansovino (celles, à mon avis, sur lesquelles s'appuie le chœur (E) et la muraille de la nef centrale) n'ont été mises en place que plusieurs années après 1391 et précisément avec l'argent des Légataires.
(12 3 15 6 7 8 9) Texte It., p. 46.
Pour déterminer l'époque où furent commencées les voûtes des nefs aux frais du célèbre condottiere Savelli, disons d'abord que celui-ci mourut en 1405.
Les documents, à mon avis, semblent indiquer qu'en 1417 n'était pas encore élevée la partie des murailles extérieures qui correspond aux trois premières séries de croisières à partir de la façade. En eflfet différente et plus robuste que le reste est la forme des pieds-droits sur lesquels retombent les grandes voiàtes de cette partie de l'Église, et les feuillages mêmes des six premières colonnes accusent dans la sculpture un goût plus fin que les autres.
Des deux fenêtres circulaires de la façade correspondant aux nefs latérales, celle de gauche décorée de lys allégoriques ne peut être antérieure à 1436, I c'est-à-dire à la concession faite aux Florentins pour une Confrérie (Scuola) et une Chapelle (B), travaux qui ne furent terminés qu'en 144a lorsque les confrères s'y transportèrent de l'Église des SS. Jean-et-Paul. L'autre ouverture ou œil avec la demi-figure de S. Antoine ne put être exécutée qu'après 1440 par la confrérie de S. Antoine dont l'autel était vis-à-vis celui des Florentins.
En 1468 le grand chœur en bois dans la nef centrale dont je parlerai plus loin était déjà terminé, et sept ans après, Giacomo Morosini étant procurateur de la fabrique, fut ajoutée la barrière de marbre ou balustrade qui le sépare du reste de la nef (Partie I, PI. 7 et 17).
Les descriptions et les études faites par le professeur Lorenzo Urbani (') semblent indiquer que la barrière ou façade démolie de l'ancien Chœur en marbre de la Basiliqne du Saint à Padoue (moins le vestibule et les ambons) par l'ensemble de ses lignes architectoniques et surtout par la forme de l'arc d'entrée et par la disposition des figures supérieures, ressemblait à celle des Frari.
Les travaux pour la construction de la tribune et du chœur de Padoue (orné ensuite de bronze par Donatello et ses élèves) furent en 1442 confiés au maître tailleur de pierres Bartolomeo di Domenico qui habitait cette ville à la Porta délie Torricelle. Ce maître est vraisemblablement le même que j'ai trouvé ainsi désigné: 1438, 30 Septembre — t."^ M." Borlholomeo lapicida de Padua q. doininici de ponte petre Vérone (*).
Gonzati ('), du lihro dare et bavere 144J-44, et autres registres, a extrait les indications suivantes et les noms des artistes qui travaillèrent à ce chœur sous la direction de m.» Bartolomeo :
« M.o Nicolô de Florence et compagnie tailleur de pierres qui firent files, » cordons, pilastres, morceaux d'architrave ».
« M." Giacomo tailleur de pierres de Venise qui habitait à S. Panlaleone » (peut-être Giacomo di Lazzaro) « fit huit colonele de pie 4 luna, exécuta des or- » nements dans les corniches etc.
(' » ') Texte It., p. 47.
io8 PREMIERE PARTIE
« M.° Pipo de Florence tailleur de pierres, le principal des compagnons de Nicolô.
« M.o Antonio hochalaro qui habitait à S. Leonardo à Padoue, qui fait » certains fleurons » (probablement de terre cuite).
« M.° Giampietro de Venise.
« M.° Francesco de Venise.
« M." Giovanni che fa el fogiame, et ailleurs : le fogie dei capitelli.
« M.o Cristofaro de Bolzan maître-maçon. »
Mais après avoir examiné moi-même les documents des Archives du Saint à Padoue, j'ai découvert encore d'autres détails que je crois utile d'ajouter ici :
1443, 9 Juillet. — M." Zuane piero tagia pria de Venexia (peut-être le même que nous avons vu exécuter des lions pour la Cà d' Oro et qui avait un fils) de dare . . . L. J7J . . . sono per le figure di prie che lui a intagia per . . . la dita fabricha de 5."° Antonio.
Id. Francesco tagia pria da Venexia a tolto a condur le prie per le figure . . . (').
1444. i" Février. — ... L. j4 s. 4 ave maistro bartolomeo tagia pria i qualj . . . fe dare a berto et a dona da coma tagia. i qualj lui fe vegnire da Venexia per lavorare la porta.
Id. 28 Avril — Jîic.'' uno doro ave m." bartolomio tagia pria el quale fo manda a Venexia . . . per fnre condure el lavoriero che facemo fare a Venexia per el lavorero de la \.
Maître Bartolomeo di Domenico avait avec lui un garçon du nom d'Antoine, et là travaillèrent encore les maîtres tailleurs de pierres Battista, Marco et Lorenzo.
Si dans la distribution des principales lignes et masses architectoniques de la balustrade des Frari l'influence de la Renaissance apparaît évidente, au contraire dans les modénatures et dans les détails décoratifs (moins que dans la disposition ascendante des ornements infléchis des parastes, dans les fleurons de l'intrados de l'archivolte et dans les décorations des faces affrontées des pilastres de l'entrée) cette influence est moins sensible, et dans les feuillages exécutés avec une certaine franchise, le goût pour la sculpture des ornemanistes de notre dernière période ogivale n'est pas encore très modifié. Aussi nul équilibre entre le concept architectonique et l'exécution, ce qui donne à cette œuvre l'aspect hybride caractéristique des travaux de période de transition, plus importants pour l'étude de l'évolution de certaines formes que pour les applications directes à l' art moderne.
Sous ce rapport cette balustrade a de nombreuses analogies avec l'Arco
(') Texte It., p. 47.
Foscari du Palais Ducal et sur plusieurs points du reste des ressemblances avec le monument du Doge Foscari dlevé dans la même Église.
Les figures qui ornent le chœur des Frari appartiennent surtout au contraire à l'art de la Renaissance; aussi en parlerai-je dans le second volume, me bornant ici à noter que plusieurs des bas-reliefs doivent être attribués a des artistes lombards, formés sans doute en partie à l'école de Bellano.
En Janvier 1815, lorsqu'on enleva la table du maître-autel actuel, on E trouva un parchemin avec inscription portant que la consécration de l'autel primitif avait eu lieu le 13 Février 1469 pendant le séjour de l'Empereur Frédéric III à Venise (•).
Or en comparant cette église avec celle des Ss, Jean-et-Paul, élevée par les Dominicains (v. fig. 60), on est immédiatement frappé de la ressemblance de leurs types traduite en acte avec le même éclat. Il y a toutefois des différences ; ainsi par exemple aux Frari on voit que, au lieu de deux Chapelles à droite et à gauche du Chœur il y en a trois et moins larges qu' aux Ss. Jean-et-Paul. Il résulte de cette disposition que le prolongement des murailles de côté des nefs latérales tombe de chaque côté dans le vide de la ^^ Chapelle médiane de la nef transversale, ce qui laisse à désirer au point de ^H vue esthétique.
^B Le peu de largeur donnée à ces Chapelles fut d'ailleurs la cause d'une
^H forme anormale dans la distribution des fenêtres du périmètre de leurs absi- ^^V des, au milieu desquelles la place de l'ouverture accoutumée fut occupée par ^H un pilier ou pied-droit. Pour l' harmonie une disposition analogue fut égale- ^H ment adoptée dans le Chœur, lequel, vu les détails décoratifs de l'intérieur, ^K ne doit pas, à mon avis, avoir été construit avant la susdite Chapelle des ^^ Milanais.
Si les grandes nefs de ces deux Églises ont la même largeur et diffèrent peu en longueur, dans celle des F^rari la distance entre les colonnes ou pilastres est plus petite ; aussi il y en a une de plus par côté.
Aux Ss. Jean-et-Paul au-dessus du croisement de la nef transversale avec le prolongement de la médiane longitudinale on ajouta ensuite une coupole.
Dans cet édifice les proportions sont plus sveltes et surtout l'on admire l'élégance et la beauté extérieure de la grande abside, l'un de nos meilleurs modèles de ce genre de constructions (v. fig. 61).
L'église des Frari, plus basse, est dépourvue soit des jours circulaires au-dessus des doubles ouvertures inférieures, soit de la gracieuse ceinture ou balcon à parapets, et a relativement un aspect un peu lourd. La mesquine et incomplète corniche qui la couronne provient sans doute de quelque ruine et d'une restauration économique. Qu'il manque quelque chose d'originaire à (') Texte It., p. 47.
no PREMIERE PARTIE
la partie supérieure, on le voit aux corbeaux angulaires aujourd'hui inutiles entre les impostes des arceaux des fenêtres. La corniche médiane (il y aurait à redire à la disposition de ses modillons) manque d'ailleurs de correspondance avec le couronnement des Chapelles latérales. Les deux grandes saillies ou contreforts extérieurs qui servent de contrepoids à l'arc transversal intérieur du Chœur où se rattache le polygone de l'abside, produisent un effet peu élégant ; et l' application dans leur tercet supérieur de certaines petites niches grossières en briques polies, est d'un goût enfantin.
Dans les ouvertures supérieures des grandes absides des deux Églises les arceaux et les jours sont tracés de la même façon, mais aux Frari les ouvertures géminées de l'ordre inférieur sont différentes et égales au contraire à celles de la façade de 1' Eglise de S. Grégoire (•) ; le croisement dans leur partie arquée est semblable à celui du palais Bernardo sur le Grand Canal (v. fig. }S)i ^t dans le compartiment plus bas la disposition de leurs cercles quadrilobés relativement aux arceaux se trouve ensuite répétée dans les fenêtres angulaires du palais Giovanelli, aux côtés de la loggia du piano nobile du palais Cavalli et dans le fenétrage supérieur du palais Pisani Moretta, dont j' ai déjà parlé.
Comme on le voit dans le plan tant de fois cité de Jacopo dei Barbari, aux Frari la nef transversale recevait le jour du côté de la place, par une grande fenêtre murée depuis, mais assurément moins grande et moins riche que celle de Ss. Jean-et-Paul.
Dans cette Église le matériel en briques travaillées abonde moins qu'aux Frari, où il semble disposé de manière à atténuer l' effet des principales lignes architectoniques et avec une plus grande lourdeur de modénatures. Il faut toutefois admirer ici la variété des motifs ornementaux des bandes en terre cuite dans les contours extérieurs des fenêtres sur le côté et spécialement dans r abside de la Chapelle Cornaro (A), postérieure cependant de quelques années aux constructions des autres absides.
L'élégance et la beauté supérieure des formes architectoniques de l'Église des Ss. Jean-et-Paul a fait croire qu'elle était une copie perfectionnée de celle des Frari.
Hypothèse qui, excepté peut-être pour les absides, n'est pas exacte, car c'est le contraire qui a dû se produire, et l'élancement donné à l'ordonnance de l'Église des Dominicains est dû plutôt à l'un des caractères les plus distinctifs de l'architecture religieuse de l'époque où elle fut projetée et commencée, qui, je le répète, ne peut remonter au-delà des premières années du XlVe siècle {«).
Durant les dernières et fort longues restaurations dont elle fut l'objet
( ' « ) Texte It., p. 48.
PERIODE DE TRANSITION m
on découvrit dans l'intrados de l'arceau transversal de l'antestature de la kef gauche et précisément dans le troisième coin (v. fig. bo) l'inscription suivante: i}68 Tcmpore prioralus fratris Jacobi Ruhei de Vtncciis factum fuit hoc opus. Inscription qui pour quelques-uns serait une preuve que cette Église a ^^été édifiée à deux époques différentes, ce que démontrerait encore jusqu' à ^^Bn certain point la construction différente des plafonds (>). I^B Plus tard, c'est-à-dire le 18 Décembre 1390, le Grand Conseil réglait ^nie les deux tiers (*) environ des biens légués pour des constructions pieuses ^^ar N. Niccolo Léon (f 7 Février 1381) seraient accordés aux Frères Prêcheurs des Ss. Jean-et-Paul pour la construction de leur Église et de la Capdlam sacristie nove, que vocelur Capella sancti Dominici (*) (v. fig. 60, A). I^ft Corner rappelle également que le B. Tommaso de Sienne écrivit qu'en 1395 '^^tte Chapelle était déjà terminée et que la moitié inférieure de l'Église était aussi construite.
i D'après la Chronique Magno, l'épouvantable ouragan du 10 Aoiit 1410 D renversa la façade.
Qu'on y ait exécuté après 1411 des. travaux d'une certaine importance, DUS pouvons encore le conjecturer de l'un des trois testaments inédits, fait D date do 15 Avril 1423 par maître Gerardo tailleur de pierres, fils de feu [ainardo domicilié à Venise à Saint Benoit, où il est dit : chtl convenlo e Monasiier de San Zanepolo de Veniexia e a mj tegnudo in duc.'' 40 doro mer xfrca per lavoritr jpt de una colona e aïtrc cosse per la dicta giesia. Par contre dans le testament précédent rédigé le 23 Juillet 1411, il n'est point question de ce crédit (■«).
^^k Les travaux de construction de cette Église se continuèrent encore en ^^' autres temps, comme je le dirai plus loin et comme le prouve le document suivant :
1448, 30 Août. — (Testament de) « Stefanela relicta ser cbristoforj ab orto de confinio S. Petrj de castello . . . Dimilto omnia mea imprestita cum omni suo prode . . . fabrice ecclesie sanctorum iohannis et paulj, bac conditione quod ipsa im; prestita nunquam possil inde removerj sed suum prode perpetuis temporis exigendum sit pro fabrica et reparatione ecclesie ...» (^).
La Chapelle du Nom de Dieu (v. fig. 60, H) autrefois dédiée à S. Louis Bertrand, fut construite vers la moitié du XV« siècle par Lodovico Storlado (f 1458). L'époque de sa construction est nettement marquée par le type des décorations architectoniques extérieures en briques (à vrai dire non pas toutes élégantes), c'est-à-dire par la corniche à bande avec carrés et par les contours supérieurs des fenêtres formés d'arceaux à contre-courbes renfermés dans des arcs infléchis mixtilignes.
('«»<») Texte It, p. 48.
Même la nef centrale de cette Église était à T origine traversée/v. fig. 60, BB') par un chœur ou "Barco en pierre avec 5 arcs et deux petites chapelles pourvues d'autels, dont l'un, dédié à S.'« Catherine, appartenait à la famille Belli et l'autre consacré à S. Marc était aux Mocenigo.
Le Barco fut démoli en 1683 et les autels furent transportés ailleurs dans la même Eglise (').
Quoique l'ensemble de l'ordonnance architectonique de ces deux grands édifices diffère par les dimensions, par le type à croix latine et par la forme des soutiens, de la plupart des autres Églises vénitiennes de style ogival, nous retrouvons toutefois souvent dans celles-ci la structure des Chapelles et des absides polygonales de l'Église des Dominicains et de nombreux détails intérieurs et extérieurs de ces deux monuments. Ainsi, par exemple, la disposition et forme des croisières, des contreforts, des longues fenêtres à plusieurs étages de baies géminées, des jours, des corniches et des modénatures et en outre dans les décorations extérieures on rencontre le même goût pour les briques travaillées et sculptées et pour la plastique en terre cuite.
Ordinairement la façade de nos Églises suit, ou pour mieux dire marque, par l'allure de ses lignes supérieures le niveau des nefs intérieures; mais en général il n'y a pas d'autre vitalité de relief en dehors des contreforts correspondants aux contestatures des divisions intérieures longitudinales, et parfois cette partie si importante de l'édifice prend l'aspect d'une clôture disposée presque en guise de rideau de théâtre.
Le goiit local pour le mouvement des lignes et pour les courbes infléchies se manifeste assez souvent même dans les couronnements de ces façades par un excès d'ondulations et additions capricieuses qui touche le baroque. Symptôme évident de là décadence, qui du reste ne se manifeste guère avant la moitié du XV« siècle.
Comme types de ce goiJt spécial, citons les façades des Eglises de S.Apollinaire, de Saint-Jean in Bra§^ora, de Saint^André délia Zirada (v. fig. 62) et en particulier celle des Frari. Toutefois, dans cette dernière façade, la disgracieuse partie supérieure en maçonnerie n'est, ce semble, qu'une addition de complément légèrement postérieure à la construction de cette façade à laquelle était très probablement fixé un couronnement sur le type de celui de la Madonne dell'Orto; avec la différence qu'à l'origine aux Frari la corniche aux arceaux des ailes traversait en partie horizontalement le corps central, dont la grande fenêtre fut, il y a une soixantaine d'années, remplacée comme on le voit aujourJ'hui par une plus grande, dont les ornements du contour n'ont toutefois aucun rapport de style avec tout le reste.
La grande porte sous le rapport des dimensions est largement propor-
(') Texte It., p. 49.
du
lionnce et s'harmonise assez bien avec la masse de la façade (partiel, PI. 12, fig. 1), Même son contour extérieur a une certaine grandeur et l'ensemble des membrures forme un excellent oblique incliné à angle très obtus sur la bande du jambage où l'œil trouve un plan de repos (v. fig. 6)). Dans ces obliques la triple répétition des raodénatures, à gorge, sert évidemment à ne pas troubler l'ensemble, tandis que l'effet monotone qui résulte fréquemment e l'uniformité des profils est magistralement brisé pai la variété de leurs ornements et par la richesse des feuillages revêtant ces gorges, arrangés, modelés et fouillés par l' un des plus libres décorateurs de la première moitié du XV= siècle.
Au contour en marbre de cette porte furent ajoutés probablement peu de mps après deux piliers de pierre d'Istrie, divisés, avec peu de discernement et de goût, par des modénalures horizontales en trop de compartiments dépourvus d'ailleurs d'une certaine gradation dans les hauteurs.
La Vierge avec l'Enfant sur le pilier de gauche figure dans les guides comme étant de Niccolo Pisano. Assertion qui se rattache à l' opinion erronée d'après lac[uelle il aurait été aussi l'architecte de l'Eglise actuelle, mais qui relativement à ce groupe n'a d'autre fondement que l'attitude des figures rappelant les travaux soi-disant des Pisani qui servirent si longtemps de proiotypes hiératiques pour ces sujets et dont on voit une bonne reproduction exécutée au commencement du XV« siècle à Saint-Marc au-dessus de l'ambon e droite {v. fig. 64).
Si dans le beau groupe des Frari, outre cette analogie de concept, transpire encore quelque souvenir de forme ou caractère d'une vieille école célèbre, ceci,, k mon avis, doit être attribué à l'un de ces héritages dont les trésors intarissables ne s'épuisent que lentement. Et nous en avons la preuve dans une foule d' œuvres vénitiennes qui, quoique exécutées vers la moitié du XV* siècle, rappellent cependant jusqu' à un certain point les manières des dalle Masegne, ce qui d'un autre côté se rattache à bon droit à la longue activité de cette nombreuse famille (•).
Cette sculpture a des rapports avec le bas-relief en marbre sur la porte de la Chapelle Cornaro aux Frari (Partie I, PI. 11) dont la fondation est certainement postérieure à octobre 1422 (2). Ce bas-relief occupe, quant au mérite, le premier rang parmi les travaux congénères exécutés à Venise à la période qui se rapporte à l'art nouveau, tant par la composition et le sentiment, que par l'excellence de la forme et le but et le sage emploi des divers plans dans le modelage.
Il est à remarquer que, par une étrange coïncidence artistique, l'attitude
Ide la Vierge et de l'Enfant n'est pas sans rapports avec la célèbre Madone
de Poligno (aujourd'hui dans la Pinacothèque du Vatican) peinte par Raphaël vers 1511.
L' expression et la pose et même en partie la disposition des vêtements des anges de ce bas-relief a quelque analogie avec les figures montantes sur l'arceau supérieur central de la façade de Saint-Marc à Venise, et plus encore avec plusieurs de la base de la grande aiguille de l'Arco Foscari. Le type de leurs petites têtes frisées se retrouve d' ailleurs dans le devant d' autel de la Chapelle dite des Mascoli dans la Basilique (Partie I, PI. 6, fig. 1) et dans le bas-relief en terre cuite au-dessus du sarcophage du Bienheureux Pacifique dans l'Eglise des Frari ; toutefois dans les visages des ligures de ce monument on observe que la partie inférieure fuit en arrière, contrairement à ce que l'on voit dans les anges de la Chapelle Cornaro et de l'Arco Foscari également profilés. Mais là où la ressemblance est plus saillante, c' est dans les deux petits anges en marbre au-dessus de l'une des petites portes de la sacristie de Saint-Etienne, où l'on surprend encore la trace de l'école des dalle Masegne dans la médiocre statuette centrale sculptée au contraire en albâtre (v. fig. 6;).
Par la draperie de la Madone, par la vivacité du mouvement de l'Enfant et par la manière dont est modelée la tête, le bas-relief des Frari a aussi des analogies avec le bas-relief du portail de la place S. Zacharie (v.fig. 24).
D'autres légères analogies entre ces deux œuvres se trouvent dans une certaine exagération en longueur des doigts des mains, dans les plis adhérents au fond et dans les détails du trône (>). Mais à Saint-Zacharie les caractères de l'école vénitienne sont plus évidents, et ce travail est certainement de plusieurs années antérieur au bas-relief des Frari, où le sculpteur a obtenu, si non la perfection du naturel, du moins presque celle de l'idéal, et l'exécution atteint la limite du fini possible. Dans cette œuvre abonde déjà le sentiment de la grâce de l'art florentin et à un degré bien plus élevé que sur les statues de 1' Arco Foscari (exécutées du reste uniquement dans un but décoratif) lesquelles, je l'ai déjà dit, provenaient probablement de l'atelier de maître Pantaleone (*). Quoiqu' il en soit, je ne serais nullement étonné un jour que des recherches plus heureuses parviennent à faire mieux ressortir le concours apporté à nos maîtres par quelque artiste du dehors et spécialement par l'un des artistes Toscans domiciliés à Venise.
Dans la Madone de la grande porte on remarque une coiffure analogue, la même forme du front, l'égal modelé du visage et le même genre de jointures des mains et des doigts.
Il y a encore de la vivacité dans le mouvement de l' Enfant qui, surtout par le visage, ressemble fort à celui de la Chapelle Cornaro. ( » 2 ) Texte It., p. 50.
Dans la statue de Saint François sur l'autre pilier l'artiste s'est proposé u contraire un sentiment différent, c'est-à-dire l'expression ascétique du sujet t à cela contribue suffisamment la recherche du vérisme qui se révèle dans a façon de traiter la tcte et spécialement les extrémités (toutefois pas très ien rendues), mais de manière qu'elle apparaît comme la résultante de l'inuence de quelque travail identique de la Renaissance, ce qui indique d'ailleurs que cette œuvre se rattache à cette période.
Très probablement, comme le montre son état identique de conservation, ette statue est contemporaine de celle de la Madone, avec laquelle elle offre également des affinités dans la structure osseuse du visage, dans plusieurs détails et dans la technique du ciseau (').
Les caractéristiques spéciales de l'école des dalle Masegne apparaissent vec netteté dans la statue de S. Pierre dans le tympan de la porte bien exéutée mais non bien proportionnée de la Chapelle des Emiliani ou Miani ans la même Eglise. Comme cela ressort de l'acte de concession de l'enroit à cette famille ('), ce travail ne peut être antérieur à 1434. Dans cette statue la tête (v. fig. 66) est traitée par un ciseau décidé et les mains sont ussi bonnes, mais dans l'ensemble elle se trouve comme sacrifice entre le locle à écusson et l'arc.
Dans la sacristie de l'Oratoire, au Séminaire, entre autres débris ou fragments d'églises supprimées et démolies, se trouvent deux bas-reliefs, chacun avec double image, provenant de l'église détruite de Saint-André de la Chartreuse ; je donne la reproduction de l'un d'eux (v. fig. 6j) pour faire connaître un bon travail inédit et parce que dans la tête de S. Marc, dans l'extrémité (regarder spécialement la forme du pouce de la main gauche de S. Antoine) et dans la disposition des plis je trouve de nombreuses analogies avec la susdite statue de S. Pierre.
Le bas-relief est peut-être antérieur à cette figure et accuse manifestement les dérivations d'école toscane qui forment une des caractéristiques des derniers travaux de Pier Paolo dalle Masegne.
On remarque de plus grands défauts de proportions et de graves embarras dans le développement des formes des corps dans les statues au-dessus du monument en l'air de l'Evêque Pietro Miani à l'intérieur de la Chapelle. L'ordonnance de ces figures et le type de l'arche rappellent d'autres monuments qui peuvent être attribués à cette école ; ainsi par exemple en grande partie celui du Doge Antoine Venier aux Ss. Jean-et-Paul. Mais si dans le tombeau Emiliani, la décoration architectonique est assez bonne, la partie statuaire au contraire est médiocre et sans un essai (peu élégant) de sortir des manières de la susdite école, qui se manifeste par le partage des plis dans la (' «) Texte It., p. 51.
ii6 PREMIERE PARTIE
figure du Saint assis au milieu, on dirait que ces statues appartiennent surtout au commencement du XV« siècle.
Par les figures de la grande porte et par le bas-relief de la Chapelle Cornaro il est avéré que l'art statuaire était notablement en progrès; mais dans les œuvres de ce tombeau, plus que stationnaire, il semble en décadence et réduit au métier de modeler et appliquer des têtes sur des paquets presque informes de vieux habits exécutés dans l' atelier de quelque sculpteur doctrinal. Atelier qui avait sans doute le crédit d'un grand nom et du bon marché.
Je remarque d' ailleurs parmi ces sculptures la statue de S. Jean-Baptiste, semblable par l'attitude et la physionomie au même Saint dans le susdit bas-relief sur la Place S. Zacharie, et les deux anges dans les riches modillons de l'arche, parcequ' ils rappellent de loin par leurs chevelures les anges du susdit bas-relief de la Chapelle Cornaro.
D'une inscription déplacée voisine de ce monument (à la construction duquel on songeait dès 1434), il ressort qu' il fut mis en place en 1464.
Ici je demande pardon au lecteur d'ouvrir une longue parenthèse; avant de dire quelque chose de l'autel de cette Chapelle, je crois utile de donner une idée d' autres œuvres vénitiennes congénères du XV« siècle soit antérieures, soit contemporaines.
Relativement à la forme des autels dans lesquels l'architecture demeure subordonnée à la décoration, Burckhardt écrit qu'à l'époque de l'architecture dite Gothique : « Dans la haute Italie (mais non dans les autres provinces ita- » liennes), le tabernacle d'autel isolé, à quatre faces, cède déjà la place çà et » là à l'autel du Nord, c'est-à-dire une paroi avec simple, double ou triple » rangée de niches pour statuettes (généralement en bois), avec des pyramides > ciselées pour couronnement, le tout peint et doré » (*).
A Venise beaucoup d'autels érigés au XV« siècle furent refaits aux XVII« et XVI1I«, et d'autres en grand nombre furent enveloppés dans les démolitions du vandalisme qui inaugura les premières années du siècle actuel. Si à ces causes on ajoute encore les ventes continues et les trafics illicites qu'on a fait et que /' on fait encore de fragments antiques, on comprendra sans peine qu'il reste aujourd'hui peu de chose pour appeler sur ce point l'attention de r artiste et de l' écrivain.
Je parlerai plus loin des ancones ou des autels en bois ; en attendant i' en citerai plusieurs des plus caractéristiques exécutés en marbre ou en pierre.
La plus remarquable de ces œuvres (Partie I, PI. 6. fig. 1) est à Saint-Marc dans la Chapelle ordinairement appelée délia Madonna dei Mascoli, mais qui s'appelait à l'origine Cappella niiova; laquelle, d'après l'inscription gravée au fond sur la pierre, fut construite en 1430.
(») Texte It., p. 61. .
PERIODE DE TRANSITION l
Je ne connais par les raisons sur lesquelles se sont appuyés les trop accints continuateurs de V Histoire archiledoniqne de la Basilique de S. Marc ïtreprise par le regretté Cattaneo ('), pour écrire que la pala de cet autel St « un peu postérieure à /' érection de la Chapelle ».
En tout cas la date de 1430 me semble suffisamment explicite. Au point de vue de l'architecture et de la décoration cet autel est com- E)sé et proportionné d'une manière élégante; même les détails ornementaux accusent une délicatesse de goût spéciale et à ce propos et comme innovation, trouve charmante la pensée de placer sur les acrotéres (qui terminent les tceaux mixtilignes latéraux) des corbeilles remplies, en guise d'offrandes, des |us savoureuses productions de la terre.
Mais ce qui l'emporte en mérite dans ce travail, c'est la partie statuaire.
es figures des niches, excepté le Bambino, sont habilement proportionnées
la Vierge, qui est une répétition du type hiératique dérivé de l'École Pisana,
de grandes affinités avec celle déjà citée placée sur l'ambon de droite au
Jté de la grande balustrade de la même Basilique (v. fig. 64).
Selvatico (') dit à propos de cet autel : « Dans la ligne architectonique jtdes aiguilles qui dominent les niches, on trouve le même contraste de cour- Ibes et de droites que dans le Portail de la Carta et la même manière de Ifouiller et de disposer les feuilles. Les niches sont à arc rond, et portent » dans leur demi-coupole l'écaillé de coquille qui marque déjà l'introduction » de l'architecture latine dans l'archi-aiguë. Puis les statues qui rappellent en • partie l' école pisane, ressemblent en partie à celles des frères dalle Masegne, » se rapprochent beaucoup de celles de Bartolommeo (Bono), quoiqu'elles me » semblent plutôt façonnées suivant l' idéal des. trécentistes, et même plus élé- » gantes dans les proportions générales. Et ne pourraient-elles pas être de » Giovanni Bon, le père, qui devait assurément plus «[ue son fils puiser aux » antiques traditions de l'art? Je ne puis l'affirmer, mais j'ose cependant dire » que Cicognara (!) a commis une grosse bévue en voyant dans la Vierge et » les statues latérales la main des Pisani •.
Si l'opinion de*cet écrivain semble à première vue avoir pour elle la comparaison architectonique en ([uestion, je ne la trouve pas toutefois exacte quant aux ornements qui par leurs détails rappellent plutôt des travaux de la vieille école des dalle Masegne. Je reviendrai plus loin sur l'hypothèse exposée par lui pour ce qui concerne l'action de Giovanni Bono; mais, en attendant, relativement à Bartolomeo, je dirai que les trois statues de cette pala, étant donné les sveltes proportions, la diverse disposition et légèreté des draperies, la différence de forme et de type des têtes et en particulier les extrémités traitées avec une certaine maigreur affectée et nervosité dont ce ('«) Texte It., p. 52.
Ii8 PREMIERE PARTIE
maître ne donna jamais aucune marque, ne sont pas, à mon avis, l'œuvre de son ciseau.
Les deux Saints ont des analogies avec le susdit bas-relief qui domine la porte de la Place S. Zacharie et, comme je le répéterai plus loin, avec une autre statue de la façade de l'Ég-lise de la Madonna dell'Orto.
Sur la façade principale de l'Eglise de Sainte-Marie des Servîtes étaient autrefois trois statues qui furent reproduites par Grevembroch. Mais si l'imperfection de ces dessins ne permet pas, en ce qui concerne les statues, d' y trouver la base d'une comparaison sérieuse, on ne peut en dire autant relativement à la forme des tabernacles qui les renfermaient, et l'un d'eux rappelle beaucoup les lignes et les détails des niches latérales de la susdite pala.
Encore plus saillante est la différence avec les travaux des Bono dans les anges thuriféraires sculptés en bas-relief sur le parapet de la table d'autel (flanqué de parapets) ; figurines assez gracieuses dans lesquelles toutefois la recherche de la grâce est quelque peu maniérée et en particulier dans les mains, qui par le genre des attaches rappellent, elles aussi, plusieurs travaux des dalle Masegne.
Les manières de la vieille école vénitienne sont de plus en plus évidentes dans la forme de la pala d'autel, dit aujourd'hui del Santo Chiodo (mais jusqu'en 1836 dédié à tous les Saints), dans l'Église de S. Pantaleone (').
La forme toutefois de cette pala (Partie I, PI. 6, fig. 2) n'est nullement élégante et les figurines des petites niches et sur les piliers massifs sont proportionnées d'une façon désagréable.
Dans le parapet actuel de l'autel se trouve enchâssé un petit travail en haut relief représentant l'ensevelissement du Christ, dont la pose des figures et les lignes de la composition sont bonnes et assez pittoresques. Mais quoique dans le corps de Jésus et dans les tètes l'exécution soit un peu plus soignée que dans les statuettes de la pala, et que les divisions des plis accusent un progrès sensible et une certaine recherche, toutefois ce travail manque d'élégance et est si maniéré qu'il semble à première vue une copie faite par un ciseau du XVI1« siècle.
Mieux modelé peut-être et surtout à cause de ses plus grandes dimensions, est le Christ sortant du tombeau dans le haut de la pala ; par sa pose il rappelle la plastique de la Résurrection dans le sarcophage du B. Pacifique aux Frari. Il faut encore remarquer, quoiqu' elle ait les extrémités un peu lourdes, la demi-figure dans le tympan de la grossière archivolte trilobée.
Sont traités au contraire avec assez de finesse et avec un parfum de Renaissance les petits ornements souples, ayant dans les contours des demi-figurines de Saints, disposés latéralement au tabernacle inférieur.
(') Texte It., p. 52.
Dans l'ensemble les figures trahissent un sculpteur manquant de plusieuis léments. Et c'est là encore un exemple de l'art purement décoratif et du goût local qui avait besoin de se fortifier par l'étude d'après nature.
Comme on le voit par le dernier testament, en date du i" Août 1458,
François Gritti, Archevêque de Corfou et Curé de S. Pantaleone à Venise,
Chapelle de Tous-les-Saints où il voulut être enterré, et par conséquent
[autel même de cette chapelle, furent exécutés à ses frais. Les travaux com-
iencés vers 1446 étaient déjà certainement achevés 10 ans plus tard (').
Une pala d'autel dont la forme sort du commun est celle de la Chaelle à gauche du Chœur dans 1' Église de S. Laurent à Vicence.
Le fond de cette pala est formé d'une grande draperie en guise de pa- [lllon, tenue déployée par trois anges et .sous laquelle sont trois statues en ied, à savoir la Vierge portant 1' Enfant, entre les saints Pierre et Paul.
Cette bonne idée fut toutefois mise en œuvre avec peu d'élégance et les jures manquent de vie. La Vierge maniérée est une des dérivations accoujimées de la Scuola Pisana et 1' Enfant est malheureusement massif. Bonne au ïntraire est la tête de S. Paul. Ces figures, où apparaissent assez nettement es caractéristiques des dalle Ma.segne ou de la vieille école vénitienne, manquent de longueur dans la partie inférieure du corps et accusent la main d'un homme de métier.
Comme le porte l'inscription, ce travail fut exécuté par un maître An-
Tonino de Venise, qui est assurément, étant donné les caractères stylistiques,
le même personnage qu'Antonino q. Nicolai de VenetUs qui exécuta, en 1448,
le grand bas-relief sur la muraille derrière l'autel de la Chapelle de l'In-
coronata du Dôme de cette ville.
Dans cette sculpture qui représente le Couronnement de la Vierge, on admire le motif du chœur des Anges tenant des bandes ou listes musicales, groupés autour de trois figures principales.
Sur le socle sont sculptées quatre petites figurines de Saints et, au milieu, la mort du R. Giovanni Cacciafronte. Même les feuillages sont dans le goût de l'école vénitienne du commencement du XV= siècle.
Les tètes des amours sont expressives et en général, «[uoique les figures et les vêtements soient plutôt lourds, cette œuvre est beaucoup mieux traitée que les susdites statues de S. Laurent. Malheureusement, il y a quelques années, elle a été badigeonnée de couleurs qui font déplorer l'ignorance ou l'apathie de ceux ([ui devraient sauvegarder nos monuments.
Dans l'autel de la susdite Chapelle de S. Pierre de l'Église des Frari (Partie 1, PI. 24, fig. 2) la pale de pierre est probablement l'un des derniers travaux qu'y fit exécuter la famille Miani. Mais malgré cela l'ordonnance (') Texte It., p. 52.
architectonique, les modénatures et les ornements appartiennent encore au style ogival. Sous ce rapport, et en tenant compte des aiguillettes renversées et des cimiers de couronnement, elle prend un aspect sobre et élégant. Elégance d'ailleurs en parfaite harmonie avec les profils gracieux et la finesse d'exécution. A rencontre d'une foule d' œuvres de même style dans lesquelles prédomine à l'excès la décoration architectonique, elle est au contraire suffisamment bien disposée pour faire ressortir la partie statuaire. Et je dis suffisamment bien, car dans les niches plus d'une figure est un peu sacrifiée.
Quant à la statuaire il existe une notable différence de rapports entre les dimensions des statues des deux ordres, et par conséquent on est en présence de ciseaux différents.
Les têtes des demi-figures de femmes qui, sans la coiffure, paraissent copiées sur un seul modèle, s'éloignent par un certain réalisme des formes des autres travaux vénitiens, et ont par l'ossature allongée et les traits du visage quelques légères ressemblances de physionomie avec le type allemand. Les mains, si l'on en excepte une grâce forcée dans le mouvement de l'index et du petit doigt, sont modelées par un artiste exercé, et bonne d'ailleurs est la disposition des plis des vêtements qui en certains endroits accusent de nouvelles tendances.
Selvatico et autres ont attribué cet autel avec ses statues à l'école des dalle Masegne.
Cette opinion n'a toutefois d'autres bases évidentes que le genre des détails décoratifs, la disposition générale des figures et dans la Vierge la pose et l'arrangement des plis.
La comparaison de ces demi-figures avec les statues du monument voisin Emiliani ne confirme guère l'assertion de ces écrivains, et dans celles-ci, non encore à l'abri d'un certain maniérisme, l'influence des modes élégantes du nouvel art toscan se manifeste avec une tout autre intelligence de la forme et avec une recherche de la grâce qui n' a pas de rapport avec ce tombeau.
Je retrouve d'ailleurs les physionomies caractéristiques de ces demi-figures dans une bonne Madone avec l'Enfant placée dans le tabernacle au-dessus du mont-de-Piété à Chioggia.
L'influence de la Renaissance et peut-être aussi d'une nouvelle école surgissant à Padoue, se montre encore plus saillante dans les draperies et dans le réalisme (non toujours de bon choix et bien interprété) des extrémités des Saints dans les niches inférieures de cet autel. Qu'on remarque les mains: la dernière phalange du petit doigt, au lieu d' être légèrement tournée vers les autres doigts, marque une ligne raide et est même parfois dirigée vers l' extérieur. Un défaut analogue d'observation de la nature qui est également caractéristique dans la statue citée de S. François sur la grande porte se retrouve
lai
^également dans certains index. Le modelage de ces extrémités est sur plusieurs ints écrasé et indécis.
La figure de S. Pierre a la partie supérieure du corps proportionnée ^op lourdement, et le type du visage f|uoique adapté au tempérament du prsonnage est trop vulgaire.
Dans la statue de S. Jean-Baptiste la connaissance du nu se manifeste éjà par la manière de modeler les jambes.
Comme mérite intrinsèque ces statues restent au-dessous des susdites tmi-figure.s de femmes, et à mon avis trahissent une certaine impuissance jur plusieurs de nos maîtres à modifier les premières manières et à s' assimiler le goût délicat caractéristique de la véritable Renaissance. Sous ce rap- 3rt et relativement à l'évolution de l'art nouveau, ces Saints ne me semblent ïras très éloignés d'une grande partie des statues décoratives qui surmontent la balustrade de la même Eglise.
Dans les figures, dans les ornements, sur les modénatures et spécialement ins les niches on voit encore les traces de la polychromie primitive.
Voici avec les documents relatifs le fac-similé (v. fig. 68) du dessin d'une
lapelle avec autel érigés dans l'ancienne Cathédrale de Ghîoggia ; ce des-
|d est l'œuvre d'un certain maître Giacomo di Lazzaro, tailleur de pierres,
li travailla encore dans la Scuola de la Charité, dont il était membre, et
li semble le même ou le père du maître qui travailla à Ferrare pour les Este,
le 18 Septembre 1458 on récapitulait son compte en dticati ^40 d'oro de Vin.
'$r lui da lo III. N. S. per la reparatiotu de la fayita del Palaxxfl del prefato
Giacomo di Lazzaro mourut à Venise le 23 Avril 1475 et fut inhumé a Maria del Carminé (').
1458, 6 Septembre. — Sia Noio a luti cbe vedera el présente scriplo chôme faystro Jac." de la^aro iaia piera hahitador jn venexia a san Pantalon, E con- ^nudo et accordato cnm miss, pre Nie boxa canonico di chioiçi a far e lavorar va Capella de piera viva per la dicta commissaria la quai se debia mêler ne la iexia de madona 5." M." de chioxfi apresso la porta del Sagrado che varda verso \eyfidj de la dicta giexia, la quai capella die esser de condicion muodj e messnre ufrascritte. Et primo in luxe da una colunna a laltra pie septe. Item larga fuora el muro de la dicta porta pie septe computadj do so schalinj. It. alta jn collunne ie \inque e mexp cum el so lido e bassa t quariselo (piédestal) da per sj. Item Vm i suo pox} per testa tanlo qnanto buta fuora el quarixelo. Item debia esser la lia quanto e longa la piera de laltar, E ne la dicta palla die esser figure Tre de nge\a de pie quatro lutta oltra el so nassimenio da basso (soc). E die esser figure ktriege. Item el xf^lo de la dicta capella et tute altre suo pertinentie debia esser se- (' «) Texte It., p. 53.
gondo el disegno che a dado el dicto m." Jac." . . . dechiarando chel dicto m," Jac." dthia far lutta la capella et quella meter jn lavor cum luit muodj soprascritti de piere bone hianche schiete a tute stio spexe pericoli e fadige, Salvo chel dicto miss. Pie Nie." . . . debia pagar ttitj nolj de barche e bastasi per la condotura et descaregar de tuto el lavor da Veneija perfin ala giexia predicta et similmente dehia pagar el murer che murera la capella ... El prefacto m." Jac." se remete nel R."" monsigj de Chioia et nel dicto miss, pre Nie." . . . ad ognj loro piaquimento . . . et costituisse sua fiolo per piexfi fino ad jntegra satisfalion lavor predicto . . .
Item le figure die esser san Michiel jn me^o e da ladj San Jeronimo e da lait." ladj San Nicholo . . .
Du 6 Septembre susdit au 26 Mars 1462, maestro Jacomo taiapiera reçut 105 ducats.
1468, 13 Mars. — Est enregistré le paiement des Procurateurs di Ultra à maestro Pasqualin murer. Est encore citée la présence d' un certain m." Bartolomeo tagiapiera.
1468, i'"" Juillet. — Noto fa^o chôme per M." lorenifi de andrea taia piera da S. Zane Polo fo stimadj i lavorieri som sta fatj per M." Jacomo de la^aro taia piera per le do chapele se die far dj la C." de ser Piero de ranolfo in chioxa j qualj lavorj de piera viva sono in la giexia del veschovado : E pr." segondo come dixe M." Jac.» che vj dovea far j figure de mexp rilievo, e da poi fato j patj inscritti, miss, lo vescovo e pre nicolo boyi volse le dite figure fosse de tuto relievo intriege come le som le quai } figure M." lorenifi sop." dito a stimado chel mérita duc.'* 18 : Item, ed dito M." lacomo dixe aver fato j soto scritj lavorieri de piuj de quelo el doveva far come par per j patj, e prima a fatto schalinj per una fa^a, do cholone con so pilastrj (?) de soto e basa e desopra el suo capiiello tutto a foie in tongenji pie 12, It. de sopra da le cholone el suo volto che som in luxe pie 7 come j altri, Suxo i chantonj de sop." del volto z pilastrj chon uno champanileto suxo é una choloneta suxo al chanton retorta e le so piane per el tempio j qualj lavorj dixe sono una fa%a chonpida la quai dixe fo raxo nado de meter al allra chapela a S. Domenego, It. 2 cholanelj con nostea dona e lanxplo j qualj tutj lavorj elavoradj dentro e de fuora, Ed e stadj stimadj duc.'' 60.
' Du 7 Novembre de la même année au 5 Mars 1469 sont enregistrés les paiements pour faire mettre en œuvre la chapelle en l' Église de l'Ëvêché, et enfin 1493 étaient exécutées en ce lieu diverses réparations aux frais de la même succession (i).
Malheureusement ces travaux furent détruits en même temps que cette vieille Eglise dans l'incendie de 1623. Eglise qui fut, elle aussi, rebâtie avec l'abside mise à l'opposé de sa place primitive.
(') Texte It., p. 53.