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Fig. ,j8. — Abbaye de Montmajour (Provence). — Cloître.

nom de Claire-Vallée — Clairvaux, — était devenu une vaste résidence féodale assez riche, par ses termes et ses dépendances agricoles, pour nourrir plus de sept cents religieux. Le monastère était entouré de murailles qui avaient plus d’une demi-lieue de tour et la maison

abbatiale était devenue une demeure seigneuriale. Comme maison mère et chef d’ordre, l’abbaye de Clairvaux commandait à cent soixante monastères en France et à l’étranger. Cinquante ans après la mort de saint Bernard, l'ordre avait pris une importance colossale. Au xiii' siècle et plus tard, les moines cisterciens ou bernardins élevèrent des abbayes immenses décorées avec une somptuosité royale; elles comprenaient des églises aussi vastes que les plus grandes cathédrales

contemporaines, des bâtiments abbatiaux ornés de peintures dont l'oratoire était, à Chââlis par exemple, une sainte-chapelle aussi riche que celle du roi saint Louis à Paris, et dont les caves mêmes excitaient l'ad-

miration par les énormes tonneaux sculptes qu’elles contenaient.

De sorte que, par un singulier retour des choses d’ici-bas, les pauvres moines qui s’étaient réfugiés dans les forêts sauvages après avoir quitté Solesmes ou Cluny, par horreur pour la somptuosité de ses bâtiments, fondèrent des établissements nouveaux sous la rigidité de règles austères qui devinrent, à leur tour, plus grands, plus riches, plus somptueux que ceux dont ils avaient condamné la magnificence; avec cette

différence que la ruine de l’institut cistercien, causée par l’excès de ses richesses, fut si complète qu’il ne reste plus de leurs innombrables monastères, détruits ou dénaturés par les révolutions sociales, que quelques vestiges archéologiques et des souvenirs historiques.

L’influence de l’institut cistercien se manifesta en divers pays d’Europe : en Espagne, dans le grand monastère d’Alcobaco, en Estramadure, qui aurait été bâti par des moines architectes envoyés par saint Bernard; en Sicile, où l’abbaye de Montreale est célèbre par la richesse de ses détails architectoniques; en Allemagne, par la fondation des abbayes d’Altenberg en Westphalie et de Maulbronn dans le Wurtemberg. En i 1 3 3, Everard, comte de Berg, appela les religieux de Cîteauxet, en iiqS, ils fondèrent sur les bords de la Dheen une abbaye magnifique qui fut habitée par des religieux cisterciens jusqu’à la Révolution, époqueà laquelle elle subit le sort des maisons religieuses.

L’abbaye cistercienne de Maulbronn est la mieux conservée de celles qui sont dues à l’influence de saint Bernard pendant les xu° et xui® siècles. L’église abbatiale, le cloître, le réfectoire, la salle du chapitre, les celliers, les magasins, les granges et le logis de l’abbé, séparé des bâtiments claustraux auxquels ils étaient reliés par une galerie, existent encore dans leur état primitif. L’abbaye de Maulbronn marque mieux encore que celle d’Altenberg le caractère de simplicité conforme aux instructions données par saint Bernard ou sous son influence par les règles bénédictines réformées à Cîteaux dans les premières années du xn* siècle.

Dans les provinces qui formèrent la France moderne,

les colonies cisterciennes s’étaient propagées rapidement dès le xn* siècle.

Il existait dans l’Ile-de-France des abbayes importantes et célèbres dont il reste encore des ruines qui

Fig. 141. — Abbaye cistercienne de Maulbronn (Wurtemberg). — Plan.

donnent l’idée de leur splendeur monumentale, comme celles d’Ourscamps, près de Noyon ; de Chââlis, près de Senlis; de Longpont et de Vaux-de-Cernay, près de Paris. En Provence, les monastères et les prieurés du xu*siècle sont nombreux, comme ceux deSénanque, de Silvacane, du Thoronet et de Montmajour, près d'Arles, à l’extrémité de la vallée des Baux. Parmi les abbayes fondées au xni® siècle, on peut signaler celle de Royau-

mont, dans l’Ile-de-France; Vaucelles, prés de Cambrai; Preuilly-en-Brie ; la Trappe, dans le Perche; Breuil-Bcnoît, Mortemer et Bonport, en Normandie; Boschaud, en Périgord; l’Escale-Dieu, en Bigorre; les Feuillants, Nizors et Bonnefont, enComminges; Grandselve et Baulbonne, près de Toulouse; Floran, Valmagne et Fontfroide, en Languedoc; Fontenay, en Bourgogne, etc.

Vers la fin du xi8 siècle et dans les premières années du xne, des congrégations s’étaient formées dans le même esprit que Cîteaux; « au premier rang se place Tordre des prémontrés, ainsi nommés de l’abbaye mère fondée en 1119 par saint Norbert à Prémontré, près de Coucy 1 ». Ils fondèrent les monastères de Saint-Martin à Laon et d’autres en Champagne, en Artois, en Bretagne et en Normandie.

Dans les premières années du xne siècle, Robert d’Arbrissel fonda plusieurs monastères doubles d’hommes et de femmes à l’exemple de ceux qui avaient été créés en Espagne au îx® siècle; celui de P’ontevrault n’eut pas plus de succès que les autres au point de vue monastique, mais il en est résulté de superbes édifices, et l’abbaye même contribua par scs constructions grandioses au progrès de l’architecture qui se développa en Anjou dès le commencement du xii* siècle, et se manifesta à Angers principalement par des oeuvres architectoniques dont nous avons signalé l’importance capitale dans la première partie de ce volume.

Les églises épiscopales possédaient également des

i. Anthyme Saint-Paul, Histoire monumentale de la France.

L’AKCHITECTURE MONASTIQUE

bâtiments claustraux, les chanoines des cathédrales

vivant en commun selon des usages anciens qui se perpétuèrent jusqu’au xv® siècle. Les cathédrales d’Aix, d’Arles, de Cavaillon, en Provence; d’Elne, en Roussillon; du Puv, en Velay; de Saint-Bertrand, en Com-

Fig. 1+3. — Cathédrale du Puy-eu-Vclay. — Cloître.

minges, ont conservé leurs cloîtres construits au xne siècle.

L’abbaye de la Chaise-Dieu, en Auvergne, fondée au xi° siècle, était devenue une des écoles monastiques qui exerça une grande influence par les talents d’un moine-architecte et sculpteur, Guinamaud, qui établit la réputation d’art de la Chaise-Dieu où, dès la tin du xii® siècle, se formaient les artistes les plus experts en sculpture, en peinture et en orfèvrerie.

Les bâtiments de la Chaise-Dieu ont e'té reconstruits aux xme et xive siècles.

L’ordre des frères prêcheurs, fondé par saint Dominique dans les premières années du xme siècle, a créé

plus de chefs-d’œuvre intellectuels que de monuments d’architecture, et la renommée des dominicains s’est établie beaucoup plus sur leurs prédications et leurs écrits que par le nombre et la magnificence de leurs monastères.

Vers le même temps saint François d’Assise institua l’ordre des frères mineurs, prêchant la pauvreté absolue — ce qui ne les empêcha pas de devenir autant

Abbaye de la Chaise-Dieu (Auvergne). — Cloître.

ARCH. GOTH QUE-

et même plus riches que leurs devanciers. — Ces deux ordres, prêcheurs et mendiants, qui semblaient être une protestation contre le pouvoir, extraordinairement puissant alors, des ordres bénédictins, furent fortement soutenus par saint Louis, qui protégea également d’autres ordres, les augustins et les carmes, pour réagir contre l’indépendance des clunisiens et des cisterciens.

A Paris, saint Louis donna aux frères prêcheurs l’emplacement de l’église Saint-Jacques, rue Saint- Jacques, — d’ou le nom de Jacobins donné aux religieux de l’ordre de saint Dominique, — sur lequel fut élevé en 1221 le couvent des Jacobins, dont l’église présente cette particularité, comme à Agen et à Toulouse, d’être divisée en deux nefs, selon le plan adopté par les frères prêcheurs.

A partir du milieu du xm* siècle, les dispositions des abbayes s’éloignent des usages bénédictins et tendent de plus en plus à se modeler sur les habitudes séculières, la vie des abbés étant peu différente alors de celle des laïques et, comme conséquence, l’architecture monastique perdit successivement ses particularités caractéristiques.

L’ordre des chartreux, fondé par saint Bruno vers la tin du xi* siècle, était soumis à une règle si rigoureuse, — qui paraît avoir été non moins rigoureusement suivie, tout au moins jusqu’au xve siècle, — que cette cause suffirait à expliquer qu’il ne soit resté aucun vestige des monuments élevés par eux à l’exemple des ordres religieux créés à la même époque. Les chartreux paraissent avoir observé plus

L'AKCHITECTUKE MONASTIQUE.

longtemps leurs vœux de pauvreté et d'humilité qui les obligeaient à vivre comme des anachorètes, bien qu’ils habitassent sous le même toit; car, loin de vivre en commun, c'est-à-dire en cénobites, selon la règle bénédictine, cistercienne ou toute autre, ils s’imposaient le système cellulaire dans toute sa rigueur, et le silence absolu observé strictement était encore une aggravation de ce système d’isolement qui leur faisait dédaigner tout ce qui était de nature à adoucir et, par conséquent, à modifier leurs obligations religieuses.

Cependant les chartreux paraissent s’être départis de cette extrême rigueur, sinon dans leur règle, tout au moins dans les bâtiments de leurs monastères. Ils sacrifièrent à l’architecture vers le xv* siècle par la construction de chartreuses qui sont loin des somptuosités cisterciennes, mais qui présentent cependant un intérêt architectonique par leurs dispositions spéciales.

Les bâtiments ordinaires comprenaient la porterie, dont la porte unique donnait accès dans la cour du monastère, dans laquelle se trouvait l’église, le logis du prieur, la maison des hôtes ou des pèlerins, la buanderie, le four, les étables, les magasins, le colombier. L’église communiquait avec un cloître intérieur desservant la salle du chapitre et le réfectoire qui ne s’ouvrait aux moines qu’à certaines fêtes de l’année. Le caractère très particulier des monastères réguliers de saint Bruno, c’est le grand cloître, le véritable cloître des chartreux. Il est généralement de forme rectangulaire, bordé vers l’intérieur d’une galerie sur laquelle s’ouvrent les cellules des religieux, formant chacune une petite habitation avec un jardin parties

lier. Outre la porte, chaque cellule est munie d’un guichet sur lequel les frères convers de'posent de l’extérieur le maigre repas destiné au chartreux qui ne doit avoir aucun rapport avec ses semblables.

On sait que la règle de saint Bruno exige que les

Fig. 145. — Chartreuse de Villefranche de Rouergue. — Plan,

chartreux vivent en anachorètes; ils doivent travailler, manger, dormir isolément; le silence leur est imposé et lorsque les religieux se rencontrent, ils doivent se saluer sans parler; ils ne se réunissent qu’à l’église pour les offices déterminés par la règle et ils ne prennent leurs rares repas en commun qu’à certains jours de l’année.

Cette règle d’une sévérité si absolue explique l’uus-

térité de rarchitecture qui ne s’est manifestée, ainsi que nous l'avons dit, qu’au xve siècle et seulement

fig. 1+6. ~ Chartreuse de Villefranche de^Itouergue. — Vue cavalière.

dans quelques parties du monastère comme l’église et les galeries du cloître intérieur, contrastant avec la sévérité obligatoire du grand cloître des religieux.

L’ancienne chartreuse de Villefranche de Rouergue, élevée ou reconstruite aux xve et xvie siècles, conserve

ÎJO L’ARCHITECTURE GOTHIQUE.

encore quelques constructions remarquables; le plan et la vue cavalière (fig. 145 et 146), tirés de Y Encyclopédie de i architecture et de la construction, donnent une idée exacte du monastère dont il reste plusieurs cellules des religieux, ainsi que le réfectoire et quelques vestiges des constructions primitives.

Malgré la sévérité de la règle de saint Bruno, quelques monastères de son ordre sont restés célèbres, notamment celui que les chartreux appelés par saint Louis établirent dans le fameux château Vauvert, hors des murs de Paris, près de la route d'Issy, château qui passait pour être hanté par le diable et dont les Parisiens n’approchaient qu’avec terreur. D’ou est venue l’expression populaire : aller au diable Vauvert, ou,

plus tard, aller au diable au vert. Cependant les chartreux fondèrent leur monastère, qui fut enrichi d’une magnifique église construite par Pierre de Montercau et dont saint Louis vint poser la première pierre en 1260. La chartreuse de Vauvert prit un grand développement et devint une des plus importantes. C’est dans le petit cloître qu’au commencement du xvir siècle le peintre Eustache Le Sueur retraça, dans des fresques célèbres, la vie de saint Bruno.

En Italie, les chartreuses les plus connues sont celles de Florence, créée vers le milieu du xiv° siècle et attribuée à Or.cagna pour une partie; de Pavie, fondée à la fin du xive siècle par Jean-Galeas Visconti.

En France, indépendamment de la chartreuse de Vauvert qui eut une fortune très particulière par suite des protections royales, les chartreuses les plus intéressantes sont celles de Clermont en Auvergne, de

Villefranchc de Rouergue (fig. 145 et 146), de Villeneuve-lez-A.vignon et de Montrieux dans le Var. La

Fig. 1^7. — Grande-Chartreuse. — Galerie du grand cloître.

chartreuse de Dijon est une des plus anciennes, non seulement par les bâtiments fondés par les architectes du duc de Bourgogne, mais surtout par les sculptures,

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