CHAPITRE W abbayes fortifiées
Au xn® siècle, les monastères avaient entouré de murs de clôture les différents bâtiments claustraux et leurs dépendances, avec les ateliers et même les fermes de l'exploitation agricole, l'abbaye devant trouver dans son enceinte toutes les choses nécessaires à la vie, afin d’éviter aux moines tout rapport a%*ec le dehors.
Mais, à la fin du xn® siècle, les grandes abbayes se transforment en demeures féodales; elles s’entourent alors de murailles fortifiées s’étendant même autour d<=*. la ville qui s’etait formée sous leur protection et qui avait suivi leur fortune. C’est ce qui se passa à
Cluny, et la ville, fortifiée par les moines, dut leur payer des dîmes.
Sous Philippe- Auguste et saint Louis, les abbés n’étaient plus seulement les chefs des établissements monastiques, ils étaient devenus des seigneurs féodaux,
Eig. 149. — Abbaye du Mont-Saint-Michel.
Vue d'ensemble prise de la côte sur les enrochements de Coucsnon, en 1878, avant la construction de la digue.
les vassaux du pouvoir royal, et cette situation les mettait dans l’obligation de fournir au suzerain des hommes d’armes en temps de guerre ou de tenir garnison1.
L’abbaye de Tournus fut entourée, comme Cluny, de murailles continuant les remparts de la ville.
L’abbaye de Saint-Allyre, en Auvergne, près de Clermont, était défendue par des murailles et des tours qui
t. Voir l’Architecture militaire. — Abbaye du Mont-Saint- AJichel.
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Fig. 150. — Abbaye du Mont-Saint-Michel.
Plia au niveau de la salle des Gardes, de l’aumônerie et du cellier.
LÉGENDE EXPLICATIVE
A, tour Claudine, remparts. — B. barbacane, entrée de l’abbaye. — B’, ruine du Krand degré. — C, châtelet. — D, salle des Gardes, dit Bellechaise. — E, tour Perrine. F, procure et bailliverie de l’abbaye. — G, logis abbatial. — G’, lo-
gements de l’abbaye. — G", chapelle Sainte-Catherine. — H, cour de l'église, grand escalier. — I, cour de la Merveille. — J, K, aumônerie, cellier (merveille). — L. anciens bâtiments abbatiaux. — M, galerie ou crypte de l’Aquilon. — N, hôtellerie (Robert de Thorigni). — O, passages communiquant de l’abbaye i l’hôtellerie — P, P', pris»» « cachot. — R. S, ancien et nouveau poulain. —T, murs de soutènement modernes. — U, jardin, terrasses et chemins de ronde. — V, masse du rocher.
Fig. 151. — Abbaye du Mont-Saint-Michel.
Plan, au niveau de l'église basse, du réfectoire et de la sali* du Chapitre, dite des Chevaliers.
LÉGENDE EXPLICATIVE
A, église basse. — B, B', chapelles sous les iranssepts. — C, substruction de la nef romane. — C et C' et C", charnier ou cimetière des moines et soubassements de la plate-forme du sud. — D, ancienne citerne. — E, anciens bâtiments claustraux, réfectoire. — F, ancien cloître ou promenoir. — G, passage communiquant avec l’hôtellerie — H, I, hôtellerie et dépendance* (Robert de Ihorigni). J, chapelle de l’hôtellerie (saint Étienne). - K, K'. L, M, réfectoire, tour des Corbins. salle du chapitre ou des chevaliers, chapelle des étrangers (Merveille). — N salle des officiers ou du gouvernement militaire. — O, tour Perrine. P. crénelai du châtelet. — Q, cour de la Merveille. — R, S, escalier et terrasse de l’abside. — T, cour de l’église. — U, pont fortifie entre l’église basse et l’abbatiale. V, X, logis abbatial et logements des hôtes. — Y, Y', citernes xv« et
XVI* siècles. — Z, masse du rocher.
paraissent âvoir complété au xin6 siècle l’abbaye fondée au rx* siècle en la fortifiant selon les usages du temps.
Bien d’autres monastères présentent des dispositions défensives plus ou moins importantes; mais la plus célèbre, parmi tant d’abbayes élevées pai les bénédictins, est certainement celle du Mont-Saint-Michel, qui présente, par des monuments d une hardiesse et d une grandeur incomparables, les plus beaux exemples de l’architecture monastique et militaire depuis le xi° siècle jusqu’à la fin du xve.
L’abbaye du Mont-Saint-Michel, fondée en 708, suivant les traditions, par saint Aubert, et restaurée à la fin du x® siècle par Richard sans Peur, troisième duc de Normandie, avec l’aide des bénédictins du Mont- Cassin qu’il installa au Mont en 966, prit au xie siècle un grand développement et, vers la fin du xuc siècle, elle était dans un grand état de prospérité. Toutefois les bâtiments du monastère n’avaient pas l’importance qu’ils ont eue dès le siècle suivant1. Au xne siècle, ils
1. Description de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, par Éd. Corroyer. — Paris, 1877. — Ouvrage couronné par l’Institut e.. 1879, Concours des antiquités nationales.
Fig. 152. — Abbaye du Mont-Saint-Michel.
Plan, au niveau de l’église haute, du cloître et du dortoir.
LÉGENDE EXPLICATIVE
A, A', A', église, chœur et transsepts. — R, B't B", les trois premières travées de la nef, détruites en 1776. — C, C\ C ", tours et porche (Robert de Thorigni). — D, tombeau de Robert de Thorigni. — E, ancien parvis. — F, ancien chapitre. — G, G', anciens bâtiments claustraux, dortoir. — H, plate-forme, entrée sud de l'église. — I, ruine de l'hôtellerie (Robert Je Thorigni). — J, infirmeries
L'ARCHITECTURE MONASTIQUE. ÎJ9
(xn* siècle). — K, dortoirs du xm* siècle (Merveille). — K', tour des Corbins
(xm* siècle) (Merveille). — L, L\ cloître et chartrier (xinf siècle) (Merveille).
M. vestiaire (xtti* siècle) (Merveille). — N, logis abbatial. — O, logements des hôtes. — P, cour de la Merveille. — P', terrasse de l'abside. — Q, cour de l’église et grand degré.
se composaient de l'église, élevée de 1020 à 1 1 3 5 1 , et des Lieux réguliers, avec les habitations des serviteurs et des hôtes, s’étendant au nord de la nef de l’église — en G, G' et F dû plan, figure i52. — Restaurés ou reconstruits en grande partie par l’abbé Roger II, au commencement du xn® siècle, ils furent augmentés à l’ouest et au sud-ouest par Robert de Thorigni, de 104 à 1 1 86.
Le monastère n’était pas fortifié alors.
Placé au sommet d’un rocher dont les escarpements inaccessibles au nord et à l’ouest forment les remparts naturels les plus sûrs, sa position constituait en ce temps son unique défense. Sa situation au milieu des grèves, presque toujours dangereuses à traverser — ce qui l’avait fait désigner au moyen âge : le Mont-Suint- Michel au péril de la mer, — rendait impossible toute tentative d’investissement et le mettait même à l’abri d’un coup de main. Des clôtures en pierres ou des palissades en bois l’entouraient sur les points où les pentes du rocher, moins rudes, permettaient un abord relativement facile à l’est, au point où se trouvait l’entrée et au-devant de laquelle des habitations étaient venues se grouper. Formée au xc siècle de quelques familles décimées par les Normands qui dépeuplèrent l’Avran-
chin après la mort de Charlemagne, la ville ne se com-
1. L’Architecture romane, par Kdouard Corroyer. — Alcide Picard, éditeur.
posait au xrn® siècle que de quelques maisons établies sur le point le plus élevé du rocher à l’est, afin d’être à l’abri des fluctuations de la mer.
En i2o3, l'abbaye fut en grande partie détruite, sauf l'église, pendant les guerres entre Philippe-Auguste, roi de France, et Jean sans Terre, roi d’Angleterre.
Les faits historiques prouvent que l’abbaye et la
Fig. x s 3 . — Abbaye du Mont-Sainl-Michel. — Coupe transversale, du nord au sud !.
ville n’avaient pas d’ouvrages délensifs proprement dits au xii® siècle ni dans les premières années ou xme.
A partir de cette époque, les abbayes, particulièrement celles de l'ordre de saint Benoît, deviennent de véritables forteresses capables de soutenir un siège. Les abbés, seigneurs féodaux, fortifièrent leurs monastères pour les mettre à l'abri des désastres qui avaient signalé le commencement du xur siècle, et le Mont-Saint-Michel est un des plus curieux exemples de cette transformation.
i. Description de l’abbaye du Alont- Saint- Michel et Je ses abords, par Éd. Corroyer. — Paris, 1877.
L’ARCHITECTURE MONASTIQUE. 2fi
Les premiers constructeurs de l’abbaye semblent n'avoir pas voulu diminuer la hauteur de la montagne et, afin de ne rien enlever à la majesté du superbe piédestal de l'église, ils formèrent un vaste plateau dont le centre affleure la crête du rocher et dont les côtés reposent sur des murs et des piles reliés par des voûtes et
fig. is+. — Abbaye du Mont-Saint- Michel. — Coupc longitudinale, de l’ouest à l’est.
forment un soubassement d’une solidité parfaite couronné par l’église.
La coupe (fig. 1 5 3 ) faite sur le transsept de l’église donne une idée exacte des constructions des xi* et xii* siècles, ainsi que des bâtiments, la Merveille au nord et le logis abbatial au sud, qui se sont groupés successivement autour d’elles, à différentes époques.
La coupe longitudinale (fig. 04) fait voir la crypte ou l’église basse, qui n’a pas été creusée dans le roc, comme on l’a dit, mais qui a été ménagée et bâtie au xv« siècle sur les ruines de l’église romane, dans l’espace
A H C H CÜIHl^UE.
L’ÂllCHlTECTUKE gothique.
existant entre la déclivité de la montagne et le plateau
Abbaye du Mont-Saiiit-Micliel, face nord. — Vue d’ensemb!e piise de la mer.
L’AKCHITECTU RK GOTHIQUE.
artificiel construit par les architectes primitifs. Cette coupe indique les substructions de l’église romane, agrandies au xme siècle par Robert de Thorigni, et qui ont, principalement du côté de l’ouest, des proportions gigantesques.
La figure 1 5 5 nous montre la galerie dite de l’Aquilon, une des salles superposées formant, au nord de l’église, une partie des bâtiments claustraux construits au xne siècle par l’abbé Roger II, le onzième abbé du Mont (i 106-1 122).
Après l'incendie de 1203, lorsque l’abbaye fut devenue vassale du domaine royal, son abbé, Jourdain, et ses successeurs la reconstruisirent presque entièrement, sauf l’église.
En raison de la situation et ne pouvant suivre à la lettre les usages adoptés par les bénédictins pour la construction des bâtiments reliés de plain-pied à l’église abbatiale, ils établirent les Lieux réguliers, en les superposant, dans les magnifiques bâtiments qu’ils élevèrent au nord de l’église et qui, dès leur origine, furent appelés la Merveille.
Cette immense construction peut passer à juste titre pour le plus bel exemple de l’architecture religieuse et militaire au plus beau temps du moyen âge.
La Merveille se compose de trois étages, dont deux sont voûtés. L’étage inférieur comprend l’aumônerie et le cellier; l’étage intermédiaire le réfectoire et la salle des chevaliers; et l’étage supérieur le dortoir et le cloître. Il faut remarquer qu’elle est formée de deux bâtiments juxtaposés et réunis, orientés de l'est à
1 ouest et contenant en hauteur c celui de l'est, l'aumô-
Fig. 157. — Abbaye du Mom-Saint-Michel.
L 'aumônerie. — Vue perspective prise de l’est à l’ouest (au fond le cellier).
nerie, le réfectoire et le dortoir; celui de l’ouest, le cellier, la salle des chevaliers et le cloître1.
1. Description de l'abbaye du Mont-Saint-Michel et de abords, par Éd. Corroyer. — Paris, 1877.
ses
a*<5 ^'ARCHITECTURE GOTHIQUE.
Ces superbes bâtiments, construits entièrement en granit, furent élevés d'un jet hardi, sur un plan savamment, puissamment conçu sous l’inspiration de l’abbé
Fig. 158. — Abbaye du Monl-Saiut-Michel. — Noms des architectes ou sculpteurs du cloître.
Jourdain et que ses successeurs suivirent rigoureuse-* ment jusqu’à la tin.
Commencés en iao3, ils furent achevés en 1228 par le cloître, dont les architectes ou les sculpteurs sont connus par leurs noms gravés dans le tympan
L’ARCHITECTUKE MONASTIQUE. **7
d’une des arcatures, dans la galerie sud du cloître.
Fig. ,j9. Abbaye du Mont-Saint-Michel. — Cellier. — Vue perspective prise de l’ouest à l’est (au tond l’aumônerie).
Il faut rendre hommage à cette œuvre grandiose et
l’admirer en songeant aux efforts énormes qu’il a fallu faire pour la réaliser aussi rapidement, c’est-à-dire en
vingt-cinq ans, au sommet d’un rocher escarpé, séparé du continent par la mer ou par une grève mobile et dangereuse, cette situation augmentant les difficultés du
transport des mate'riaux qui provenaient des carrières de la côte, d’où les moines tiraient le granit nécessaire
Fig. 161. — Abbaye du Mont-Saiiit-Micliel. — Salle du chapitre dite des chevaliers.
à leurs travaux. Une partie de ces matériaux, fort peu importante du reste, était extraite de la base du rocher même; mais si la traversée de la grève était évitée, il
L’AKCHITECTURE GOTHIQUE.
existait néanmoins de grands obstacles pour les mettre en œuvre, après les avoir montés au pied de la Merveille dont la base esta plus de cinquante mètres au-dessus du niveau moyen de la mer. Bien que des différences se remarquent dans la forme des contreforts extérieurs, différences résultant des dispositions intérieures des salles, il n’en est pas moins certain que les deux bâtiments composant la Merveille ont été combinés et construits en même temps. Il suffit, pour être convaincu, d’étudier par les plans, les coupes et les façades, leurs dispositions générales, surtout l’arrangement particulier de l’escalier ménagé dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction de ces deux bâtiments et couronné par une tourelle octogone; cet escalier prend naissance dans l’aumônerie, dessert la salle des chevaliers à l’ouest et aboutit au dortoir, à l’est, puis au crénelage au-dessus au nord.
Les façades est et nord de la Merveille sont d’une mâle beauté, en raison de leur extrême simplicité; elles présentent l’image de la force et de la grandeur. Leur aspect, particulièrement du côté de la pleine mer, au nord, est des plus imposants. Ces immenses murailles, construites en granit, ainsi que tous les bâtiments de l’abbaye, — à l’exception de la galerie intérieure du cloitre, — sont percées de fenêtres déformés diverses selon les salles qu’elles éclairent; celles du dortoir sont remarquables. Elles sont longues et étroites, affectant la forme de meurtrières ébrasées largement à l’extérieur; leurs couronnements semblent être, par leur forme particulière, en nids d’abeilles, une réminiscence de l’art arabe entrevu par les croisés français
L'iSCHITECTU* i MOSiSTIQVL
pendant leurs expéditins en Palestine. Les façades sont 'tnforcées extérieurement au droit ce; poussée; des routes intérieures p . r de paissants contrer. rts ce: ajoutent encore a l'effet zéneraî ter la ■ imue-e r :t .sur;
re!ie‘s.
Indépendamment de ses forci! i: :les façades çe:
Fç. *6*. — Ifi— lâl Hâtif a ChmhBei (â^ter; -
peuvent -être corsicerees cos...: ne <;rtte:.es t c - ncadons. la Merveille était défendue au nord par une njuraiiie creneiee. ri - ne - ; c ne tour ç: :erT t c= ri ace d'armes aux chemins de ronce se re.art . x socr-f't'r.er :*s des ou rrrres de 1 oeest.
Au milieu, a la huutecr de . attg.e nom - : est ce la Merreille, un petit cnitele*. ee rc c. cetrc::. cetendc t le rt-^ee c Deere. :ert roice. ter me ce murs crénelés. cesrecc- t a .e tentetre 5e:r.t- Aubert1.
Les divers r aliments de l'abbaye lurent e.. res suc-