L'architecture militaire au Mont Saint-Michel
C« m^nùire a été lu à la révmon des Seeiétét tavmtet et des Beaux-Arts des départements à la Sorbowne, dans la séance du 2amlI880.
An MONT SAINT-MICHEL.
Les trairaux considérables des Sociétés savantes des départements, nombreuses, prospères et constamment en voie de progrès, ont démontré Tutilité , la nécessité de leur concours pour Tétnde de rhistoire nationale. Cependant, à notre avis, ces travaux ont également démontré Texistence d*une lacune qu'il faut signaler et étudier, afin de trouver les moyens propres à la combler. Nous voulons parler ^e Fètude arcbitedlofald des monoments, quelque£9tfl négligée 09 incomplète, toute rattention des archéologues se concentrant presque exclusivement sur les fextes bu les chroniques qui nous sont parvenus et dont ils tirent des conclusions 091^^ lesquelles protestent quelquefois les édifices encore debout.
U nous semble qa*il est possible d*indiquer le mal et en môme temps le remède qui doit le guérir : c'est de donner, lorsque le monument existe encore, bien entendu, une plus large part à Tétude de Tarchitecture , qui n*est trop souvent qu'un incident dans les recherches au lieu d'être le motif principal. Ces études critiques apporteront un contingent parfois nécessaire et toujours utile; elles pourront fournir des documents spéciaux, authentiques, complétant ou modifiant les trouvailles des Sociétés savantes locales, et arriveront ainsi , en réunissant et combinant des erforts parallèles ou isolés, à former pour chaque monument une monographie archéologique aussi complète que possible. D'ailleurs, s'il est un art qui doit être en honneur en France, c*est surtout FArchitecture. C'est Fart national par excellence, comme Ta si bien dit et prouvé Viollet-Leduc, et nul pays, sans excepter la Grèce et l'Italie, ne possède plus de témoignages du génie national, ni plus de preuves de sa grandeur et de sa force expansive qui s'est répandue même chez les nations voisines. Aucun d'eux ne dépasse en grandeur et en beauté le Mont Saint-Michel , qui peut être considéré comme on des plus beaux spécimens de l'Architecture française.
Parmi Tensemble des monuments qni composent le Mont Saint- Michel et qui semblent être réunis comme à plaisir pour charmer les yeux des artistes et servir de but aux recherches des savants, les constructions militaires ont une importance considérable, et elles nous ont paru mériter une revue spéciale et rapide.
L*abbaye, fondée, suivant les traditions, en 708, par saint Auberl et restaurée à la fin du dixième j»iècle, par Richard Sans peur, troisième duc de Normandie, prit un g[raDd développement au onzième siècle, et, vers la fin du douzième siècle, elle était dans un grand état de prospérité. Toutefois les bâtiments du monastère n'avaient pas Timportance qu'ils ont eue dès le siècle suivant; au douzième siècle ils se composaient de Téglise , élevée de 1020 à IISS, et des lieux réguliers (avec les habitations des serviteurs et des hôtes) s'étendant au nord de Féglise. Restaurés ou reconstruits en grande partie par Tabbé Roger II, au commencement du douzième siècle, ils furent augmentés à Fouest et au sud-ouest par Robert de Torigni, de 1154 à 1186.
Le monastère n'était pas fortifié alors. Placé au sommet d*un rocher dont les escarpements inaccessibles au nord et à Fouest forment les remparts naturels les plus sûrs, sa position constituait en ce temps son unique défense. Sa situation au milieu des grèves, presque toujours dangereuses à traverser, rendait impossible toute tentative d'investissement et la mettait même à Fabri d'un coup de main. Des clôtures en pierre ou des palissades en bois Fentouraient sur les points où les pentes du rocher, moins rudes, permettaient un abord relativement facile à Fest, o& se trouvait Feutrée et audevant de laquelle les maisons de la petite ville étaient venues se grouper. Fondée , au dixième siècle, par quelques familles déci- ^mées par les Normands qui dépeuplèrent FAvranchin après la mort de Charlemagne, IsiVtUene se composait, au douzième siècle, que de quelques maisons établies sur le point le plus élevé du rocher ,'à Fest, afin d'être à Fabri des fluctuations de la mer.
En 1203, Fabbaye fut en grande partie détruite, sauf Féglise, pendant les guerres entre Philippe-Auguste, roi de France, et Jean Sans terre, frère du roi d^ Angleterre.
Les faits historiques prouvent que, comme Fabbaye, la ville n'avait pas d'ouvrages défensifiB proprement dits au douzième siècle, ni dans les premières années du treizième. A partir de cette
époqne, les abbayes, particulièrement celles de Tordre de Saint- Benoit, deviennent de véritables forteresses, capables de soutenir un siège. Les abbés, seigneurs féodaux, fortifient leurs monastères pour les mettre à Tabri des désastres qui , au Mont Saint-Michel , avaient signalé le commencement du treizième siècle.
L*abbaye du Mont Saint-Michel offre un des exemples de cette transformation. Après^Tincendie de 1203, lorsqu'elle fut devenue vassale du domaine royal, son abbé Jourdain et ses successeurs la reconstruisirent presque entièrement. Us établirent les lieux réguliers dans les magnifiques bâtiments qu'ils élevèrent au nord de Tèglise et qui dès leur origine furent appelés : la Merveille.
Cette immense construction peut a passer pour le plus bel exemple que nous possédions de Tarchitecture religieuse et militaire au moyen âge... n (Viollet-Ledug, Dictionnaire raisonné de ^architecture française du onzième au seizième siècle,) La Merveille se compose de trois étages, dont deux sont voûtés. L'étage inférieur comprend Faumônerie et le cellier; celui intermédiaire, le réfectoire et la salle des chevaliers; celui supérieur, le dortoir et le doitre. Il fout remarquer qu'elle est formée de deux bâtiments juxtaposés et réunis, orientés de Test à Touest et contenant en hauteur : celui de Test, Faumônerie, le réfectoire, le dortoir, et celui de Fouest, le cellier, la salle des chevaliers et le cloître.
Ces superbes bâtiments, construits entièrement en granit, furent élevés d'un jet hardi sur un plan savamment et puissamment conçu sous Finspiration de Fabbé Jourdain, et que ses successeurs suivirent religieusement jusqu'à la fin.
Les foçades est et nord de la Merveille sont d'une mâle beauté, en raison de leur extrême simplicité; elles présentent l'image de la force et de la grandeur. Leur aspect, particulièrement du côté de la pleine mer, au nord, est des plus imposants. Ces immenses murailles construites en granit, ainsi que tous les bâtiments de l'abbaye, sont percés de fenêtres de formes diverses selon les salles qu'elles éclairent-, celles du dortoir sont remarquables. Elles sont longues et étroites, affectant la forme de meurtrières ébrasées largement à l'extérieur ; leurs couronnements semblent être, par leur forme particulière en nids d'abeille, une réminiscence de Fart oriental entrevu par les Croisés français pendant leurs expéditions en Palestine. Les foçades sont renforcées extérieurement, au droit
des poussées des voàtes intérieures, par de puissants contre^^orfe qui ajoutent encore à Teffet général par la vigueur de leurs reliefs.
Indépendamment de ses formidables façades qui peuvent être considérées comme de véritables fortifications» la Merveille était défendue, au nord, par une muraille crénelée se reliant aux remparts. Cette muraille est flanquée d*une tour, également crénelée, qui servait de place d'armes aux chemins de ronde s'étendant vers Fouest où ils couronnaient les crêtes des rochers et se reliaient par des détours aux soubassements des ouvrages de Touest. Au milieu, . à la hauteur de Tangle nord-ouest de la Merveille, un petit châtelet aujourd'hui détruit, défendant le passage du degré, fort roide, fermé de murs crénelés, qui descendait à la fontaine Saint-*Aiibert
Cette fontaine est située au bas du rocher an nord. L*esealier de la fontaine est en ruine. Sous les broussailles et lés terres ébouléBs nous avons retrouvé ses marches, les bases de ^ses mors latéraux et, à l'extrémité inférieure des degrés, les vestiges d'une construction circulaire, ruines de la tour qui contenait la fontaine Saint-Aubert.
Jusqu'à l'époque où Guillaume d'Estoutevîlle fit ccmstmire les deux grandes citernes, non pas creusées dans le roc, mais ménagées et bâties dans les collatéraux inférieurs du nouveau chœur de l'église, édifié du quinzième au seizième siècle et commencé par cet abbé en 1450, la haute tour dont parle l'historien Dom Hnynes renfermait l'unique fontaine du Mont Saint-Michel. Nous entendons ne parler que de la forteresse, car il existait une fontaine d'eau vive, en dehors des murs, au pied de la tour du nord, et nommée fontaine de Saint-Symphorien. De plus, pour les besoins des babi* tants de la ville agrandie, on avait creusé, vers les premières années du quinzième siècle^ une citeme ou puits dans le rocher au sud de l'abbaye, sur un petit plateau à miHîôte qui s'appelait : place du Tripot. Ce puits, avec sa margelle en granit, orné de riches moulures, sert encore aux Montois. H. Siméon Luce, dans la chronique du Mont Saint-Michel qu'il vient de publier, nous donne à ce sujet des renseignements fort intéressants.
On comprend aisément qu'il était indispensable de défendre la fontaine Saint-Aubert, d'abord contre la mer qui l'aurait envahie pendant les grandes marées et ensuite contre les tentatives que l'ennemi pouvait faire pour s'en emparer afin à^€LSSoiffèr les défenseurs de la forteresse. Outre la nécessité de préserver la fon-
taine, la tour fonnait une avancée très-importaDte au point de me stratégique, puisque la situation de Touvrage permettait à la garnison de se ravitailler par la mer. C'est, sans nul doute, sur ce point, abordable pendant la pleine mer, que Tabbaye put recevoir les secours envoyés par le duc de Bretagne, lorsque, à la fin de Tannée 1423 et au commencement de 1424, le Mont Saint-Michel était bloqué par terre et par mer.
La tour de la fontaine Saint-Aubert a dû être construite vers 1240 par Tabbé Richard Tustin , qui commença les nouveaux bâtiments abbatiaux au sud de Téglise, notamment celui nommé Bellechaise, formant Tentrée de Tabbaye, ainsi que les murs primitifs de Tancienne ville, grâce aux largesses de saint Louis. Richard Tustin éleva la tour du nord à Tangle nord-est des remparts, sur les premiers contre-forts de la montagne, formant le saillant des murailles du nord et assurant la défense des ouvrages avancés de Tabbaye.
La tour du nord existe encore aujourd'hui, et elle présente, par ses dispositions générales, ses meurtrières et les détails de sa construction, tons les caractères de Farchitecture militaire du temps où elle fut construite (de 1255 à 1260).
Les fortifications de Tancienne ville furent achevées au commencement du quatorzième siècle par Tabbé Guillaume du Château, qni continua Toeuvre commencée par Richard Tustin , en étendant le firont est de la place vers le sud et en reliant ses murs aux escarpements du rocher sur lequel continuaient à s'élever les nouveaux bâtiments abbatiaux, à Tabri de toute atteinte par leur situation, et qui étaient néanmoins crénelés dans leur partie supérieure.
n subsiste encore, indépendamment de la tour du nord, une partie des courtines des murs du quatorzième siècle, ainsi que quelques-unes des consoles formant le mâchicoulis. Ces consoles sont au nombre de dnq ; elles sont composées de trois corbeaux superposés en encorbellement, grossièrement taillés, mais disposés pour soutenir solidement le hourd ou parapet en pierre, selon le système, nouveau alors, qui consistait à installer toute la défense au sommet des murailles.
La porte de Tenceinte devait être placée à Test ou au sud-est. Suivant un écrit [du seizième siècle, relatif aux nouveaux remparts du quinzième siècle, « la porte de la ville fiit changée. Estant vis^pvis de Téglise parrochiale, elle fut mise là ob elle est à pré-
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sent. D A ce sujet, un manuscrit du commencement du quinzième siècle (Bibl. nat., fonds latin, n* 1159) nous a fourni des documents précieux. Le livre d'heures de Pierre II, duc de Bretagne, contient un grand nombre de miniatures, et celle qui orne la page de Toffice de saint Michel nous représente, indépendamment de la figure deTarchange, une image des plus curieuses, surtout par les renseignements qu'elle donne sur le Mont Saint-Michel à la fin dq quatorzième siècle.
A cette époque, Tabbaye était gouvernée par Pierre le Roy, qui fut un des plus illustres abbés du Mont et Tun des plus grands constructeurs ou restaurateurs du monastère. Il reconstruisit le sommet de la tour des Corbins (à Test de la Merveille), restaura et recouvrit les bâtiments abbatiaux au sud dQ Péglise, commencés par Richard Tustin vers 1260, continués par ses successeurs et en partie ruinés par l'incendie de 1374. Il compléta les défenses de Test en élevant la tour carrée, appelée Perrine, du nom de son auteur, et dans laquelle « il fit accommoder plusieurs petites chambres pour la demeure de ses soldats» . Au nord de Bellechaise, il construisit, dans les premières années du quinzième siècle, le châtelet et la courtine crénelée le reliant à la Merveille.
Le châtelet ou donjon est élevé en avant de la hce extérieure nord de Bellechaise, sur laquelle il s'appuie sans liaison, laissant entre celle-ci et la face sud un espace vide, large mâchicoulis protégeant la porte nord , devenue la seconde porte intérieure depuis la construction du châtelet. Il se compose d'un bâtiment carré, flanqué aux angles de la face nord par deux tourelles encorbellées reposant sur des contre-forts et qui semblent être, par leurs formes générales, deux immenses bombardes dressées sur leurs culasses. Entre les piédestaux de ces tourelles s*ouvre la porte — ob monte Fescalier conduisant à la saUe des gardes, — qui était défendue par une herse manœuvrée de l'intérieur au premier étage du châtelet, et par trois mâchicoulis disposés entre les sommets des tourelles sous leur crénelage supérieur. Afin de couvrir le châtelet, Pierre le Roy éleva la barbacane qui l'enveloppe à l'est et an nord, ainsi que le grand degré au nord. Il modifia en même temps les remparts des côtés nord et ouest en élevant la tour Claudine, joignant l'angle nord-est et la Merveille , en ménageant dans Téfage inférieur de cette tour un corps de garde communiquant par une
poterne avec le grand degré et commandant les passages sur ce point, ainsi que les communications avec les chemins de ronde du nord. Toutes ces constructions existent encore, sauf les marches du grand degré , dont on voit pourtant les traces, ainsi que les crénelages supérieurs en grande partie ruinés.
Il fout remarquer les dispositions ingénieuses des portes du grand degré, parce qu'elles sont, à notre avis, un exemple unique en leur genre. Les deux portes du grand degré et les deux entrées nord et sud de la barbacane étaient fermées chacune par un seul vantail — occupant toute la largeur des ouvertures , — qui se mouvait horizontalement et se manœuvrait par un système particulier, qui s'explique du reste par la situation exceptionnelle du Mont Saint- Michel, dont les bâtiments, ainsi que les ouvrages, se superposent et ne se relient entre eux que par une série de degrés et de rampes de toutes espèces.
Les vantaux des portes pivotaient sur leurs axes horizontaux, reposant sur les pieds-droits saillants établis de chaque côté àTintérieur des portes ; ils s'ouvraient parallèlement à la pente de Femmarchement, et, à la moindre alerte, ils pouvaient se baisser très-rapidement, entraînés par le propre poids de la partie inférieure , garnie de lourdes ferrures ; ils étaient maintenus fermés par des verrous fixés latéralement sur le côté intérieur des vantaux et dont on voit les gâches scellées dans les pieds-droits des portes. Les vantaux fermés opposaient une grande résistance aux attaques extérieures, parce que, étant soutenus par les feuillures latérales et les marches à Tintérieur, dans le sens de la poussée, ils ne pouvaient être enfoncés ou relevés qu*après de longs efforts et défiaient ainsi toute surprise.
Une place de guerre aussi importante que le Mont avait besoin de magasins pour ses provisions et de dépendances de toute nature pour l'installation des chevaux, qu'il était impossible de loger dans Tintérieur du château. Ces magasins existaient déjà pendant le douzième siècle an sud-ouest, sur le seul côté du rocher accessible aux chevaux et aux voitures, et ils avaient été incendiés ou détruits comme la ville, en 1203. Ils furent reconstruits alors, agrandis» fortifiés, et devinrent un point stratégique d'une grande importance, auiti bien pour la défense de Tabbaye-forteresse que pour la feicilité de 868 approvisionnements. Aussi, ces magasins fortifiés,
nommés les Fanib, constitaèrent-ils, dès le treinème siède, époque à laquelle les bâtiments abbatiaux s'élevèrent à Test et au sud, un poste avancé» fortement défendu» relié à TAbbaye, dont il formait Feutrée du sud-ouest, par des chemins de ronde crénelés et complètement indépendants d'ailleurs du corps de la place» qui avait elle-même ses propres ouvrages défensifs, protégeant les approches du monastère à Test. Ces dispositions ne furent point changées lorsque» an quinzième siède» la ville» ceinte de ses nou» velles murailles , s^étendit au sud du Mont. Les fortifications des Fanils furent même renforcées au seizièsie siècle par la contraction de la tour plaie^orme Gabriel et du rûfoeUn protégeant rentrée particulière des magasins de Tabbaye.
Ilrestede ces ouvrages militaires le raveUn et la tourGabriel (è peu près entiers),^ ainsi que les vestiges des constractions intermédiaires*
L'abbé Roliert Joljvet avait accompagné Pierre Le Roy an concile de Pise» et lorsque «et illustre abbé mourut à Bobgne, en 1411 » Robert obtint du pape Jean XXIII le gouvernement de Tabbaye. Il fut ensuite élu par les religieux et chargé par le roi de la garde du Mont.
Dans les premières amées de son administration, il parut vouloir suivre les exemples de ses prédécesseurs; mais» lassé du séjour sévère de son abîmye, il vint à Paris en 1411» où il a estudioit en la Faculté es décrets » • (Dom Huynes.) Cependant» en 1416» il regagna so« abbay« menacée par les Anghis qui » après la bataille d'Azin^ court» en 1415,^ s'étaient emparés de la basse Normandie. « Tandis que les Anglais fortifiaient Tombelaine» l'abbé du Mont Saint- Michel» Robert Jolivet» achevait de bâtir les msrs et qudques tours ^i œment la viHe cmnme ils se voioit encore aujourd'hui. . . Pour subvenir à ces dépenses» l'abbé fut autorisé par le roi à prendre 1»500 livres sur les revenus des aides de la vicomte d'Avranches et un autre subside sur le mattre de la monnaie de Sainl-Lô... Q put réunir des mmiitions et des vivres pour plus de sept années dans le Moni| qui devmt une forteresse inexpugnable... y* (La Breton» PAvranehm pendant la guerre de Cent ans. — Caen» 1879.)
Le 6 novembre 1422» GulUanme de la Luzerne» un des princi« psQx défenseurs du Mont Saint-Jtfichel» a fut diargé» ainsi qu'Ambroise de Loré» par J»& de Harcourt» comte d*Aumale» lieutenant du roi en -Normandie^ Maine» Anjou Bt Touraine» de foire mener en la place du Mont Saint*MichBl : 1* 1»600 grosses dondaines
(flèdies, traits d'arbalète); 2^ 4,000 de trait commun ; 8* 290 bottes de fil d'Anvers; 4* 1,600 livres de pondre à canon; S* 4 grosses arbalètes de bois de Rooménie;... 9* 30 pavois; 10* 2 ùdots; 11"" 1 canon de enivre pesant 400 livres, portant pierre de 12 livres... » (Chronique du Mont Samt-iKchel, publiée par Siméon Lnce. — Paris, 1879.)
A Tépoqne ob Robert Jdivet éleva la nouvelle enceinte» de 1415 à 1490 environ, la ville, on plutôt les fietubourgs de la ville, s'étaient agrandis vers le sud, et, kidépendanunent de la nécessité de les défendre des Anglais retranebés à Tombelaine, il était indispensable d'opposer à l'attaque un front de défense beaucoup plus développé que celui des remparts da quatorzième siècle. Robert Jolivet vbit sonder ses nouilles murailles à l'est, mur o^Ues élevées au qnator- «ème sièele et descendant des escarpements dm rocher -^ défendu par la tonr du nord — * jusqM snr la grève ; il flanqû tes murs d*abord d*une tour fbrmnt on saillant considérable destiné à battre les courtines adjacmtes et à défendre le firent de l'ouvrage; puis il continua les murs au sud en les renforçant de cinq autres tours dont Tune est placée k l'asgle <Attts formé par les courtines. La dernière tour, dite tour du Roi, constitue le saillant sud^mest de la place et défend en même temps la porte de la ville, à l'ouest. A partir de ce point, les remparts se retournent à angle droit, se rdient par des escaliers, des ehemias de ronde crénelés» commandés par un corps de garde, ans rampes abruptes du rodier inaccessible^ dont les crêtes sont pourteit fortifiées et communiquent avec les défenses de l'abbaye au sud.
Les murailles et leurs baies en g^s sont défendues par des mâdiiooulis placés au sommet, dont les consoles supportent des parapet! découverts et crénelés. Phtfieucs tours étaient couvertes et servaient de places d'armes pour les défenseur» des remparts*
Deux poternes eiistaient sur le front est* L'une de ces poternes, dite TrtnhdurChai, s'ouvrait à la base des mnrailles à peu près au niveau moydn des hautes mers et était défendue eâtérieure* ment par quatre mâdikoulis descendant [dus bas que les auttes.
La Porte — Porte du Roi — qui s'eavredana la courtine oaesti flanquée par la tour du Roi, est un ouvrage fort intèrelsant. Con^ struit en granit , il est composé avec beaucoup d^art et traité avec un soin extrême, tont en satisfeisant aux exigences multiples de
la défense militaire. Précédées d'an fossé sar lequel s'abattaienl les ponts-levis, qui formaient mie première fermeture lorsqu'ils étaient relevés, la porte principale destinée aux chariots et la poterne latérale donnent accès dans la ville. Au-dessus des portes est le logis du gardien de la Porte; au-dessous, le passage principal et celui de la poterne correspondent à niveau avec un premier corps de garde, ménagé dans Tétage inférieur de la tour du Roi. Le grand passage était fermé, outre le pont-levis, par deux vantaux, Tun intérieur et l'autre extérieur du côté de la ville; il était, de plus, défendu par une herse en fer, — qui existe encore, — engagée dans les rainures latérales où elle glissait. La grande baie de la porie, fermée par un are en ogive très-obtus, est surmontée d'un tympan orné de sculptures, dont les divers motifs superposés symbolisent tout à la fois le roi de France , Pabbaye vassale du roi et la ville vassale du roi et de Pabbaye. Ce tympan est encadré latéralement par deux contre-forts, — bordant les rainures des bras du pont-levis, — et supportant une rangée de fines arcatures trilobées sur lesquelles reposent les consoles des mâchicoulis qui soutiennent un parapet crénelé et couvert, se reliant aux crénelages des tours et des murailles.
Dans les premières anné^ du quinzième siècle, Tartillerie à feu commençant à être employée avec succès dans les sièges, on s'aperçut qu'il était important d'éloigner l'assiégeant du corps de la place et de couvrir les approches des portes par des ouvrages d'une certaine étendue, composés de murs épais, percés de meurtrières et peu élevés, afin d'être commandés par les courtines ou les tours. L'habile capitaine qui défendit le Mont, de 1425 à 1434, Louis d'Estouteville, sire d'Aussebost et de Moyon, reconnut la nécescité de fortifier l'entrée de la ville par des travaux avancés» et, dès les premières années de son commandement, il éleva la barbacane qui protège la porte du Roi.
La barbacane se compose d'un mur épais formant un saillant très-aigu vers le sud-ouest, laissant entre son front et le rocher un espace fori restreint et fiicile à battre , tout en ménageant intérieurement une pkce d'armes en avant de la porte de la ville. La porie et la poterne de la barbacane s'ouvrent sur la face ouest de la eeurtine, flanquée par un redan en quart de cercle, commandant l'entrée et aboutiMant à la base du rocher» inaccessible sur ce point.
Les mors lont percés d'embrasures pour des fimcomieaiix on des coolevrmes , au sad, à Toaest et dans le redan; le sommet des mors est percé d'archères et de meurtrières pourvues d*ime mire drculaire aa milieu pour les traits à jxmdre^ connus dès le quatonième siècle , ou bien pour a les canons à main qui furent employés pendant tonte la durée des guerres avec les Anglais s> . (J. QuiCHBiAT, Histoire du costume , etc. — Paris, 1875.)
Nous trouvons la date exacte de cette construction dans le très* curieux ouvrage publié par H. Siméon Lace et dont nous avons déjà parlé : Chronique du Mont Saint-Michel. Elle e^ donnée par deux chartes que leur importance nous empoche de reproduire complètement, mais dont nous citerons les résumés :
La première : 1426, 3 juin, Mont Saint-Michel : a Richart Lombart, vicomte d'Avranches, qui a tait dresser des fourches patibulaires dans les grèves du Mont Saint-Michel pour Texécution d*UQ condamné , et Louis d*Estouteville , sire d'Auzebosc et de Moyon, capitaine du Mont Saint-Michel, qui fait extraire des pierres à bAtir et du sablon du rocher dudit Mont pour la construction d'une poterne ayant appartenu à Jamet le Gay , Richart Lombart et Louis d'Estouteville certifient, en présence des religieux et du vicaire apostolique de Fabbaye du Mont Saint-Michel, que Térection desdites fourches et ladite construction ne portent en rien atteinte aux droits de propriété de Tabbaye. »
La deuxième : 1426, juillet, Mont Saint-Michel : « Louis d'Estouteville, sire d'Auzebosc et de Moyon, capitaine du Mont Saint-Michel, déclare que le £iit de la construction d'une tour nmde et d'une poterne dont il a pris l'initiative pour compléter les défenses de la place ne porte aucune atteinte aux droits de propriété de l'abbaye. »
Ce fitit, entre autres, prouve ce que nous avons avancé en commençant, c'est-à-dire que l'étude de l'architecture peut fournir des documents spéciaux d'une importance décisive eh plus d'un cas, et qu'elle doit rendre quelques services aux archéologues*
Par Texamen de Tarchitecture de la barbacane nous avons, il y a plusieurs années déjà, dans nos rapports à M. le Ministre des Beaux-Arts, et dans notre volume sur le Mont Saini-Midiel, indiqué la date de la construction de cet ouvrage, et nous disions : « Quelques historiens croient pouvoir affirmer que la porte du Roi aurait été construite en 1415 par Louis d'Estouteville et l'abbé Jean Gonault,
rittite génénd; etc. B suffit de se rendre compte de la sitoatieii du Mont Saint-Michel» de 1420 à 1449, pour être convaincu que cette importante construction eiistaitdèjà depuis plusieurs annéeslorsque le commandement de la place fut confié par le roi à Louis d'EstoutCTille en 1425. Le capitaine du Mont et son abbé songeaient alors à protéger la villes — investie par les Anglais dès 1423, — par de grosses défenses établies rapidement pour renforcer les rem* parts, plutôt qu*à orner ses murs ou sa porte de fins ouvrages, longs, coAtettx et qui n*auraient rien ajouté àla solidité dé la plaée. ^ - Grâce à ées remparts et au courage de ses défenseurs, la viHè soutint un long et glorieux éiége, et, dé 1423 ^ 1434, i^le résista courageusement et victorieusement aux assauts des Anglais, Celui de 1434 fut surtout redoutable. Le 17 juin, les Anglais, sous la conduite du sieur dlËM^alles, a bien armés de pied en cap, menans quant et eux des madunes espouvantables et plusieurs instruments de guerre avec lesquels ils assaillirent si furieusement les murailles de k viBe qu'ils y firent une grande brèche, de sorte qu'ils ci^oient desj& ville gaignée, mais, venants à Tassault, ils furent si vivement tepoussex par ceux de oé Mont, eondùfts par Louys d^EstonteviUe, qu41 demeura presque deux mille Angfeis du tués dans les murailles et sur les grèves^. . « (Dom Huynes.)
Kfous croyons pouvoir dire que la brèche dont parle Dom WifSM fut feité du c6té sud, dans h courtine entre la tour basse et edie dite de la Liberté. Dans cette partie, les murailles indiquent «ne construction pins grossière qu*autre part, comme si ^e avait été feiite après coup et précipitamment. C'est d^ailleurs le côté le plus vulnérable de Tenceitite, en raison de Téloignement et de Tinsufifitence des tours flanquantes, et surtout du peu de hauteur i^ murs, fhf remarquèra^galémeuiqué sur ce point les mnraflles sontd^mê très^faible épaisseur.
Au seizième ^ècle, Partillerie à feu, qui avait fait de si grwads et de si rapides progrès à la fin du siècle précédent, et dent les efibts étoient déjà si puissants, changea les conditions de Tattaque et par conséquent de la défense. Par sa situation exceptionnelle au milieu des ^èves dangereuses qui déjouaient toute tentative d*investissement, et mettaient la place à Tabri d^un siège régulier, parce qu*il était impossible d'entreprendre tous les travaux d^approche, de trancliées, d^èiiMissement de batterie de brèdie, nécessaimueait
longs , difificflei, et à Texécation deiqads les marées piriodiqaes exposaient nn obstacle insnrmontable, le Mont Saint-Michel pouvait mienx que tpnte antre forteresse trouver dans ses anciennes murailles une protection suffisante. Cependant, nous voyons sous François P' les remparts se modifier suivant les progrès de Tart militaire du temps , en renforçant Tancienne barbacane de la porte de la ville par un solide ouvrage avancé» en construisant à Touest» et sur un point stratégique important, une tour plate-forme renr fermant j^usieurs étages, et enfin en transformant en batteries couvertes et découvertes deux des anciennes tours des fronts est et sud des remparts. Ces mo^cations sont moins caractéristiques ici que partout ailleurs; néanmoins, elles nous ont paru utiles à constater , parce qu'elles nous permettent de suivre et d'étudier les transformations arcbitectoniqnes des défenses de la ville,
La tour ou plutôt le bastillon Gabriel — du nom de son auteur, Gabriel du Puy, lieutmant du roi en la place du Mont — est surtout intéressante. Bâti en 1634, au point où le rocher devient praticable, cet ouvrage est composé de trois étages de batteries rasantee, percés d'embrasures de canon ^ évasés à Textérieur et couverts par une voûte annulaire m plan, retombant à peu près au centre sur un énorme pilier. A chacun des trois étages, le pilier central est pourvu d'une trémie qui servait à Taératiim de la batterie, afin d'enlever rapidement la fumée de la poudre; ces trémies se réunissaient nécessairemmt dans une dieminée, dont la souche devait s'élever au-dessus de la plate-ferme, avant la construction du moulin (en 1627).
Jusqu'à la fin du dix-septième siède, les ronparts forent eokù^ tenus par les gouverneurs de la pkce, mais à cette époque ils forent i. peu prèsidiendonnés- Dans les prières années 4e son règne, Louis XV reprit possession d*une partie de TaUiaf e dans kqudfte il renferma des prisonniers d'État et imposa une garnison à la place. Eki 1731, une somme de 37,146 livres fot employée i réparer les remparts qui, d'après l'édit de 1681, feisaient partie du domaine de la Couronne. A partir de 1731, si l'on ne trouve plus de traces de réparations feites aux remparts, on voit beaucoup trop de preuves de l'état d'abandon dans lequel ils forept laissés; ils ne forent même pas compris dans le dassement des places de guerre feîtparlaloidu 11 JnUlet 179JI* Ifoii-wilemantonnefea entra-
tint pas, mais encore, en 1797 > les commissaires du district d*Avranches Tendirent , pour une somme minime, la tour Gabriel à un des habitants de la ville. Aussi le temps a*t-il pu fetire sans entraves son œuvre destructive, et, si Tenceinte de la ville existe encore de nos jours, elle doit uniquement sa conservation à la construction robuste de ses murailles.
Une ordonnance du 2 avril 1841 classa la ville fortifiée du Mont parmi les places fortes de la France ; cependant nul travail n^y fut £Eiit ; au contraire, les tours du nord et celle de la Liberté, dont les voûtes supérieures s'étaient effondrées, furent remplies de terre sans qu'on y fit aucune réparation. Un autre décret du 19 septembre 1855 déclassa les remparts; ils furent dés lors complètement oubliés, sauf par les habitants de la ville, qui firent leurs magasins dans une partie des murs et qui transformèrent les terrasses des tours et les escaliers ruinés en jardins et en potagers.
Heureusement ce triste état de choses a cessé depuis 1872, et un décret rendu par le président de la République , en date du 20 avril 1874, affecta au service des Monuments historiques, — pour en assurer la conservation, — Fabbaye et, virtuellement, les remparts qui forment son enceinte et restent la propriété de rÉtat, qui est rentré en possession de la tour Gabriel après Tacquisition faite, le 10 juin 1876, sur la proposition de la Commission des Monuments historiques.
Enfin, grâce aux travaux faits déjà par les soins de TAdministration des Beaux*ArU, Tavancée de la barbacane est redevenue rentrée digne de Tancienne cité du Mont Saint-Michel, en attendant que la restauration des remparts puisse être entreprise comme Test, depuis 1873, celle de Tabbaye. Cette mesure nécessaire aura pour résultat, sinon de restituer à Tencéinte du moyen âge son aspect primitif, tout au moins de conserver tous les ouvrages défensifs qui présentent, par leurs origines diverses, ainsi que par leurs transformations successives, des exemples fort intéressants de notre architecture militaire du treizième au quinzième siècle.-
Edouard Corroyer,
Architecto da gouYerneiiMiit
PAUS. — > TT»00&APHI« DE B. PLON ET G^, RUB QAMAMdkaM, 8.