SCENE IV
DUCROS, GILBERTE, puis PASCALET
(Gilberte entre.)
DUCROS, triomphant.
Ah ! . . . Ah ! . . . vous voil^. . . chez moi ! . . . Qu'est-ce qui me vaut cette etrange visite >
GILBERTE, d voix basse*
Vous le savez. . . Je viens de rencontrer M. Pascalet.. . C'est lui qui m'a conseill^ de venir.
DUCROS
Lui seul?
GILBERTE
• Lui seul. M. Leclercq est sorti k une heure, je ne Tai pas revu.
DUCROS
Et vous venez interc^der auprfes de moi en sa faveur r
GILBERTE
Qui.
DUCROS
Vous etes la derni^re personne que j'attendais ici. (Mouvement de Gilberte. ) OhU , . ce que vous allez me dire, je le sais... mais il est inutile de faire appel k ma g6nerosit6. . . Je ne vous accorderai pas ce que j'ai refuse tant6t k un ami. Je le voudrais d'ailleurs que je ne le puis plus. Vous arrivez trop tard.
GILBERTE
Trop tard }
DUCROS
Vous ignorez encore sans doute Taccueil qu'on a fait 4 votre mari a la Chambre.
GILBERTE
II en est revenu> On Ten a chass^.
C*est faux.
DUCROS
Retournez done chez vous et interrogez-le.
GILBERTE
Non... C'est impossible.
DUCROS
On Ten a chasse, je vous dis, et moi seul en suis cause. Mais cela est peu. Demain, quand mon second article paraitra, il sera arrete et conduit k Mazas.
GILBERTE
Vous ne ferez pas cela... vous T^pargnerez... voyons... Pour renoncer k cette vengeance, qu*exigez-vous de moi ? Que me demandez-vous? Je suis prete k tons les sacrifices.
DUCROS
Oui. . . Ce qui vous epouvante, c'est le bruit, c'est I'^clat, c'est le retentissement de votre chute, ce sont les commentaires du monde, votre situation perdue, les portes des salons fermees devant vous. Voil^ la raison du dernier effort que vous venez tenter aupr^s de moi. II vous en cotte pen de vous humilier ici pourvu que vous en puissiez ressortir le front haut.
GILBERTE
Nous partirons, nous disparaitrons, on n'entendra plus parler de nous.
C'est au milieu d'un scandale qu*il faut que vous disparaissiez.
GILBERTE
Hubert, je vous en conjure, au nom de notre enfant, au nom de notre passe.
DUCROS
Notre enfant > Vous lui avez appris k me hair. Notre pass6? Vqus osez I'invoquer, quand vous m'avez jou6, bern6, raill6.
GILBERTE
Voili done le secret de votre haine> Elle est injuste et sans moUf.
DUCROS
Et vous Stes venue pour me dire cela>
GILBERTS
Vous ne me croyez pas !
DUCROS
Vous avez trop comptd sur ma naivete en esp6rant me disarm er par de pareils moyens.
GILBERTE
Je ne Tai pas esper6 un instant. Jevous sais acharne contre Leclercq, contre moi-mfime. Vous nous perdrez, puisque vous vous rstes promis, mais en sachant que je n'ai rien fait pour mdriter votre colore.
DUCROS
Ce n'est rien, en effet, que d'abandonner un maril
Avez-vous dit un mot pour me retenir auprfes de vous, ou fait une seule d-marche?
DUCROS
L'auriez-vous accueillie?
GILBERTS
II fallait la tenter.
DUCROS
Et vous donner la joie de la repousser> Allons done, pour qui me prenez-vous? Je n*avais pas k vous demander grace. J'avais k me venger. Je Tai fait. Les ev6nements d'aujourd'hui, c'est moi qui les ai prepares. Pendant que vous triomphiez, j'attendais patiemment I'heure ou Leclercq el vous seriez ^ ma merci. Ah ! il vous deplaisait de mener une vie retiree, d'etre la femme d'un professeur obscur. II vous a fallu pour mari un homme recherche, connu, puissant! Voyez done ce que je viens d'en faire.
GILBERTE
Vous etes sans pitie !
DUCROS
De la piti6 > En eutes-vous pour moi ? J'ai souffert, cependant.
et plus que vous ne souffrirez jamais. Je peux bien vous les dire, maintenant, les tortures que j'ai subies. J'ai passe des joumees entieres chez nous, k pleurer, a vous appeler. Et j ai passe des nuits sans sommeil devant cet h6tel que vous habitiez avec Tautre, k errer sous les fen^tres de cette chambre... oii vous vous donniez k lui.
GiLBERTE, stupefaitc, Vous avez fait cela, vous I
DUCROS
Quand j'y songe, je voudrais le tenir la, lui aussi, — comma je vous tiens.
GILBERTE
Vous m'aimiez done encore >
DUCROS
Autant que je vous hais aujourd'hui.
GILBERTE, qui r^p^tCj comme si elle ne comprenait pas,
Vous m'aimiez > . . . Vous m'aimiez > . . . Et cependant . . . cette femme... votre ancienne maitresse. . . J'ai connu la jalousie et j'ai soufFert, moi aussi.
DUCROS, incr^dule.
Sans en rien dire ?
GILBERTE
J'ai pu me taire par orgueil.
DUCROS
Vous ne m'auriez pas epargne vos reproches.
GILBERTE
Dans les mSmes circonstances . . . vous vous etes bien tu. Vous m'avez crue coupable et vous m'avez traitee comme si je rdtais.
DUCROS
Pourquoi, si vous le pouviez, ne pas vous disculper>
Me defendre, c'etait encore accepter vos accusations. J'ai estim6 qu'il valait mieux les m^priser.
DUCROS
On ne refuse pas des explications k son mari.
GILBERTE
Mais faites la part de mon d^pit, de ma colere. Comprenez ■combien c'6tait m'humilier que d'af firmer mon innocence et de vous en fournir les preuves. Ma parole ne vous suffisait-elle pas? Mon amour, mon caractere, mon passe, et tout en moi enfin ne protestait-il pas contre vos outrageants reproches r
DUCROS
Vous les avez justifies en epousant cet homme.
GILBERTE
Ce manage !. . . Vous en ignorez les raisons.
DUCROS
Je ne les devine que trop.
GILBERTE
Savez-vous done si ce n'est pas le d^pit encore qui me poussait et si je ne cherchais pas plut6t k satisfaire un obscur desir de vengeance qu'une passion que j'6tais loin d'6prouver.
DUCROS, saisi.
Vous VOUS seriez donn6e k lui sans Taimer ?
GILBERTE, vivemetit.
Je n'ai pas dit cela.
DUCROS
Gilberte ! Mais non... Vous vous vantiez d'etre heureuse
avant-hier. . . vous affirmiez que cet homme vous etait cher et qu'il avait de Taffection pour vous.
GiLBERTE, avec v^Mmeiice.
Je mentals! Et voilii ce que je voulais vous dire... Voil^ pourquoi je suis venue. Non. II ne m'a pas aim^e. II convoitait ma fortune. Six semaines apres mon mariage il retournait chez des filles. II a ete plus cruel pour moi que vous ne I'avez jamais ete. Et m'eut-il temoigne une affection reelle, se fQt-il applique k me faire oublier le passe, il n'y serait pas parvenu. On n'aime pas deux fois. Une femme ne pent pas oublier Thomme qui Ta eue tout entiere, ^ qui elle a donn6 ses premiers baisers.
DUCROS
Ah I Tiens 1 tiens ! Tu n'es qu'une fille et c'est aujourd'hui que tu mens. Tu me hais, mais dis-le done que tu me hais et que tu mas toujours hai, que c'est k Tautre que tu tiens, que c est pour le sauver que tu essayes de m'attendrir. . . Mais tu n'y reussiras pas. . . Menteuse ! Menteuse !
GILBERTE
Je dis la verite, Hubert, je vous le jure.
DUCROS
Je sais ce que valent vos serments.
GILBERTE
Si je vous le jurais sur la t^te de notre fille ?
Tu ne penses qu a sauver ton amant !
GILBERTE
Ah ! Je vous I'abandonne.. . Perdez-le... perdez nous, mais croyez-moi. Je n'ai pas cesse depuis notre separation de penser k vous et de me rappeler nos joies defuntes. J'ai passe, moi
aussi, des nuits entieres a pleurer, ^ vous appeler, k vous altendre.
DUCROS, tramporte,
Est-ce vrai? Tu es venue pour me dire cela, et cela seulement > Tu es venue pour moi >
GILBERTE
Pour vous seuL
DUCROS
Tu m'aimes done encore? [Elle baisse la tete.) Gilberte!. . . Tu m'aimes !
(// lui prend les mains.)
GILBERTE, SB degagcant.
Laissez-moi. . . Je ne puis plus Stre pour vous qu'une amie ou une soeur.
DUCROS
Qu'ai-je k faire de ton amili6! Tu m'aimes... R6ponds..v r6ponds. . . et je te pardonnerai tout.
(// la prend dans ses bras.)
GILBERTE, qui se d^bat.
Laissez-moi.
Tu ne partiras pas. Get aveu que tu me refuses, je le lis dans tes yeux, je le vois sur tes levres. Ton trouble m^me te trahit. Cette pMeur, ces mains qui tremblent, ton corps qui tressaille au contact du mien, c'est ainsi que tu ^tais jadis quand le desir te jetait dans mes bras.
GILBERTE
Hubert 1 ( Vaincue^ avec un soupir.) Ah ! . . . (Leurs Itvres shuntssent, ilveut Ventrainer vers la chambre du fond.) Non! [Elle se d^gage.)
DUCROS
Gilberte... tu m'appartiens... tu es ma femme... on t'avait volee k moi, je te reprends. . .
GILBERTE, gUssaut J ses genoux Hubert. . . je t'en supplie k genoux. . . laisse-moi.
DUCROS
II serait fou de nous s^parer ainsi, puisque nous nous aimonsencore et que nous pouvons 6tre Tun k Tautre.
GILBERTE
Non... je ne peux plus 6tre tienne... Tu me mepriserais apres... Je t'aime, oui, je t'aime... Et cela je voulais te le crier... mais je ne m'appartiens plus... je ne trahirai pas I'homme dont je porte le nom.
[Cinq heures sonnent a une pendule. Ducros tressaille. Gilberte le regarde.)
DUCROS
Et. . . si vous ne lui apparteniez plus, vous reviendriez k moir
Alors. . . mais alors seulement. . . oui.
DUCROS
Vous me reviendriez entierement ? . . . Vous consentiriez meme k m'^pouser.
GILBERTE
Vous ^pouser >
DUCROS
Repondez. , . et sans hesiter.
GILBERTE
Mais pour vous epouser maintenant. . . il faudrait. . .
DUCROS
Qu'il dispariit. . . qu'il mourut, je le sais. . . Et s'il mouraitr
GILBERTE
Hubert!
DUCROS
S'il mourait ?
GILBERTE, d'une voix dteiute.
Oui.
DUCROS
Vous le jurez ?
Je le jure.
DUCROS, se penchant vers elle.
Eh bien. . . ^coute. . . En ce moment peut-etre. . . tu es libre I
GILBERTE, avec un cri dtoujfe.
Oh I
DUCROS
Edouard est venu de sa part... II m'a dit que si je refusals- ' d'arr^ter ma campag-ne, il se tuait. J'ai refuse.
GILBERTE, se relevant d'un bond et courant vers la porte. Adieu !
DUCROS
Tu Taimes done! Tu Taimes!
GILBERTE
C'est abominable ce que vous venez de me dire. Laissez-mof partir. . . Ce malheureux qui est 1^-bas, pr^t k se tuer, peut- Stre...
DUCROS
Tant qu'il vivra, nous serous separ^s... Je me rappellerar quetu as subi ses caresses. Sa mort seule peuf effacer ce souvenir.
GILBERTE
Hubert... par pitie!
Si tu pars, je ne te revois plus.
GILBERTE
Je vous en supplie...
DUCROS, Ventrainant.
Ah! tiens... sois k moi et tu es libre... J'ai cru que nous elions devenus des Strangers Tun pour I'autre, que les liens qui nous unirent 6taient distendus ou brisks, et il m'a suffi de te revoir, d'entendre ta voix, de respirer ton souffle, pour comprendre que rien, jamais, ne pourrait nous separer. II faut que tu me rendes nos anciennes heures d'amour, et pour une de ces heures, j'abandonne ma vengeance, je te pardonne tout, je disparaitrai mfime si tu I'exiges. . . mais sois a moi, je te veux.
{lis sont au fond. Uun coup d'epaule, Ducros a ouvert la porte de sa chambre. — Coup de sonnette violent, — lis se regardent atterrds.)