‹ L'argent: comédie en quatre actesChapitre 59 sur 106 · ACTE QUATRIEME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIEME

MADAME REYNARD

Je te le proi»ettrais,que jene le pourrais pasi

REYNARD, avec coUre.

C'est bon... Ahi je te garantis que tu me la paLe* ras.

MADAME REYNARD

Mais puisque je t© dis...

REYNARD

Tu me la paieras, tu me la paieras. G'est peu de nous avoir tous d6shouor6s, d'avoir pendant des annees, mene une condujte scandaleuse, il faut enco^re que tu nous envoies en correctionnelle? Tu souhaiterais nous voir cond^mnes n'est-ce pas? Nous coupables, ton infamie te par ait rait nioins grande.

MADAME REYNARD

Ah ! pas de gros mots et ne me jettepas mes fautes a la t^te. Attends la fin de notre proems. A ce moment, on verra de quel c6te furent les torts.

REYNARD

Et tu as Taplomb de me dire cela, en face.

MADAME REYNARD

Tiensl Je vais me g^ner! J*ai des reproches 5, me faire, je le sais, je le reconnais.

REYNARD, entre les dents.

G'est encore heureux.

MADAME REYNARD

Mais n'en as-tu pas at'adresser ? J'ai commis une faute, soit, et je la regrette. Si tu t'imagines que c'est par passion, tu te trompes bien. Gette faute,

ta en es un peu responsable d'ailleurs. (Mouvement de Reynard.) Si... si... II y a des d-marches qui ne coavienneiit pas k une femme. Tu aurais dd aller toi-m^me chez... ce hanquier. Et, quandjel'ai vu empresse aupres de moi, m'accueillant chaque jour avec un plaisir visible, je t*ai prev^nu.

REYNARD

Moi? Moi? Tu m*as pr6venu?

Oh! je ne t'ai pas avoue la chose. . crument... c'est clair. Mais je te Taifait eomprendre, et tu Tas comprise. Ne dis pas non ; nous sommes seuls. Dis, si tu veux, que ses amabilites font paru un badinage sans consequence... c'est ta seule excuse. Mai«, tu voyais que j'avais de Tinfluence sur lui, qu'il m'accordait tout ce que je voulais... Eh bien, au risque de perdre ton credit, il fallait me dispenser de ces visites. Tu ne I'as pas fait. Voil^ ton tort. Le mien a ete de conlinuer a aller chez cet homme, et k lui demander des services, dont il a voulu 6tre paye un jour... Mais quoi ! ne plus retourner chez lui, c'etait nos billets protestes, la ruine, la faillite peut-6tre, la mis^re k coup silr... Nous commencions a avoir une situation, il nous aurait fallu redevenir de petits boutiquiers, gagner penibleraent notre pain... j'ai ete lache, j*ai cede... Voila.

REYNARD

Et qsL te parait tout simple?

MADAME REYNARD

Non. Je ne cherche pas d diminuer ma faute. Je m'en suis assez repentie, va... Et puis, ga n*a pas dure longtemps.

AGTE QUATRIEME 147

REYNARD. '

Oh !... Et teslettres?

MADAME REYNARD

Elles sont vieilles de dix ans.

REYNARD

Tu continuais a le voir.

Pour les affaires de la maison. II n'y avail plus rien eritre nous. II t'a procure des clients.

REYNARD

Oui. Miguel que tu fais marcher contre moi aujourd'hui. Enfia, ou veux-tu en venir uvec ta plainte ?

MADAMK REYNARD, apr^s un silence.

Je veux t*emp^cher de faire une betise.

REYNARD

Quelle betise ?

MADAME REYNARDy apr^s an nouveau silence.

Eh !... le divorce.

REYNARD

Ahl... Ab!...Nous y voil4...Nousy voil^. Tu crois pie tenir par la peur de la correctionnelle. On retirera la plainte si je renonce k ma demande en divorce.

MADAME REYNARD

Et ne serait-ce pas plus sense? Divorcer a notre dge, y songes-tu ? Et, crois-tu qu*il soit bien malin de faire connaitre A touto une ville les reproches que nous avona a nous adresser ?

148 L'ifi<;&^T

RfiYKABD.

Des reproches? A moi ?

MADAKB REYKAKD.

Eb bien> et Irma?.. Oh! J6 u*ai pas <le preuves pour rinstant... mais je trouverai des t^moins. Et pour moi, suppose que mon avocat aille racontera la barre que tu as profits...

REYNARD

Marie.

MADAME REYNARD

Je ne le lui soufflerai pas, mais en plaidaat on sesert des afg«m«nte qu*on trouv«] El les lettires? Si on indique de quelle fagon tu ma les as ¥olees«

REYNARD

Ge n*est pas mot qui les ai prises.

MADAME REYNARD

Alors, ce sont tes enfants... Ah! ce sera du propre quand on le saura...

REYNARD

Tu oseras le faire dire ?

MADAME REYNARD

U faut bien que je me defende cependant. Vous^tes tous, 1&3 contre moi, tachant de me voler ma fortune, et je n'essaierais pas de la sauver? Tu sals bien toutes les peines que j*ai eues pour la gagner, tout le mal que je me suis donne. li tie serait done pas juste que Ton me mit k la pofte de jcette aiaison, nue et cria«, n'est-ee pafi ? Et puis, Je ne veax ^6 d*uii pareil sc^ndal^ ^naon dge. II me faut une vieU^ lesse paisible, et un reptos qm i*sd Men gaga^ »b

ACTS quatri£:me 449

somme. AprSs tout, ma jeanesse s^est pass^e dans notre lK)utic[ue, a vendre du sel et dn poivre, k nourrir ei a Clever les enfants. De ce c6i^^ tu n*a» rien k me reproohery )*ai etS une bonne m^re et une bonne menagSre. Et aujourd'hiui que me voilk enfin riche, tranquille^ on m'enlSverait mon argent, on m'injurierait... et je ne dirais rien? Ah non, tu me trouverais trop bdte...

RSYNARD*

Enfin, tit ne veux pas du divorce?

MADAME REYNARD

Non. Tu n'en voudras pas plus que moi quand tu y auras milrement reflechi. G'est un proems ridicule que tu as tout inter^t k 6viter... Sans compter Faatre proems qui serait la consequence de celui-la... je t*en avertis.

REYNARD

Quel proems?

MADAME REYNARD

La poursuite du procureur; caj enfin, il ne faut pas me raconter des histoires. Je suis renseign^e. M. Barhier marchera bel et bien, si on ne 8*arrange pas a Tamiable. Et s'il ne poursuit pas, Miguel pourra toujours t'assigner directement devant les tribunaux. Tu as des concurrents qui grossiront Taffaire, et il y a des journaux, qui en parleront.

REYNARD

VInUgnU ?

MADAME REYNARD

'L'InUgriU et d'autres. Ge serait un tapage effroyable, auquel tu ne tiens pas, j*en suis silre.

KEYNARD, gogueuard.

Une simple supposition... Que ferait-on si je renon^aisa demander le divorce, moi? Je nesuispas fache de connaitre la petite combinaison que tu dois avoir imagin^e.

MADAME REYNARD

G*est tr^s simple. D'abord, tu me rendrais les lettres... Oh I pas pour les garder... Nous les brtilerions. Imm^diatement Miguel irait chez le procureur et d^clarerait se desister de sa poursuite. Tout serait termini.

REYNARD

Oh! c'est tres simple en effet... mais si je n'accepte pas cette combinaison?

MADAME REYNARD

Tu aurais grand tort... Tu lecomprends de reste. Tune tiens pas essentiellement u ^tre men^ en correctionnelle, hein ? Et puis, si nous divorQons, avant six mois tu t'en repentiras. Quand on a notre age, on n'oublie pas en un jour trente ans de vie commune, surtout quand on a subi ensemble bien des epreuves, et supporte les mauvais. temps. Tu serais malheureux de ton c6te; moi du mien... car, malgre tout, je n'ai jamais cesse de t*aimer, tu le sais bien. Et crois-tu que tes enfants te saigneront comme moi. ? lis n'en veulent qu'a ta fortune, eux. Tu vols tout ce qu'ils sont capables de faire, pour Tavoir... ce sont eux,j'en suis stlre, qui te poussent a commettre quelque acte irreparable.. Tu n'aurais jamais songe ^ divorcer, toi...tu aurais cri6 d*abord, tu m* aurais battue peut-Mre, puis, tu aurais pardonn^ et oubli6.. car tu es bon, dans le fond.

ACTC QUATRIEME 451

REYNARD

Alors, c'est ton dernier mot : restitution des lettres, pas de divorce, et on retire la plainte.

MADAME REYNARD

Oui... II va sans dire aussi..* que tu me donnerais... quelque chose.

REYNARD

Comment?

MADAME REYNARD

Je me x^iefie de Laurent et de Mathilde, aujourd'hui... Se mefler de ses enfants I c'est dur. Enfin ! Tu m'avais p^omis plus d'un demi million. Je ne suis pas exigeante, jeme con tenter ai de la moiti6.,. Ton fils et ta fLUe y gagneront encore.

REYNARD

Ah!... non... par exemple,.. non... Et le testament?

Un testament est toujours revocable. J'ai pris des renseignements. Or, je suis payee pour connaitre Mathilde, Laurent et Roux. lis feraient des pieds et des mains aupr^s de toi, et si le malheur voulait que tu partes le premier, je me trouverais sans le sou.

REYNARD

Je to laisserai peut-^tre quelque chose, mais je veux pouvoir disposer a mon gre de nia fortune!... J'ai appris k te connaitre moi aussi, et pour dtre sur detoi, a ravenir...

MADAME REYNARD, deboul.

Non... c*est k prendre ou a laisser.

REYNARD, furieux.

Comment I G'est toi qui me dictes des oondilions k present.

MADAME REYNARD

Je prends des precautions, voiI4 tout.

REYNARD, criant et frappant sur la table.

Non... je n'en passerai pas par 1^... Non... je n'en passerai pas par la... II faudrait que je sols idiot... stupide... Ahl non... non... non... non...

SCfilNE VII

Les M£imes, ROUX, LAURENT, puis MATHILDE.

LAURENT, entrant par la droi^e avec Roux.

Quoi? Qu'y a-t-il encore?

Cest elle... elle qui veut m'imposer des conditions absurdes.

MADAME REYNARD

Oh I ne crie pas tant... Je m'en vais.

ROUX, la retenant.

Non... ne partez pas, que diantre, attendez un peu.

MADAME REYNARD

Ne me retenez pas, c'est inutile.

Maman, voyons, je t*en prie...

ACTS QUitTRliME 45»

REYNARD

Eh I laissez-la done, sacrebleu! II arrivera ce qui arrivera ! *

ROUX

Voyons ! Voua 6iiez freuqne d'aceord, il me semble?

liEYNARD.

J'ai fait toutes les concessions possibles, je ri'en feral pas d'autrest

MADAME REYNARD, a Reynard.

Ecpute. Voici mon dernier mot. Tu me donneras cent cinquante mille francs comptant, et tu me signeras une reconnaissance depareille somme. G'est clair ? Maintenant je vais mettre mon ehapeau et partir. Mais je vous en avertis : si je sors de oette maison, ce sera pour n*y plus rentrer. Vous aurez beau m'en supplier, je ne m'occuperai plus de rien et les choses suivront leur cours.

ROUX

Vous ne ferez pas cela, belle-maman.

Tu ne peux pas vouloir notre ruine.

ROUX

Et ce serait la ruine. Pensez que notre fortune, cette fortune que Ton a mis tant d'ann6es d amasser, peut s'6crouler en un jour.

Gomprends bien que nous pouvons devenir pauvres.

iU L*ARGENT

ROUX

Vous n'avez pas refl^chi ^ cela. Pauvres? Nous autres?

Entre Mathilde, an numero de Vlnt^griti a la main.

MADAME REYNARD

Reflechissez-y vous-m^me... J*ai pris une d6termiaation et je in*y tiens. Dans dix minutes, je ne serai plus ici.

Elle sort par la gauche.

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