SCENE PREMIERE
G1LBF:RTE, MADAME PASCALET
{M""" Pascalet, assise a gauche, travaille i un ouvrage Je broderie. Gilberte, plong^e dans un fauteuU, le menlon appuyi sur la main, parais-ianl rijlickir, est pres d'elle. Un long silence.)
(iii.BERTE, nerveitse, se levant.
Quelle heure est-il ?
MADAME PASCALET
Trois heures.
GILBERTE
11 sera bient6t 1^ !
MADAME PASCALET
Dans vingt minutes, fidouard est all6 le chercher avec le til bury.
GILBERTE, qui soupire.
Ah I
MADAME PASCALET
Tu es nerveuse.
GILBERTE
Un peu. {Revenant vers M^^ Pascalet.) On ^toufFe.
MADAAIE PASCALET
£t nous ne sommes qu'en juin. Iras-tu aux eaux, aux bains d mer, cette ann^e ?
GILBERTE, VespHt absent,
NuUe part. Nous dinons apr^s-demain au ministere. Je ra trerai le soir meme a Saint-Germain et je n'en bougerai pli de r^td.
MADAME PASCALET, ^tOntlde,
Leclercq ne va pas faire un tour dans son d^partement, pw reprendre contact, comme il dit, avec ses 61ecteurs ?
GILBERTE
Si.
MADAME PASCALET
Tu ne Taccompagneras pas ?
GILBERTE
Non certes. {Revenant a Vid^equi lapr^occupe.) A quelle hem arrive le train ?
MADAME PASCALET
Trois heures deux. (Patise.) Leclercq sait-il que tu dois vol Monsieur Ducros aujourd'hui ?
GILBERTE
J'ai cm inutile de le pr6venir.
MADAME PASCALET
Et si le hasard les mettait en presence k la gare } S'ils montaient dans le meme compartiment ?
GILBERTE, Tierveuse.
II y a stance k la Chambre. . . Leclercq ira ensuite a son journal, puis au cercle ou il passera la soiree et la nuit.
MADAME PASCALET, lu regardant.
Gilberte... voyons... soiscalrae... assieds-toi . . . (Gilberte s'assied a droite, sur un fauteuil, les yeux tournds vers la portc a vitres.) Ton mari a-t-il trouve les vingt mille francs qu'il cherchait }
GILBERTE
Non. Et s'il ne les a pas dans trois jours pour payer ses fournisseurs de papier, ce sera le commencement des poursuites... la faillite peut-6tre.
MADAME PASCALET
Leclercq me stup^fie, je I'avoue. Get homme est la prodigalite mfime. Le Rdveil, son journal, doit lui rapporter de gros b6n6fices.
GILBERTE
Georges 'd^pense cinquante mille francs par an, et perd cent mille francs au jeu.
MADAME PASCALET
Ses jetons de presence k la Banque Universelle > Son traitetnent de d6put6 >
GILBERTE
De quoi envoyer des fleurs k sa maitresse.
MADAME PASCALET
II te trompe, tu en es sdre?
II ne s'en cache gu^re.
MADAME PASCALET
Divorce. On peut refaire son existence quand on a trente-six ans k peine.
GILBERTE, haussatit les 6paules.
Divorcer une seconde fois ?
MADAME PASCALET
Si tu es malheureuse ?
GILBERTE
Personne ne le sait. Je me suis impost pour mon mari bien des sacrifices. S'il le faut, j'en ferai un nouveau, un dernier. Sur les cent cinquante mille francs qui me restent et que Juliette devait trouver un jour, je prendrai. . .
MADAME PASCALET
Depouiller ta fille au profit d'un pareil monsieur... y songes-tu r
GILBERTE
Je ne veux pas, tu entends bien, je ne veux pas que Georges soit d6shonor6.
MADAME PASCALET
Malgr^ tout le mal qu'il t'a fait, tu I'aimes done encore?
GILBERTE
L'ai-je jamais airae?... Mais il y a un autre homme, que je hais, c'est mon premier mari, Ducros; il se rejouirait dune catastrophe ou perirait Leclercq et plutot que de le voir triompher, celui-1^, je pr^fererais fetre reduite k la misere, avec Juliette. [Pause-Soupir.] Ah! cette entrevue!
MADAME PASCALET
"ien?
GILBERTE
Je la redoute. . . pour ma fille et pour ton filleul. . . Que va-t-il en sortir> que va dire Ducrosr
MADAME PASCALET
11 aimait beaucoup Edouard, tu le s^is. II airae votre fille. Pourquoi s'opposerait-il k leur mariage?
GILBERTE
Pour me vexer peut-Stre. . . (Pause,) Et il faut le revoir!
MADAME PASCALET
Quand Ducros a prie Pascalet de te demander en son nom une entrevue ici, tu t'es mise de bonne gr^ce k sa disposition.
GILBERTE
J'ai eu tort.
MADAME PASCALET
Eh non I Tu peux le consid^rer en somme comme un etranger, avec lequel tu aurais k discuter des questions d'interSt.
GILBERTE
Un etranger > Cet homme que j'ai aime, k qui j'ai appartenu?
MADAME PASCALET
II y a cinq ans qu'un bon jugement de divorce vous a s^pares.
Legalement. . . oui. . . mais en reality. . .
MADAME PASCALET
Ah! dame.,. Je crois bien en effet que D.ucros s'imagine avoir conserve quelques droits sur toi.
GILBERTE
Qu'est-ce qui te le fait supposer?
MADAME PASCALET
Sa haine contre ton mari et contre toi-meme. Elle transparait
dans les lettres qu'il a ecrites k Pascalet. II accuse Leclercq de t'avoir enlev^e i lui... Tous les moyens lui seront bona pour le perdre, je t*en avertis.
GILBERTE
II n'y parviendra pas.
MADAME PASCALET
Que ton mari se tienne n^anmoins sur ses gardes. Ce retour de Ducros est facheux.
GILBERTE
S'il revient, c'est pour me tourmenter. . . Je sais bien qu*il me hait !
MADAAIE PASCALET
Et vous vous Stes adores ! C'est malgr6 vos parents que vous vous 6tiez epouses.
Oui. Nous filmes heureux aux premiers temps de notre manage... Mais ensuite!... Ah! la jalousie de cet hommel En ai-je assez souffert! J'etais epiee, suivie, traqu^e par lui. Et c'etaient des scenes continuelles pour avoir trop valse avec le meme danseur, trop longuement caus6 avec un indifferent. Quand je rentrais, quand je sortais, il m'assaillait de questions. II fallait lui donner I'emploi de ma journ^e, lui dire les maisons ouj'allais en visite, nommer les amies que je fr^quentais, et sans hdsiter, sans paraitre refl^chir, sinon
MADAME PASCALET
Sois franche N'^tais-tu pas un peu... coquette? Tes
allures pouvaient Tinquieter.
GILBERTE
Sa jalousie n'avait pas de motifs. La mienne n'etait que tro fondle. Je suis stire qu'il ne me fut jamais fidele. Eh bien! se
trahisons, dont je pleurals, ses soup^ons, ses querelles injustes, j'aurais tout supports fpeut-^tre, i cause de ma fille. Je ne me suis r6volt6e qu'apr^s cette sc^ne brutale ou il me jeta k la face toutes les sales injures que la colere lui dictait, oti il me frappa meme, en m'accusant d'etre la maltresse de Leclercq.
MADAME PASCALET
C'etait faux. Soit. II vit un crime ou il n'y avait qu'un flirt innocent. Mais apres ton divorce, ton mariage avec Georges a paru lui donner raison. Pourquoi tant de hate k te remarier?
GILBERTE
Le sais-je bien moi-mSme? Au fond, malgre tout je Taimais encore a cette 6poque. S'il avait dit un mot, fait un signe, je serais tomb^e dans ses bras. Mais il est reste indifferent. Alors la colere...
MADAME PASCALET
Le d^pit.
GILBERTE
Oui. . . le depit aussi. . . Et puis, j'avais tant souffert par lui que je voulais le faire souffrir k mon tour. . . Je savais que ce manage Texaspererait, je Tai fait. . . Ah 1 comme je le hais !
MADAME PASCALET
Sais-tu ce qu'il faudrait le plus vivement souhaiter?
GILBERTE
Quoi donci*
MADAME PASCALET
Que Ducros se remariat.
GILBERTE
Lui?
MADAME PASCALET
Use consacrerait k sa nouvelle femme et t'oublierait.
GILBERTE
Mais... ^ son ^ge...
MADAME PASCALET
Oh ! quarante ans.
Non. Ne va pas lui mettre en tSte cette idee.
MADAME PASCALET
Pourquoi>
GILBERTE
Et Juliette? Et la dot de cette enfant? Je veux que toute la fortune de son pere lui revienne un jour. Si Ducros song-eait au mariage, tache de Ten d^tourner plut6t. [Pascalet entre par la gauche.) Ah. . . monsieur Pascalet.