‹ L'argent: comédie en quatre actesChapitre 96 sur 106 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

G1LBF:RTE, MADAME PASCALET

{M""" Pascalet, assise a gauche, travaille i un ouvrage Je broderie. Gilberte, plong^e dans un fauteuU, le menlon appuyi sur la main, parais-ianl rijlickir, est pres d'elle. Un long silence.)

(iii.BERTE, nerveitse, se levant.

Quelle heure est-il ?

MADAME PASCALET

Trois heures.

GILBERTE

11 sera bient6t 1^ !

MADAME PASCALET

Dans vingt minutes, fidouard est all6 le chercher avec le til bury.

GILBERTE, qui soupire.

Ah I

MADAME PASCALET

Tu es nerveuse.

GILBERTE

Un peu. {Revenant vers M^^ Pascalet.) On ^toufFe.

MADAAIE PASCALET

£t nous ne sommes qu'en juin. Iras-tu aux eaux, aux bains d mer, cette ann^e ?

GILBERTE, VespHt absent,

NuUe part. Nous dinons apr^s-demain au ministere. Je ra trerai le soir meme a Saint-Germain et je n'en bougerai pli de r^td.

MADAME PASCALET, ^tOntlde,

Leclercq ne va pas faire un tour dans son d^partement, pw reprendre contact, comme il dit, avec ses 61ecteurs ?

GILBERTE

Si.

MADAME PASCALET

Tu ne Taccompagneras pas ?

GILBERTE

Non certes. {Revenant a Vid^equi lapr^occupe.) A quelle hem arrive le train ?

MADAME PASCALET

Trois heures deux. (Patise.) Leclercq sait-il que tu dois vol Monsieur Ducros aujourd'hui ?

GILBERTE

J'ai cm inutile de le pr6venir.

MADAME PASCALET

Et si le hasard les mettait en presence k la gare } S'ils montaient dans le meme compartiment ?

GILBERTE, Tierveuse.

II y a stance k la Chambre. . . Leclercq ira ensuite a son journal, puis au cercle ou il passera la soiree et la nuit.

MADAME PASCALET, lu regardant.

Gilberte... voyons... soiscalrae... assieds-toi . . . (Gilberte s'assied a droite, sur un fauteuil, les yeux tournds vers la portc a vitres.) Ton mari a-t-il trouve les vingt mille francs qu'il cherchait }

GILBERTE

Non. Et s'il ne les a pas dans trois jours pour payer ses fournisseurs de papier, ce sera le commencement des poursuites... la faillite peut-6tre.

MADAME PASCALET

Leclercq me stup^fie, je I'avoue. Get homme est la prodigalite mfime. Le Rdveil, son journal, doit lui rapporter de gros b6n6fices.

GILBERTE

Georges 'd^pense cinquante mille francs par an, et perd cent mille francs au jeu.

MADAME PASCALET

Ses jetons de presence k la Banque Universelle > Son traitetnent de d6put6 >

GILBERTE

De quoi envoyer des fleurs k sa maitresse.

MADAME PASCALET

II te trompe, tu en es sdre?

II ne s'en cache gu^re.

MADAME PASCALET

Divorce. On peut refaire son existence quand on a trente-six ans k peine.

GILBERTE, haussatit les 6paules.

Divorcer une seconde fois ?

MADAME PASCALET

Si tu es malheureuse ?

GILBERTE

Personne ne le sait. Je me suis impost pour mon mari bien des sacrifices. S'il le faut, j'en ferai un nouveau, un dernier. Sur les cent cinquante mille francs qui me restent et que Juliette devait trouver un jour, je prendrai. . .

MADAME PASCALET

Depouiller ta fille au profit d'un pareil monsieur... y songes-tu r

GILBERTE

Je ne veux pas, tu entends bien, je ne veux pas que Georges soit d6shonor6.

MADAME PASCALET

Malgr^ tout le mal qu'il t'a fait, tu I'aimes done encore?

GILBERTE

L'ai-je jamais airae?... Mais il y a un autre homme, que je hais, c'est mon premier mari, Ducros; il se rejouirait dune catastrophe ou perirait Leclercq et plutot que de le voir triompher, celui-1^, je pr^fererais fetre reduite k la misere, avec Juliette. [Pause-Soupir.] Ah! cette entrevue!

MADAME PASCALET

"ien?

GILBERTE

Je la redoute. . . pour ma fille et pour ton filleul. . . Que va-t-il en sortir> que va dire Ducrosr

MADAME PASCALET

11 aimait beaucoup Edouard, tu le s^is. II airae votre fille. Pourquoi s'opposerait-il k leur mariage?

GILBERTE

Pour me vexer peut-Stre. . . (Pause,) Et il faut le revoir!

MADAME PASCALET

Quand Ducros a prie Pascalet de te demander en son nom une entrevue ici, tu t'es mise de bonne gr^ce k sa disposition.

GILBERTE

J'ai eu tort.

MADAME PASCALET

Eh non I Tu peux le consid^rer en somme comme un etranger, avec lequel tu aurais k discuter des questions d'interSt.

GILBERTE

Un etranger > Cet homme que j'ai aime, k qui j'ai appartenu?

MADAME PASCALET

II y a cinq ans qu'un bon jugement de divorce vous a s^pares.

Legalement. . . oui. . . mais en reality. . .

MADAME PASCALET

Ah! dame.,. Je crois bien en effet que D.ucros s'imagine avoir conserve quelques droits sur toi.

GILBERTE

Qu'est-ce qui te le fait supposer?

MADAME PASCALET

Sa haine contre ton mari et contre toi-meme. Elle transparait

dans les lettres qu'il a ecrites k Pascalet. II accuse Leclercq de t'avoir enlev^e i lui... Tous les moyens lui seront bona pour le perdre, je t*en avertis.

GILBERTE

II n'y parviendra pas.

MADAME PASCALET

Que ton mari se tienne n^anmoins sur ses gardes. Ce retour de Ducros est facheux.

GILBERTE

S'il revient, c'est pour me tourmenter. . . Je sais bien qu*il me hait !

MADAAIE PASCALET

Et vous vous Stes adores ! C'est malgr6 vos parents que vous vous 6tiez epouses.

Oui. Nous filmes heureux aux premiers temps de notre manage... Mais ensuite!... Ah! la jalousie de cet hommel En ai-je assez souffert! J'etais epiee, suivie, traqu^e par lui. Et c'etaient des scenes continuelles pour avoir trop valse avec le meme danseur, trop longuement caus6 avec un indifferent. Quand je rentrais, quand je sortais, il m'assaillait de questions. II fallait lui donner I'emploi de ma journ^e, lui dire les maisons ouj'allais en visite, nommer les amies que je fr^quentais, et sans hdsiter, sans paraitre refl^chir, sinon

MADAME PASCALET

Sois franche N'^tais-tu pas un peu... coquette? Tes

allures pouvaient Tinquieter.

GILBERTE

Sa jalousie n'avait pas de motifs. La mienne n'etait que tro fondle. Je suis stire qu'il ne me fut jamais fidele. Eh bien! se

trahisons, dont je pleurals, ses soup^ons, ses querelles injustes, j'aurais tout supports fpeut-^tre, i cause de ma fille. Je ne me suis r6volt6e qu'apr^s cette sc^ne brutale ou il me jeta k la face toutes les sales injures que la colere lui dictait, oti il me frappa meme, en m'accusant d'etre la maltresse de Leclercq.

MADAME PASCALET

C'etait faux. Soit. II vit un crime ou il n'y avait qu'un flirt innocent. Mais apres ton divorce, ton mariage avec Georges a paru lui donner raison. Pourquoi tant de hate k te remarier?

GILBERTE

Le sais-je bien moi-mSme? Au fond, malgre tout je Taimais encore a cette 6poque. S'il avait dit un mot, fait un signe, je serais tomb^e dans ses bras. Mais il est reste indifferent. Alors la colere...

MADAME PASCALET

Le d^pit.

GILBERTE

Oui. . . le depit aussi. . . Et puis, j'avais tant souffert par lui que je voulais le faire souffrir k mon tour. . . Je savais que ce manage Texaspererait, je Tai fait. . . Ah 1 comme je le hais !

MADAME PASCALET

Sais-tu ce qu'il faudrait le plus vivement souhaiter?

GILBERTE

Quoi donci*

MADAME PASCALET

Que Ducros se remariat.

GILBERTE

Lui?

MADAME PASCALET

Use consacrerait k sa nouvelle femme et t'oublierait.

GILBERTE

Mais... ^ son ^ge...

MADAME PASCALET

Oh ! quarante ans.

Non. Ne va pas lui mettre en tSte cette idee.

MADAME PASCALET

Pourquoi>

GILBERTE

Et Juliette? Et la dot de cette enfant? Je veux que toute la fortune de son pere lui revienne un jour. Si Ducros song-eait au mariage, tache de Ten d^tourner plut6t. [Pascalet entre par la gauche.) Ah. . . monsieur Pascalet.

Page 1