Le dernier Jour d'un Condamné
[Les phrases en argot qu'on y lit, au cliap. WIII, sont tirées des Mémoires de Vidocq. Avi ctiap. \ , on lit une caractéristique de l'argot qui n'est pas sans intérêt pour le développement des idées de Motor Hugo sur la matière. La voici : <( L'argot est toute une langue, entée sur la langue générale comme une espèce d'excroissance hideuse, comme vme verrue. Quelquefois une énergie singulière, un pittoresque effrayant : il y a du raisiné sur le trimard (du sang sur le chemin), épouser la veuve (être pendu), comme si la corde du gibet était veuve de tous les pendus. La tète d'un voleur a deux noms : la sorbonne, quand elle médite, raisonne et conseille le crime ; la tronche, quand le bourreau la coupe. Quelquefois de l'esprit de vaudeville : un cachetnire d'osier (une hotte de chiffonnier), la menteuse (la langue) ; et puis partout, à chaque instant, des mots bizarres, mystérieux, laids et sordides, venus on ne sait d'où : le taule [\c bourreau), la cônr (la mort), la placarde (la place des exécutions}. On dirait des crapauds et des
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parlant argot, il y eut ébahissement et clameur. — Quoi! comment! l'argot? Mais l'argot est affreux! mais c'est la langue des chiourmes, des bagnes, des prisons, de tout ce que la société a de plus abominable ! etc., etc., etc.
\ous n'avons jamais compris ce genre d'objections.
Depuis, deux puissants romanciers, dont l'un est un profond observateur du cœur humain, l'autre un intrépide ami du peuple, Balzac et Eugène Siie, ayant fait parler des Ijandits dans leur langue naturelle comme l'avait fait en i8'i8 l'auteur du Dernier Jour d'un Condamné, les mêmes réclamations se sont élevées. On a répété : — Que nous veulent les écrivains avec ce révoltant patois? l'argot est odieux! l'argot fait frémir!
Qui le nie? Sans doute.
Lorsqu'il s'agit de sonder une plaie, un gouffre ou une société, depuis quand est-ce un tort de descendre Irop avant, d'aller au fond ? Nous avions toujours pensé que c'était quelquefois un acte de courage, et tout au moins une action simple et utile, digne de l'attention sympathique que mérite le devoir accepté et accompli. Ne pas tout explorer, ne pas tout étudier, s'arrêter en cliemin, pourquoi? S'arrêter est le fait de la sonde et non du sondeur.
Certes, aller chercher dans les bas-fonds de l'ordre social, là où la terre finit et où la boue commence, fouiller dans ces vagues épaisses, poursuivre, saisir et jeter tout palpitant sur le pavé cet idiome abject qui ruisselle de fange ainsi tiré au jour, ce vocabulaire pustuleux dont chaque mot semble un anneau immonde d'un monstre de la vase et des ténèbres, ce n'est ni une
araignées. Quand on entend parler cette langue, cela fait reffet de quelque chose de sale et de poudreux, d'une liasse de haillons que l'on secouerait devant nous »].
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tache allrayaiile ni une lâche aisée. Rien n'est plus lugubre que de contempler ainsi à nu, à la lumière de la pensée, le fourmillement effroyable de l'argot. Il semble en ell'et que ce soit une sorte d'horrible béte faite pour la nuit (pi'on vient d'arracher de son cloaque. On croit voir une aifreuse broussaille vivante et hérissée qui tressaille, se meut, s'agite, redemande l'ombre, menace et regarde. Tel mot ressemble à une griiïe, tel autre à un œil éteint et sanglant ; telle phrase semble remuer comme une pince de crabe. Tout cela vit de cette vitalité hideuse des choses qui se sont organisées dans la désorganisation.
Maintenant, depuis quand l'horreur exclut-elle l'étude ? depuis quand la maladie chasse-t-elle le médecin ? Se lîgure-t-on un naturaliste qui refuserait d'étudier la vipère, la chauve-souris, le scorpion, la scolopendre, la tarentule, et qui les rejetterait dans leurs ténèbres en disant : Oh ! que c'est laid! Le penseur qui se détournerait de l'argot ressemblerait à un chirurgien qui se détournerait d'un ulcère ou d'une verrue. Ce serait un philologue hésitant à examiner un fait de la langue, un philosophe hésitant à scruter un fait de l'humanité. Car, il faut bien le dire à ceux qui l'ignorent, l'argot est tout ensemble un phénomène littéraire et un résultat social. Quest-ce que l'argot proprement dit? L'argot est la langue de la misère.
Ici on peut nous arrêter, on peut généraliser le fait, ce qui est quelquefois une manière de l'atténuer, on peut nous dire que tous les métiers, toutes les professions, on pourrait presque ajouter tous les accidents de la hiérarchie sociale et toutes les formes de l'intelligence, ont leur argot. Le marchand qui dit : Montpellier disponible ; Marseille belle qualité, l'agent de change qui dit : report, prime, fui courant, le joueur qui dit : tiers et tout, refait de pique, l'huissier des îles normandes qui dit : l'affieffeur s'arrêtant à son fonds
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ne peut clamer les fruits de ce fonds pendant la saisie hêréditale des immeubles du renonciateur, le vaudevilliste qui dit : on a égayé iours ^, le comcklien qui dit : j'ai fait four, le philosophe qui dit : tripUcité phénoménale, le chasseurjqui dit : voileci allais, voile ci fuyant, le phrénologue qui dit : amativité, combativité, sécrétivité, le fantassin qui dit : ma clarinette, le cavalier qui dit : mon poule td'lnde,\e maître d'armes qui dit : tierce, quarte, rompez, l'imprimeur qui dit : parlons batio, tous, imprimeur, maître d'armes, cavalier, fantassin, phrénologue, chasseur, philosophe, comédien, vaudevilliste, huissier, joueur, agent de change, marchand, parlent argot.
Le peintre qui dit : mou rapin, le notaire qui dit : mon saute-ruisseau, le perruquier qui dit : mon commis, le savetier qui dit : mon gniaf parlent argot. A la rigueur, et si on le veut absolument, toutes ces façons diverses de dire la droite et la gauche, le matelot bâfjord et tribord, le machiniste, côté-cour et côté-jardin, le bedeau, côté de l'épitre et côté de Vévangile, sont de l'argot. 11 y a l'argot des mijaurées comme il y a eu l'argot des précieuses. L'hôtel de Rambouillet confinait quelque peu à la Cour des Miracles. Il y a l'argot des duchesses, témoin cette phrase écrite dans un billet doux par une très grande dame et très jolie femme de la Restauration : « Vous trouverez dans ces potins-là (( une foultitude de raisons pour que je me libertise -. » Les chifl'res diplomatiques sont de l'argot ; la chancellerie pontilicale:en disant 26 pour 7?om<?, grkztntgzyal pour envoi et al)fxustgrnogrkzu tu xi pour duc de Modèfie, parle argot. Les médecins du moyen 'Xgc qui, poiH" dire carotte, radis et navet, disaient : opoponach,