Le cou
3l4 APPENDICE
le poignard est le vingt-deux, puis le surin, puis le lingre ; les gens de police sont des railles, puis des roussins, puis des rousses, puis des marchands de lacets, puis des coqueurs, puis des cognes ; le bourreau est le taule, puis Chariot, puis l'aligeur, puis le becquillard. Au xvii" siècle, se l)attre, c'était se donner du tabac ; au xix% c'est se chiquer la gueule. Vingt locutions différentes ont passé entre ces deux extrêmes. Cartouche parlerait hébreu pour Lacenaire. Tous les mots de cette langue sont perpétuellement en fuite comme les hommes qui les prononcent.
Cependant, de temps en temps et à cause de ce mouxement même, l'ancien argot reparaît et redevient nouveau. 11 a ses chefs-lieux où il se maintient. Le Temple conservait l'argot du xvu" siècle ; Bicétre, lorsqu'il était prison, conservait l'argot de Thunes. On y entendait la terminaison en anche des vieux thuneurs. Boyanches-tu (bois-tu ?) ? il croyanche (il croit). Mais le mouvement perpétuel n'en re^te pas moins la loi.
Si le philosophe parvient à fixer un moment, pour l'observer, cette langue qui s'évapore sans cesse, il tombe dans de douloureuses et utiles méditations. Aucune étude n'est plus efficace et plus féconde en enseignements. Pas une métaphore, pas une étymologie de l'argot qui ne contienne une leçon. — Parmi ces hommes, battre veut dire feindre ; on bat une maladie ; la ruse est leur force.
Pour eux l'idée de l'homme ne se sépare pas de l'idée de l'ombre. La nuit se dit la sorgue ; l'homme l'orgue. L'homme est un dérivé de la nuit.
Ils ont pris l'habitude de considérer la société comme une atmosphère qui les tue, comme une force fatale, et ils parlent de leur liberté comme on parlerait de sa santé. Un homme arrêté est un malade ; un homme condamné est un mort.
APPENDICE 3l5
Ce qu'il y a de plus terrible pour le prisonnier dans les quatre murs de pierre qui l'ensevelissent, c'est une sorte de chasteté glaciale ; il appelle le cacholle castus^.
— Dans ce lieu funèbre, c'est toujours sous son aspect le plus riant que la vie apparaît. Le prisonnier a des fers aux pieds ; vous croyez peut-être qu'il songe que c'est avec les pieds qu'on marche ? non, il songe que c'est avec les pieds qu'on danse ; aussi qu'il parvienne à scier ses fers, sa première idée est que maintenant il peut danser, et il appelle la scie une bastringue. — Un nom est un centre ; profonde assimilation. — Le bandit a deux têtes, l'une qui raisonne ses actions et le mène pendant toute sa vie, l'autre qu'il a sur ses épaules le jour de sa mort ; il appelle la tête qui lui conseille le crime, la sorbonne, et la tête qui l'expie, la tronche. — Quand un homme n'a plus que des guenilles sur le corps et des vices dans le cœur, quand il est arrivé à cette double dégradation matérielle et morale que caractérise dans ses deux acceptions le moi gueux, il est à point pour le crime, il est comme un couteau bien affilé, il a deux tranchants, sa détresse et sa méchanceté ; aussi l'argot ne dit pas « un gueux » ; il dit un réguisé. — Qu'est-ce que le bagne ? un brasier de damnation, un enfer. Le forçat s'appelle un fagot.
— Enfin, quel nom les malfaiteurs donnent-ils à la prison ? le collège. Tout un système pénitentiaire peut sortir de ce mot.
Le voleur a lui aussi sa chair à canon, la matière volable, vous, moi, quiconque passe ; le pantre {Pan, tout le monde)
Dans ce monde des actions sombres, on se garde le secret. Le secret, c'est la chose de tous. Le secret pour ces misérables, c'est l'unité qui sert de base à l'union. Rompre le secret, c'est arracher à chaque membre de