CHAPITRE XXIV
DE L OmO AU WISCONSIN. — SAINT-LOUIS. — TRIBUS INDIENNES,
De la Nouvelle-Orléans à TOhio, la valléô du Mia* sissipi offre un aspect assez triste. Peu ou point da villes, des terres basses, un fleuve gigantesque, mais boueux, vaste sépulcre toujours charriant des débrU de steamboats ou les cadavres des bois qui, tombés de ses rives dans Tabîme, accrochent de toutes parts leurs longs bras à la vase, et deviennent autant d'é» cueils pour la navigation. Ces bois, chaque jour sapés par le fleuve, forment sur ses bords une lisière de plu« de neuf cents milles, dont l'uniformité finit par ds» venir odieuse à l'œil impatient de cette barrière qui lui dérobe l'horizon. Les seuls jours qui percent & travers cette maigre prison de verdure, et en déri^ dent, parfois, la monotonie, viennent des éclairciô§ pratiquées çà et là par de naissantes habitations. Au son de la cloche qui annonce l'approche du steam^
boat, nègres et blancs, enfants et vieillards accourent du fond de leurs retraites, soit pour recevoir un passager, soit pour fournir à la machine de feu sa pâture de bois, servie d'avance et toute prête sur la rive. Du reste, quelques cabanes en planches forment, la plupart du temps, tous les édifices dont se composent ces oasis de la vallée. A Tentour des habitations s'élèvent des milliers d'arbres, squelettes dépouillés de leur chevelure, qui portent à leur base la trace, fraîche encore, de la plaie par laquelle s'est écoulée leur vie. Pressés de défricher et de récolter, les propriétaires de ces habitations ne se donnent pas la peine d'arracher les bois ; ils en brûlent ou en cernent le tronc. Aussi tous ces incendies, toutes ces incisions, par lequels*on a étouffé et égorgé les pauvres arbres, donnent-ils à la campagne un aspect de mort devant lequel pleurent également l'œil et la pensée. Et pourtant ces vastes cimetières de la nature sont les premiers berceaux de la civilisation. L'agent le plus actif de celle-ci, après son enfantement, le père nourricier de son adolescence et le serviteur infatigable de sa virilité, c'est le steamboat, qui parcourt sans cesse cette longue vallée de Mississipi, troublant son silence de ses cris rauques, illuminant sa solitude de son œil de feu. C'est lui qui parle au hameau de la ville, à la ville du hameau, qui fait l'échange de leurs produits, et rapproche les uns des autres ces mille petits centres éloignés de tant de lieues. Avant les steamboats, le voyageur qui descendait le Missis-
slpi, disait : quinze cents milles ! A présent, il dit six jours I
De rOhio au Wisconsin, dernier territoire civilisé de la vallée mississipienne, le fleuve offre à Toeil une bordure plus variée, un horizon mieux incidente qu'en son cours inférieur. A gauche, se développent les prairies du Missouri, à droite, les terres fertiles de riUinois, TEden des fermiers américains.
L'Illinois, ce pays par lequel nos intrépides ancêtres arrivèrent au Mississipi, est encore plein de souvenirs français. Les noms de Jolie t et d'Hennepin, douces et poétiques mémoires, ont été conservés à deux petites bourgades. Notre vieux fort Péoria est devenu le centre d'une jeune cité. Les villages de Kaskaskia, Cohokia, et la Prairie du Rocher ^ comptent une population de cinq ou six cents habitants presque exclusivement Français.
Ces reliques saintes de la patrie se retrouvent, plus nombreuses encore, de l'autre côté du vieux Mechacébé, dans l'État du Missouri. Là, les noms de Sainte- Geneviève , de Cap Girardeau, de Saint- Charles, de la rivière Gasconnade, et surtout de Saint' Louis, témoignent à chaque pas de l'origine du pays, je veux dire de ses premiers colons.
Saint-Louis fut fondé en 1764. Il est situé sur la rive droite du Mississipi, à dix-sept milles au-dessous de l'embouchure du Missouri et à 1350 milles au-dessus du golfe du Mexique. Comme presque toutes les villes d'origine française aux États-Unis,
il se compose aujourd'hui de deux quartiers distincts, le créole et Taméricain. Là, comme à la Nouvelle-Orléans, les deux populations se sont juxtaposées, mais ne se sont point unies. Le quartier français, ou vieux quartier, s'étend dans la plaine, parallèlement au cours du Mississipi. Ses deux rues principales sont étroites et sans magnificence, mais elles ont cette physionomie du vieux temps que rien ne saurait remplacer pour l'âme. Le quartier américain, dédaigneux de ses humbles devanciers, a placé sa tente au-dessus d'eux, sur une élévation qui domine la contrée. Cette situation rappelle un peu celle de Montréal, vu de la Prairie.
Saint-Louis compte présentement plus de 1 5,000 habitants; en 1830, il n'en possédait que 5,857 et 10,000 en 1836. Son commerce, de jour en jour plus vaste, consiste en denrées et produits de toute espèce, céréales, tabac, viandes salées, bestiaux, pelleteries, cordages et bois résineux. Il communique avec la Nouvelle-Orléans par le Mississipi, avec Cincinnati et Pittsburg par l'Ohio. Un chemin de fer le reliera prochainement avec Vandalia, dans l'IUinois, Indianapolisy dans Tlndiana, Columbus, dans l'État de l'Ohio, et de là avec toutes les villes littorales de TAtlantique. Il ferme, à l'entrée des déserts, la grande vallée du Mississipi que la Nouvelle-Orléans ouvre au golfe du Mexique. Ainsi, deux cités, deux popu^ lations sœurs, restées vivaces et florissantes sur la terre d'Amérique, redisent, à 4oo lieues l'une de
Tautre, le nom de la France qui^adis régnait sur ces contrées I
Les mœurs des créoles, habitants de Saint-Louis, ont une physionomie particulière et assez tranchée. Ce sont toujours les mœurs simples de nos aïeux; seulement, elles ont pris un petit reflet des lieux et des hommes au centre desquels elles sont transplantées. Pour parler avec franchise, elles ont contracté une certaine odeur agreste, qui n'est pas sans parfum, A force de se heurter au contact de Tlndien, et de vouloir façonner cette nature inculte, le colon du Missouri s'est imprégné du sauvage, comme la lime s'imprègne du fer, en le polissant. Nos Français, d'ailleurs, ont montré partout cette différence caractéristique avec la race anglaise. Inflexible et raide, celle-ci s'est rarement pliée jusqu'aux hommes qui ne pouvaient ou ne voulaient s'élever à elle ; son tempérament, dépourvu de malléabilité, a toujours voulu donner l'empreinte, jamais il ne l'a reçue. Plus faciles et plus souples, nos Français ont été, sans trop de façons, à la montagne, quand la montagne n'a pu venir à eux; ils ont souvent préféré le rôle d'élèves à celui de pédagogues ; on pourrait dire, avec quelque vérité, que l'Amérique a plus fait d'Indiens parmi les Français que de Français parmi les Indiens. Aussi, généralement, ceux-ci nous ont-ils aimés plus que les autres peuples d'Europe. Je ne sais si cette préférence marquée des Indiens pour nos aïeux doit peser pour ou contre ces derniers dans la
balance de l'histoire, mais peut-être est-il permis de supposer que dans Texcès de sociabilité, qui fut Terreur ou le génie de nos pères, il y avait plus d'un germe d'avenir, et que si les Indiens n'étaient pas devenus Français avec eux, au moins ne séraient-ils pas restés inébranlablement dans cet état d'hostilité, soit passive, soit active, qui a forcé les Anglo-américains à les chasser et à les détruire!
Les territoires situés à l'ouest du Mississipi sont devenus les refuges des diverses tribus indiennes expatriées du centre des États-Unis par leurs puissants envahisseurs. Quelques-unes d'entre elles occupent le territoire du Wisconsin, à l'est du Mississipi ; mais cette occupation n'est que temporaire, et, dans un temps plus ou moins rapproché, toutes ces branches éparses et mutilées du grand arbre de la nationalité indienne, dont les rameaux couvraient l'Amérique, seront transplantées au sein du coin de terre que la politique des États-Unis leur a violemment assigné.
Quand après avoir repoussé devant eux la race aborigène, les États-Unis envahirent la rive occidentale du Mississipi, un vieux guerrier de la nation des Osages adressa le discours suivant à l'un des officiers américains :
« Le grand fleuve, le père des eaux, nous sépare de vous ; pourquoi venir nous chercher et vous établir sur notre rivage ? La terre du matin ne vous suffirait-elle pas ? Elle a, comme la nôtre, des eaux,
des forêts, des montagnes; elle vous offre, comme à nous, ses fruits, ses animaux, ses ombrages. J'en ai parcouru les contrées dans la fleur de ma jeunesse, et le tomahawk à la main, quand je cherchais à venger le massacre de ma famille, quand j'allais enlever les chevelures de mes ennemis pour parer ma hutte sauvage. Les plaines où je triomphais m'ont paru belles : leur état a-t-il changé ? Sont-elle devenues stériles?... Ces régions sont vastes; vous ne les remplissez pas encore, et, si elles vous suffisent, pourquoi changer de demeures? Vous avancez; et tout ce qui avait reçu la vie tombe et disparaît; l'incendie s'étend devant vous ; il éloigne ceux que vous ne pouvez atteindre, et vous vous emparez du désert que vous avez fait. J'ai prévu le sort qui attend les hommes rouges, quand, du haut de nos montagnes, j'ai vu la terre, que vous envahissez, se dépouiller de ces belles forêts qui avaient été notre séjour, quand j'ai vu ces nombreux troupeaux de buffalos, de cerfs, d'autres animaux sauvages, s'éclaircir dans les plaines et gagner précipitamment les savanes de l'Ouest.
« La terre est encore étendue derrière nous, nous ne sommes pas au terme où vous cesserez de nous poursuivre; mais les pays où vous nous réduisez sont déjà moins fertiles... Nos pères nous ont appris que d'autres régions s'étendaient au delà des montagnes; mais si nous franchissons cette barrière, les peuples que nous rencontrerons voudront-ils nous recevoir ? La terre qu'ils habitent ne leur a-t-elle pas
été donnée par le Grand Esprit, pour qu'ils puissent en parcourir paisiblement les . forêts > Sans doute, vous nous y poursuivrez encore, et les débris de nos nations, refoulés les uns sur les autres, ne laisseront plus dans les vastes contrées, qui leur avaient appartenu, que les monuments de leur passage et de leur destruction. Qui sait même s'il en restera quelque trace sur la terre > On dit que les grandes eaux l'enveloppent comme une ceinture ; si vous nous repoussez sans cesse vers leurs rivages, il viendra un temps où nos dernières générations ne pouvant plus s'éloigner davantage, et ne voulant pas plier sous la servitude, contempleront ce gouffre immense comme un dernier asile, et n'aspireront plus qu'à s'y ensevelir I »
Depuis ces éloquentes et prophétiques paroles, la race aborigène a commencé, vers l'Ouest, ce mouvement de retraite qui l'accule de plus en plus à Tabîme marqué du doigt du vieux guerrier...
Les tribus qui vivent à Test du Mississipi sont celles parmi lesquelles les mœurs primitives se sont conservées dans leur plus grande intégrité. La chasse et la pêche forment leur occupation principale, et elles apportent dans ces exercices cette merveilleuse habileté qui est toute l'industrie des peuplades sauvages. Tantôt les animaux poursuivis sont tués à coups de flèche, tantôt ils sont pris dans des pièges, ou même saisis à la course. Pour s'approcher de sa proie, le chasseur se revêt, parfois, d'une dépouille
semblable à celle de Tanimal qu'il convoite, et celuici, trompé, vient de lui-même s'offrir au trait qui le perce. Les Indiens s'éloignent jusqu'à cinquante lieues de leur foyer, s'ils pensent trouver une chasse abondante. Perdus au milieu des forêts immenses, leur instinct est leur guide, l'observation leur boussole; l'œil, tantôt levé vers le soleil, tantôt baissé vers le sol, ils s'orientent sur la marche régulière et immuable de l'un, sur les -mille accidents si variables de l'autre. En eux, les sens de l'ouïe, de l'odorat et de la vue ont acquis une telle subtilité qu'ils entendent l'ennemi ou la proie qu'ils ne voient pas, et flairent à la piste celui qu'ils ne peuvent ni voir, ni entendre. Pour eux, le bruit du vent a des accents, le frémissement des feuilles a son langage. La nature, enfin, ne saurait s'agiter, s'éclaircir ou s'assombrir, sans que ses mouvements, sa lumière ou ses ombres n'aient un sens pour ces enfants du désert, si richement doués par elle.
La traite des pelleteries est le principal négoce des Indiens, qui reçoivent en échange de. l'eau-de-vie, des couvertures, etc. Ils sont, par nature ou par expérience, extrêmement méfiants, et livrent rarement leurs marchandises avant de tenir en mains le prix offert par leurs contractants. La culture du maïs est à peu près la seule à laquelle ils se livrent, encore ce soin est-il abandonné aux femmes. Un Indien ne manie jamais que son tomahawc, son arc ou son fusil. Aucun autre instrument ne déshonore ses
mains et ne charge ses épaules. J'ai vu émîgrer des familles entières ; les femmes portaient, derrière leur dos, d'énormes sacs de provisions et deux ou trois petits enfants assis par-dessus les sacs. Le mari marchait en tête, droit et fier, son arc seul à la main.
La plupart du temps, les vases dans lesquels ils font cuire leurs aliments sont de bois. Ces vases ne pouvant être exposés au feu, ils élèvent peu à peu Teau, qui y est contenue, -jusqu'à Tébullition, en y jetant des cailloux brûlants.
Infatigable dans l'exécution de ses projets, l'Indien ne manquera pas à son dessein, si la terre ne manque pas à ses pieds. Il gravit les pics les plus escarpés, se laisse dévaler le long des précipices, franchit les torrents. Le but atteint, il s'enfonce dans un repos qui tient de l'insensibilité ; c'est à la fois le far niente du lazzarone, le nonchaloir de l'ottoman, et l'engourdissement du boa. Étendu sur sa natte de jonc ou sur la peau d'une bête fauve, il passe des jours entiers à fumer, dormir et boire, ne se levant que pour renouveler ses provisions épuisées ou pour répondre aux cris de guerre de ses chefs.
Lorsque les anciens, assemblés sous les arbres du conseil, ont résolu d'attaquer une nation voisine, on met sur le feu la chaudière de guerre, on envoie le calumet à toutes les tribus qui doivent faire partie de l'expédition; les rendez-vous sont fixés, et les chants de guerre entonnés par les chefs. A ces chants succèdent des danses bizarres. Puis, la troupe armée
cherche à surprendre son ennemi. Le nombre de chevelures rapportées du combat fait la gloire des guerriers. Les prisonniers, s*il en survit, sont mis à la torture, et victimes et bourreaux luttent de courage et d'inhumanité dans cet affreux combat livré parla vengeance à la douleur.
Les Sioux, quand ils sont surpris, emploient une singulière stratégie pour se défendre* A Taide d'un long couteau, ils creusent, en quelques minutes, dans le sol, un trou assez profond pour les contenir, et protégés par le rempart de terre qu'ils ont élevé sur les bords, ils tirent, du fond de ces fosses, sur leurs ennemis. Lorsqu'ils vont à une expédition, ils jurent de ne reculer devant aucun obstacle, et ils tiennenj cette promesse à la lettre. *Une troupe de leurs jeunes guerriers, liés par un tel serment, -franchissait une rivière couverte de glace, quand celle-ci s'entr'ouvrit et engloutit le chef qui marchait en tête. Celui qui le suivait ne recula pas d'une semelle, le troisième l'imita, puis le quatrième ; la moitié de la bande avait ainsi disparu dans le gouffre, quand les anciens, accourus après ces nouveaux Décius, les relevèrent de leur serment et les arrachèrent à la mort.
Je ne sais si ce sont ces mêmes Sioux, ou les Osages, qui rapportent leur origine à l'alliance conjugale d'un colimaçon avec un castor. En conséquence de cette tradition,. ces deux espèces d'animaux restèrent longtemps sacrées et inviolables pour eux ;
mais l'arrivée des Européens et le prix qu'ils offrirent des peaux de castors, rendirent, de tentation en tentation, les pauvres Indiens à la fois parricides et sacrilèges. Pour faire compensation à ce grand péché, dont ils sont fort honteux, ils ont considérablement augmenté les respects dont ils entourent les colimaçons, heureusement inutiles à ces corrupteurs d'Européens.
Le Code pénal des Indiens ne comprend guères qu'une loi : c'est celle du Talion. Œil pour œil, dent four dent, telle est la première de leurs maximes. Cependant toute espèce de crime est rachetable, pourvu que la victime ou sa famille consentent au rachat. Le coupable, admis à se libérer du châtiment par cette espèce de rançon, la divise ordinairement en trois parties. La première est destinée à arracher . la hache de la plaie du patient et des mains de son vengeur; la seconde, à essuyer le sang de la blessure ; la troisième, à la cicatriser.
Les Indiens aiment beaucoup à pérorer. Leur éloquence est verbeuse, mais remplie d'images empruntées à la nature. Ils possèdent cette simplicité du dire, naïve et forte, que les Grecs admiraient dans les Barbares. Ils gesticulent peu, élèvent rarement la voix ; en eux, toute l'action est dans le regard et dans la substance même de la parole. Ils gardent une dignité souvent comique, parfois imposante. Us aiment considérablement à négocier, et il est rare que, de tribu à tribu, il n'y ait pas quelque cotiféreucç
diplomatique d'ouverte, quelque protocole sur le tapis.
Leur gouvernement est une espèce d'oligarchie patriarcale, qui donne un chef à chaque famille, ei de ces chefs réunis forme le conseil suprême des anciens. Cette organisation, cependant, subit presque autant de modifications qu'il y a de tribus différentes.
Leur religion primitive est un polythéisme mêlé de beaucoup de nécromancie. Pour eux, tout dans la nature a non seulement une vie, mais une pensée; l'oiseau qui gazouille, le chien qui aboie, l'ours qui mugit, sont autant d'esprits qui parlent à la terre. Les astres sont les yeux du ciel, les nuages sont les reflets de sa pensée. Tout rêve est une inspiration, tout savant homme un prophète, toute prédiction un credo. Ils disent que la terre est ronde, que le soleil et la lune, père et mère des étoiles, tournent autour de nous, et il est fait mention d'un déluge dans leurs traditions. Manito et Manita sont les suprêmes génies du bien et du mal, les jongleurs sont leurs prêtres révérés.
Grâce à cette mythologie, il n'y a d'isolement nulle part pour l'Indien, même dans les déserts. Ses légendes sont des trésors de bonhomie dont la poésie est remplie de charme. Je ne citerai que la suivante. Elle explique l'originç des saisons.
L'hiver seul régnait sur la terre. Près du Lac Swpérieur vivait un savant homme à qui rien, disait-on, n'était impossible. On le croyait un Manito^ c estera»
DigitLzed by LjOOQ IC
dire un grand esprit. Il avait une femme et un enfant qu'il aimait tendrement. Cet enfant était si sensible au froid qu'il ne pouvait tirer Tare, de ses petites mains toutes transies, et que toujours il revenait de la chasse sans rapporter même un oiseau. Un jour qu'il rentrait dépité et pleurant, un écureuil lui adressa la parole du haut d'un arbre, et lui dit que s'il voulait suivre son conseil, il lui donnerait un moyen de faire cesser ce froid si affreux, dont lui-même, écureuil, avait fort à se plaindre, parce qu'il ne trouvait rien à manger sur la terre toujours couverte de neige. Le petit garçon lui ayant prêté l'oreille, il lui conseilla de bien bouder et pleurer devant son papa, jusqu'à ce que celui-ci, à qui tout était possible, lui eût promis de faire obtenir à la terre des saisons moins rigoureuses.
Ainsi fit le petit bonhomme, et son papa le Manito, bon père s'il en fut, lui promit d'aller, au péril de sa vie, arracher au firmament des vents plus doux et des saisons plus chaudes. Il partit, en effet, en compagnie de trois autres Manitos comme lui. Après avoir gravi de bien hautes montagnes, ils arrivèrent enfin à la dernière de toutes, qui touchait le ciel. Là, les quatre voyageurs, armés de leur arc, cherchèrent à percer le firmament à coups de flèche ; ce à quoi ils réussirent, après bien des efforts. Alors, ils entrèrent dans le ciel par le trou qu'ils avaient pratiqué, et le papa Manito se hâta de faire échapper, par la • même ouverture, le doux été, avec tous les oiseaux
de cette riante saison. Mais les esprits du ciel ne se furent pas plus tôt aperçus du vol, qu'ils coururent sus aux téméraires aventuriers ; ceux-ci s'enfuirent par où ils étaient entrés, à l'exception du papa Manito qui prit une autre direction. Les esprits du firnaament songèrent d'abord à retenir Tété fugitif; mais il était déjà à moitié échappé. Ils n'eurent d'autre expédient à prendre, pour ne pas le perdre en entier, que de le couper par le milieu, ce qui fit que l'été descendit sur terre tronqué à ses deux exttémités, appelés printemps et automne.
Après cette opération, les esprits se mirent à la poursuite du papa Manito qui courait à travers les champs fleuris du firmament. Ils lui lancèrent mille traits qui ne le blessaient pas, parce qu'il n'était vulnérable qu'à un seul endroit, dont la largeur n'excédait pas un pouce. Cet endroit ayant, pourtant, été atteint, il tomba, et dit, avant d'expirer ; « Mon enfant ne souffrira plus du froid. J'ai donné à la terre pour huit à dix lunes de doux temps. Je meurs heureux! »
Parmi les tribus indiennes, exportées à l'Ouest du Mississipi, se trouvent quelques commencements de civilisation européenne, qui font un bizarre contraste avec le fond des mœurs naturelles de ces tribus. Ainsi les Choctaws et les Creeks, naïfs imitateurs des institutions américaines, se sont donné une constitution écrite! Ils ont même été jusqu'au jugement par jury! Ils se sont bâti des maisons assez confortables, ont entrepris la culture des champs avec suc-
ces. Ils élèvent des chevaux, et comptent parmi eux quelques industriels qui possèdent, dit-on, jusqu'à 15,000 dollars de capital. Ils ont fait venir des machines à éplucher le coton et ont établi quelques moulins à blé et à scie, en même temps que des ateliers de tissage et de filature.
Les Shawanées et les Delawares, non moins avancés qu'eux, ont de plus une imprimerie, avec laquelle ils ont publié des livres d'école et de poésie sacrée, en divers idiomes indiens. Il y a un journal, écrit en langue Shawanée, qui paraît une fois par mois 1
Mais ce sont là de rares exceptions. La grande masse des Indiens est restée réfractaire aux mœurs des blancs. Tantôt elle a tenté de leur disputer les forêts les armes à la main, tantôt elle les leur a abandonnées moyennant une subvention annuelle que le cabinet de Washington s'est engagé à leur fournir à titre d'indemnité. Mais cette indemnité a presque constamment disparu en route avant d'arriver à sa destination. Jamais rapine ne s'est pratiquée d'une façon plus scandaleuse. Les pauvres Indiens ont eu beau envoyer des députations à Washington et se plaindre de la non-exécution des engagements pris envers eux. Après avoir obtenu de belles promesses et quelque satisfac* tion partielle, les mêmes vols recommençaient. Alors plusieurs tribus ont perdu patience et se sont révoltées. Mais les massacres qu'elles ont commis n'ont fait qu'exciter contre elles les passions populaires. Le cabinet de Washington a été obligé 4e venger
ses officiers et ses soldats égorgés, et c'est ainsi que se sont toujours réglés les comptes entre les Indiens et lui.
Ce compte finira, comme je Tai dit, par l'extiaction totale de ces derniers débris de la race aborigène. C'est une fatalité un peu honteuse pour l'humanité, que cet écrasement du fort par le faible, au physique comme au moral. Mais c'est la loi. Dura lex^ sed lex. Les nègres la subiront aux États-Unis, tout comme les Indiens, parce que, comme les derniers, ils ne se reproduisent qu'entre eux. Les Américains les ont affranchis, mais les deux races ne s'allient pas. Un nègre n'est devenu l'égal d'un blanc qu'aux yeux de la loi; dans la vie sociale, l'abîme est resté presque le même qu'au temps deTesclavage. J'ai déjà raconté que quand un nègre veut prendre place dans un omnibus ou un tramway à côté des blancs, on le chasse impitoyablement en dépit de toutes les ordonnances. Il faut avouer aussi que cet ostracisme a pour excuse des raisons physiques, qui l'emportent sur les raisons de sentiment. Voilà l'égalité dont jouissent les noirs dans les États abolitionistes du Nord. Dans les anciens États esclavagistes du Sud, les nègres sont comparativement mieux traités. On est habitué à leur odeur et à leur contact. Mais ce à quoi les planteurs ne peuvent s'habituer, c'est aux exigences pécuniaires et autres de leurs anciens esclaves, montés au rang de salariés faisant }aur prix, ou faisant grève. Un écrivain louisianais
disait dans un livre publié récemment que beaucoup de planteurs ne voyaient de salut pour eux que dans l'expulsion totale des nègres et leur remplacement par des coolis chinois. L'auteur, M. Alfred Mercier, combattait cette tendance de ses compatriotes, et plaidait la cause des nègres sans lesquels, suivant lui, la culture du coton, du sucre et du riz serait impossible dans le Sud, dont elle constitue la richesse. Je crois qu'il a raison. Mais les passions l'emportent souvent sur la raison dans les pays méridionaux où la tête est chaude. Il y a lieu de croire cependant que l'intérêt aidant, le plaidoyer de M. Alfred Mercier sera plus écouté dans la Louisiane que celui d'un autre Louisianais, M. l'abbé Adrien Rouquette, en faveur des Indiens ne l'a été jusqu'à présent à Washington.
M. l'abbé Rouquette, dont j'aurai à reparler, a fait revivre dans la Louisiane la tradition des anciens missionnaires français, les pères Marquet, Joliet, Hennepin, et autres, qui ont courageusement entrepris, les premiers, de gagner le cœur des tribus indiennes au catholicisme et à la France. Comme eux, il a pris à cœur son apostolat, et quand, par ses relations de famille et ses talents littéraires, il pouvait prétendre à une haute position dans le clergé louisianais, il a préféré à cette séduisante perspective la vie d'un simple missionnaire allant catéchiser les sauvages. En vivant parmi ceux-ci, il s'est attaché à eux, a pris goût à leur existence, et s'est fixé parmi eux.
De leur côté, les Chactas ou Chattas, parmi lesquels il a dressé sa tente, Pont adopté comme un des leurs et lui ont donné le nom de Chahta-ina, ou vrai Chattas. L'abbé Rouquette a accepté le baptême indien, et c'est sous ce nom qu'il est en train de publier l'histoire de sa vie accidentée, dans laquelle une jeune Indienne a joué un rôle qui n'a pas été étranger à sa résolution de vivre sur la terre où cette vierge était morte. Il s'est fait le poète de la solitude qu'il a chantée en prose et en vers. Une partie de son livre, dont il a bien voulu m' envoyer les bonnes feuilles, est consacrée, comme je l'ai dit plus haut, à plaider la cause des Indiens au tribunal de la justice américaine. Il définit comme suit cette race.
Il y a dans l'Indien quelque chose d'homérique ei de biblique, quelque chose de la grandeur orientale et primitive. L'enfant sauvage, élevé chez les peuples civilisés, retourne à la vie indépendante comme à sa nature primitive ; mais l'enfant de l'homme civilisé, s'il est nourri dans la vie sauvage, ne revient qu'involontairement à l'existence policée, toujours factice et contrainte. Plus une créature est formée et développée dans toute sa naïveté naturelle, plus elle es belle et digne de notre admiration ; car plus,alors, elle tend à remonter vers son principe, plus elle aspire à retourner à son type primordial, à reprendre sa beauté originelle. La vie nomade et pastorale, la vie rurale et agricole, est plus conforme à notre nature que la vie urbaiae et sédentaire, artificielle et mercantile; le
colon vaut mieux que le marchand, le cultivateur que l'artisan, le producteur que le consommateur.
Vivre selon les lois de la nature, premières lois de Dieu, vivre comme vivent les Indiens, vaut mieux que vivre selon les lois arbitraires et les conventions capricieuses d'une fausse civilisation et d'une société païennement organisée. L'Indien est plus rapproché de Dieu que le païen civilisé, le sybarite raffiné et blasé, le vieillard de vingt ans, qui ne sait plus s'il a une âme et qui traîne son corps flétri comme un tombeau dont le poids l'écrase.... Hélas! nous ne sommes que trop civilisés I
La poésie est la langue primitive de l'homme. Les premières langues des hommes furent des chants plutôt que dis discours. Les Indiens chantent ; ils modulent, en parlant, leur langage ; ils expriment plutôt des sentiments que des idées ; ils s'adressent plutôt au cœur qu'à l'esprit. Comme ils ont plus de sensations que d'idées abstraites, ils se servent d'images sensibles pour exprimer presque toutes les abstractions de leur esprit; ils font un grand usage dcmétaphores, d'emblèmes, d'allégories; ils personnifient tous les objets inanimés, emploient les tropes les plus énergiques pour se faire comprendre; ils sont orateurs et poètes, et prodiguent des expressions telles que, hache de guerre, calumet de paix y ceinture d'amitié, la main du cœur, le soleil de la nuit. Ils cherchent hors d'eux-mêmes des signes représentatifs des idées dans leur esprit et des sentiments dans leur
cœur. Entièrement ignorants du jargon des écoles, ils parlent naturellement, poétiquement, d'une manière oratoire et dramatique. Ces fiers descendants de guerriers et de sages tels que Taménend et Técumseh, Uncas et Pontiac, Push-ma-Taha et Shulus-Huma en se voyant aimés, admirés et célébrés par des pâles visages tels que Chateaubriand, Cooper, Longfellow et Gayarré, peuvent facilement dédaigner les calomnies outrageantes et les niaises plaisanteries des vulgaires et prosaïques médiocrités, comme des géants méprisent les insultes d'invisibles et impuissants Lapons.
L'éloquent avocat des Indiens termine ainsi leur défense :
<c Oh! oui, s'il est une race intéressante par ses malheurs, et dont le sort soit digne des plus vives sympathies du cœur humain; s'il est une cause capable d'attendrir et de gagner les âmes les moins sensibles, en deçà et au delà de l'Océan; si jamais une œuvre de charité s'est présentée à nous avec tous les caractères qui la recommandent au zèle le plus compatissant et à la plus affectueuse générosité : cette grande œuvre, c'est bien l'œuvre des Missions indiennes.
« Ah! si nous avions cette éloquence, qui s'exprime sans colère comme sans amertume, en faisant le récit des longues infortunes d'une race qui n'attend plus qu'un tombeau creusé par la civilisation, notre voix aurait un accent si plaintif, nous jetterions un cri si
douloureux, qu'il retentirait de porte en porte jusqu'aux portes du Vatican, et qu'il arracherait un écho sympathique de chaque cœur ému, et un secours bienfaisant de chaque main généreuse !... Mais nous ne sommes nous-même qu'un Sauvage, aussi inhabile dans l'art de la rhétorique que dans l'art de flatter pour obtenir, et d'importuner pour arracher I »
J'ai bien peur, en effet, que l'abbé Rouquette, malgré son dévouement, ne soit condamné à entendre dire de lui comme du prophète : Vox damavit in deserto. Sa voix serait écoutée que cela ne changerait rien à l'avenir des Peaux-Rouges. Cette race qui, il y a à peine trois siècles, peuplait, à l'exclusion de toute autre, les vastes territoires de l'Amérique du Nord, disparaît tous les jours, avec une rapidité qui a quelque chose de fatal. Il semble que le contact seul des blancs ait suffi à la frapper de stérilité. Les Peaux-Rouges ont été convertis, pour la plupart, au christianisme; .dans le Canada, ils y sont traités fraternellement, et cependant ils y dépérissent.
Je lis dans les Notes sur le Canada, petit volume très intéressant publié par M. Paul de Ca?es, en 1880 : « Les Peaux-Rouges du Canada n'ont pas à se plaindre des vexations ou des privations auxquelles on a pu attribuer leur disparition en d'autres pays. Les derniers débris de leurs tribus vivent, sous la direction de leurs chefs, sur des territoires dont la propriété leur est garantie par des traités et sauvegardée par des privilèges spéciaux, qui les mettent
à Tabri de déprédations injustes de la part des particuliers. Ils ne peuvent pas non plus se plaindre d'être trop à Tétroit, disséminés, comme ils le sont, par tribus de quelques centaines d'âmes, sur un territoire immense, dont une grande partie, encore inexploitée, leur est ouverte pour la chasse ou la pêche. Cependant, au Canada, comme partout, du reste, où ils viennent en contact avec la civilisation, sans cause apparente, ces robustes enfants de la nature s'étiolent et dépérissent. Le fait est indiscutable ; mais où doit-on chercher la véritable cause de ce phénomène physiologique ? » C'est une question qui se pose aussi à Taïti, où le même phénomène se reproduit, depuis que nous sommes venus nous établir aux îles Marquises, à côté des aborigènes.