DES CHANCES DE DUREE DE L UNION AMERICAINE
La modération apportée par le Président Hayes dans la politique du Nord à Tégard du Sud, a eu cet heureux effet d'éteindre en grande partie chez celuici les aspirations séparatistes que la persécution eût entretenues et avivées. Ces aspirations sont restées plus vivaces parmi les femmes que parmi les hommes. Cela s'explique par la différence des caractères et des épreuves qu'ont subies les deux sexes. Les hommes ont souffert surtout dans leur corps et les femmes dans leur âme, c'est-à-dire, dans leur amour-propre. On a maltraité les uns, mais on a humilié les autres, et elles ne l'ont point pardonné. M. d'Haussonville raconte que, pendant son séjour à Richmond, en 1881, une jeune fille appartenant à l'une des premières familles de la ville lui disait avec orgueil : « Je suis fille de rebelle. » Mais ces fiers caractères s'efface-
ront avec le temps. La grande majorité des habitants du Sud est convaincue que la séparation n*est plus qu'un rêve impossible à réaliser, en face de Tiinmense supériorité de nombre et de richesse des États du Nord, de TEst et de TOuest. Pour que ce rêve devînt possible, il faudrait que l'Ouest, tout entier, s'y associât, depuis les montagnes Rocheuses jusqu'à rOcéan Pacifique. Ce grand déchirement s'opérera peut-être quelque jour, par l'excès même du développement que prendra l'Union. Mais ce jour est fort éloigné. La Californie, qui a parlé de séparation à propos des Chinois, y regardera à deux fois, car si elle a devant elle le Pacifique, elle a derrière elle l'Atlantique, qui n'est pas moins nécessaire à sa fortune. Or, pour être en rapport avec l'Atlantique et l'Europe, elle aura besoin des chemins de fer allant de San-Francisco à New-York, même après l'ouverture du canal de Panama. Les diverses parties de l'Amérique du Nord sont donc liées l'une à l'autre par un intérêt commun. Voilà ce qui les fera vivre ensemble pendant longtemps encore, malgré les différences de leurs tempéraments. A cette raison d'intérêt, il faut ajouter celle de l'orgueil national. Les Américains sont fiers de faire partie d'un grand peuple, avec lequel le reste du monde est obligé de compter. Ce sentiment de vanité a contribué énormément à accroître le parti de la centralisation qui veut remplacer la vieille Union par une nation une et indivisible. C'est le jacobinisme qui l'emporte sur
le fédéralisme. Cela paraîtra peutà ceux qui, chez nous, veulent en mune. Félicitons les républicains n'être pas encore si avancés.