LES PLANS DE M. BLAINF
Lorsque, Tannée dernière, M. Blaii d'État de M. Garfield, résolut de récla États-Unis le droit exclusif de protectio: de Panama et son canal projeté, il ce ment que l'Angleterre tirerait du traité wer contre cette prétention, et, avec ce ture américaine qui ne doute de rien, l'Angleterre sa renonciation amiable ai lui conférait ledit traité. Il va sans dire terre n'entendit pas de cette oreille. Ell< bitude d'abandonner pour rien les titrei sède. M. Blaine en fut donc pour ses fr M. Chester Arthur a repris la négociatii M. Blaine, et dans une dépêche réce déclaré au cabinet de Londres que le pi États-Unis seul est suffisant, que la gar rope est inutile et que toute interventio
sance européenne dans les affaires américaines léserait les droits des États-Unis.
M.Arthur sera-t-il plus -heureux que M. Blaine? Ce dernier a été également déçu dans le projet qu'il avait conçu de réunir à Washington une conférence de toutes les Républiques hispano-américaines, devant servir ses idées d'agression, sous prétexte d'entente internationale et de médiation; car il ne s'agissait nullement d'un arbitrage accepté par les divers belligérants, soit par le Chili en guerre avec le Pérou et la Bolivie, ou par le Mexique et le Guatemala à la veille aussi d'en venir aux mains. Les Républiques hispano-américaines étaient invitées à envoyer des délégués à Washington pour y délibérer en commun sur les questions qui intéressent chacune d'elles, et pour régler ces questions en principe, à la majorité des voix. Or, chaque gouvernement ne devant être représenté que par un délégué, le Chili n'aurait eu qu'une voix à opposer aux deux voix du Pérou et de la Bolivie, tandis que le délégué du Mexique se fût trouvé seul devant les cinq délégués de l'Amérique centrale, très probablement d'accord pour appuyer les vues du Guatemala. Aussi le Chili et le Mexique ont-ils décliné l'invitation de M. Blaine. Dans son message du i8 avril 1882, le président Chester Arthur a invité le Congrès à exprimer son opinion sur le projet de conférence des Républiques hispanoaméricaines, en laissant entendre qu'il n'en poursuivrait l'exécution que si le Congrès Vy encourageait.
Or, le Congrès ne s'est pas pressé de donner cet encouragement. C'est que de nouvelles découvertes diplomatiques ont été faites, depuis que M. Blaine a été remplacé à la secrétairerie d'État par M. Frelinghuysen. Les dépêches diplomatiques trouvées et publiées par son successeur, à la demande du Congrès, ont produit dans le public américain une émotion très vive, à là suite de laquelle le Congrès a voté une enquête portant sur des manœuvres financières et politiques d'une certaine gravité. Elles étaient résumées comme suit dans un article du New-York Herald du mois d'avril 1882*
« Une grande partie du public croit, et avec de bonnes raisons, qu'il y a quelque chose de plus qu'une question d'argent véreux dans la politique de M. Blaine, à l'égard du Chili et du Pérou, et que, tandis qu'il avait indubitablement l'intention de pousser le pays à une guerre avec le Chili, ce. n'était encore cependant qu'une partie d'un complot formé et préparé secrètement, pendant la longue maladie du général Garfield. Ce complot, comme le prouvent les dépêches publiées, visait :
« Premièrement, à une guerre avec le Chili et à l'établissement d'un protectorat sur le Pérou ;
« Secondement, à une guerre avec le Mexique à propos de la ligne frontière du Guatemala, au sujet de laquelle M. Blaine a écrit avec une telle rudesse au Mexique, dans l'intention formelle de provoquer une rupture de la paix ;
« Troisièmement, à une guerre avec la Grande- Bretagne sur la question du transit isthmique.
« La politique de M. Blaine était un appel à tou^ les aventuriers, spéculateurs et traitants du pays. C'était un complot dont le succès n'aurait pu profiter à aucun intérêt américain légitime ; mais il y voyait une perspective favorable à l'accroissement de sa propre puissance, élevée sur les épaules des moins patriotiques et des moins respectables de ses coQcitoyens. Heureusement pour la prospérité future du pays, le complot a été découvert à temps. Nous ne sommes pas surpris. Mais il faut que l'enquête soit poussée à fond. »
Des scènes très scandaleuses oat eu lieu dans le comité d'enquête devant lequel M. Blaine a dû comparaître. Un jeune membre du Congrès, M. Perry Belmont, fils de M. Auguste Belmont, représentant de la maison Rothschild à New- York, ayant un peu harcelé M. Blaine de ses questions, l'ex-ministre perdit patience de se voir ainsi tenu sur 1| sellette par un jeune homme, et il a refusé de répondre à un boy (un gamin) qui, d'après lui, avait fait deux fausses citations et par conséquent n'était pas un gentleman. Cette accusation fit monter le sang à la tête du jeune Belmont, qui y répondit en traitant M. Blaine de « manant et de lâche ». Le lendemain, M. Belmont, plus calme, fit des excuses au comité pour son emportement, et par cet acte très noble et très habile, il reprit le beau rôle vis-à-vis de M. Blaine « qui avait
commencé », comme on dit des querelles vulgaires.
L'enquête a disculpé, je crois, M. Blaine des accusations de spéculations véreuses portées contre lui, mais non de ses nienées politiques. Si, sous sa direction, le cabinet de Washington* avait persisté à imposer au Chili et au Pérou son arbitrage, rappelant la fable du troisième larron, c'eût été la guerre avec les puissances maritimes de l'Europe. La chute de M. Blaine est venue conjurer ce danger qui a fait nommer l'ex-secrétaire d'État le Gambetta américain. Mais l'ambition des deux hommes est bien différente. M. Gambetta n'a pas rêvé la domination de son pays sur l'Europe. Il n'aspire qu'à lui rendre les frontières qu'il a perdues. Si l'ambition de M. Blaine avait été celle-là, elle aurait été honorée et saluée de tous.
Mais, comme je l'ai déjà dit, l'esprit d'accaparement et de domination est devenu la faiblesse de la nouvelle génération américaine, qui la prend pour un signe de force. Elle se croit assez puissante pour jeter le dé à l'Europe entière, et lui fermer l'accès d'un continent qu'elle regarde comme sa propriété. C'est là une funeste tendance, qui serait grosse de complications futures, si la majorité de ce peuple pratique et sage, après réflexion, ne l'emportait pas de beaucoup sur la minorité aventureuse. Le premier mouvement de cette démocratie peut être mauvais, mais presque toujours le second est bon.