HISTOIRE DE LA DOCTRINE MONROE
Une des raisons supplémentaires qui attachent les Américains du Nord et de l'Ouest au maintien de l’Union, c’est l'ambition qu’ils nourrissent également d'étendre leur empire bien au delà des limites actuelles. Cette ambition ne dépassait pas hier le Mexique, mais elle s'étend jusqu’à l’isthme de Panama, depuis que M. Ferdinand de Lesseps a voulu mettre la main sur ce co'n de terre dans lintérèt du monde entier. L'intérêt américain devient alors subordonné à celui de tous les autres. Cette subordination a paru aux Américains une atteinte à leur liberté et au protectorat exclusif qu’ils prétendent exercer sur tout leur continent. Cette prétention a été exprimée officiellement par M. Blaine, le secrétaire d'État de M. Garfeld, au nom de la doctrine Monroe, qu’il a résumée en ces mots : « L'Amérique aux Américains. » Cette maxime, un peu outrecuidante, serait
juste, si le Nouveau-Monde n’avait été découvert, peuplé, défriché et civilisé que par une seule nation. Mais presque toutes les nations de l’Europe ont contribué à son développement. Elle est leur œuvre commune. Chacune d’elles a plus spécialement acquis des titres sur telle ou telle ‘partie du continent, les Anglais, les Français, les Hollandais sur l'Amérique du Nord, les Espagnols et les Portugais sur l’Amérique centrale et celle du Sud. Mais chacun des peuples nouveaux n’a atteint le degré de prospérité à laquelle ilest parvenu qu’à l’aide des autres peuples, c’est-à-dire de l’émigration. Chacun est donc maitre chez soi, mais personne ne l’est chez les autres. Il n'y a que des égaux et pas de maîtres.
Les Américains du Nord ne regardent pas moins la doctrine de Monroe comme leur donnant des droits spéciaux, une espèce de droit d’aînesse, et ils l’invoquent comme une sorte de dogme national, dont ils font remonter l'honneur exclusif à l’ançien Président qui lui a donné son nom. Or, rien n’est moins fondé que cette paternité, si l’on en juge par une discussion qui eut lieu, il y a plus de vingt ans, dans le Sénat de Washington,entre Pierre Soulé et M. Mason, président du comité des affaires étrangères.
En 1823, Monroe avait succédé comme Président de l’Union à John Adams, lorsqu’en Europe, le Congrès de Vérone se rassembla. L'Espagne devait y demander le concours des puissances européennes pour le rétablissement de son autorité dans les colo-
nics du continent américain. Cela ne plaisait ni aux États-Unis, ni à l'Angleterre qui protégeait la révolution dans la Péninsule. M. Monroe chargea M. Rush, ministre des Etats-Unis à Londres, de sonder M. Canning au sujet de la reconnaissance de l'indépendance des colonies espagnoles et d’une déclaration simultanée de principes par l'Angleterre et l’Union américaine. Celle-ci n'entendait donc pas parler en son nom seul et soutenir une prétention purement américaine. Pour amener M. Canning à ce partage du protectorat américain, M. Rush se servit habilement d’une rumeur qui prêtait à la France le dessein d’acquérir quelques-unes des anciennes colonies espagnoles de l'Amérique, soit par voie de conquête, soit par une cession de l'Espagne. Il savait que cette rumeur avait déjà préoccupé le cabinet anglais, qui avait adressé sur ce sujet une note à son ambassadeur à Paris. M. Rush exprima à M. Canning la pensée « que l'Angleterre ne resterait point passive en présence d'une telle tentative de la part de la France ». Alors, M. Canning demanda à M. Rush « ce que, suivant lui, dirait le gouvernement américain d’une alliance, main en main, avec l'Angleterre, sur une telle question ». En communiquant ces curieuses conférences au secrétaire d’État, le 28 août 1823, M. Rush lui dit : « Si M. Canning me demande si je suis préparé à lui faire la déclaration, au nom de mon gouvernement, que, dans le cas où la Grande-Bretagne reconnaîtrait sans plus de délai l'indépendance
des colonies espagnoles, nous ne resterions pas inactifs en présence d'une attaque de la Sainte-Alliance contre les Etats, je suis dès à présent déterminé, dans mon jugement, à faire explicitement une telle déclaration, et à l'avouer devant le monde entier. » Cette détermination impromptue de M. Rush fut approuvée par le Président Monroe, et cette approbation fut la préface de la fameuse doctrine proclamée par lui dans le message qu’il adressa au Congrès, au mois de décembre 1823, doctrine d’après laquelle la République des États-Unis ne devait pas permettre aux gouvernements européens de fonder aucune colonie nouvelle sur le continent américain. Mais qui avait le plus gagné de l'Union américaine, ou de l'Angleterre, à cette profession de foi faite de concert avec cette dernière et qui l’admettait, par conséquent, au partage du protectorat? Pierre Soulé pensait que c'était l'Union américaine, M. Mason était d'avis, au contraire, que dans les conférences secrètes tenues entre M. Canning et M. Rush, celui-ci n'avait pas été le plus fin des deux. C'était, d’après lui, M. Canning qui, n’osant ouvertement combattre les desseins prêtés à l'Espagne et à la France, aurait imaginé de mettre les États-Unis en avant. M. Rush, se laissant prendre à ces ouvertures, aurait essayé d’abord de lier l'Angleterre par une reconnaissance immédiate. de l'indépendance des colonies espagnoles. Mais M. Canning n’osa pas se compromettre jusque-là, l'attitude de l’Europe monarchique
le retenait, et il se borna à faire concevoir au cabinet de Washington des espérances qui entraînèrent le président Monroe à proclamer, dans son message de décembre 1823, l'intention des États-Unis de protéger les colonies émancipées de l'Amérique contre les entreprises des puissances étrangères. Mais il ne réclamait pas cette protection pour lui seul, puisqu'il l'avait résolue d’un commun accord avec l’Angleterre.
"> cabinet de Washington fit un acte plus explicite quelques années après. Le gouvernement anglais ayant cherché à développer sa colonie de Honduras en y annexant plusieurs îles voisines de la côte, la démocratie américaine protesta et invoqua la doctrine Monroe. Mais, après de longues négociations entre M. Clayton, secrétaire d'État américain, et M. Bulwer, ministre d'Angleterre à Washington, il fut signé en 1850, entre les deux gouvernements, un traité, connu sous le nom de Clayton-Bulwer, dont j'ai déjà parlé, en vertu duquel l'Angleterre s'était engagée à n’occuper aucun point de l'Amérique centrale, mais les États-Unis prenaient le même engagement et ils reconnaissaient à l'Angleterre le droit de contribuer à la protection du canal qui devait, dès lors, être tracé dans l’isthme de Panama.