Conférence faite à VArt et la Vie le 22 novembre
lisme et de raristocratie. Elles sont les règles de rinégalité morale et les conditions de la vie sociale. Si les forts et les faibles avaient été dès Torigine parfaitement bons et purs, le contrat inconscient qui les lie n'aurait jamais été rompu. Mais la bonté et la pureté ne sont que des réussites tardives de la nature. Le faible admire le fort, mais il l'envie et le hait d'être plus fort que lui; le fort protège le faible, mais il le méprise d'être le faible, et leur association n'est trop souvent qu'une oppression coupée par des révoltes. Le mythe de Caïn et d'Abel, celui de Zeus et des Titans sont les antiques symboles de tout socialisme et de toute aristocratie. Etre socialiste, c'est s'allier entre faibles contre forts, c'est protester entre opprimés contre les oppresseurs, c'est aussi haïr, entre impuissants, les puissants. Etre aristocrate c'est protéger les faibles, c'est trop souvent aussi, puissants, opprimer les impuissants et faire triompher l'orgueil avec la supériorité.
La justice et l'injustice sont donc mêlées intimement dans la socialisme comme ils le sont dans l'aristocratie. Tout l'effort de la pensée humaine doit être pour enlever à chacune de ces conceptions la part d'injustice qui la condamne et lui laisser seulement la part de justice qui la légitime. Le socialisme et l'aristocratie, débarrassés des aiguillons égoïstes qui les excitent l'un contre
tence nécessaire et leurs conflits réciproques à travers les races, ont passé par trois grandes époques, qui sont celles même de l'humanité : les temps antiques, le christianisme et la Révolution. Il y a un ordre historique qui est aussi un ordre logique, sans doute parce que notre esprit est l'héritier des siècles. L'état que nous concevons comme le plus bas dans la morale est aussi celui qui est le plus reculé dans le temps. L'histoire des conflits du socialisme et de l'aristocratie le prouve une fois de plus. Cette histoire, c'est celle des contraintes successives que ceux qui se disaient ou se croyaient les meilleurs ont fait subir aux plus faibles. Ces contraintes sont d'autant plus barbares que nous remontons plus haut dans l'histoire. Elles se légitiment et s'adoucissent à mesure que nous nous rapprochons de notre siècle.
Les temps antiques n'ont guère connu que l'aristocratie de la force : c'est la plus naturelle et la moins morale de toutes. La force du corps est la supériorité immédiatement apparente. C'est à peu près la seule que les enfants, ces hommes d'autrefois, reconnaissent dans leurs jeux. La première de toutes les aristocraties fut une aristocratie guerrière. Avoir de bons poings et de bonnes armes fut longtemps la meilleure des raisons. C'est l'aristocratie de l'animal : il n'est pas
forts en s'abritant de la justice des Dieux. L'axe de Taristocratie se déplaça. Les meilleurs furent les plus religieux : la théocratie s'ébaucha. Saluons en elle la première apparition d'une aristocratie intellectuelle, libératrice de la force par les symboles qu'elle savait déjà créer. Apparition éphémère et trop tôt voilée, quand les prêtres aliénèrent leur mission idéale au profit d'avantages matériels, et quand on les vit s'allier aux chefs militaires pour peser sur le peuple d'un poids aggravé par la superstition. Ils imposèrent cette croyance que la force est un instrument des Dieux dans la main des rois. Ils divinisèrent la violence et consacrèrent la contrainte. Les morts sont encore si vivants parmi nous, que les clergés et les noblesses, après avoir opprimé l'humanité pendant tant de siècles, nous obsèdent toujours de leur intolérance.
Comment les opprimés du vieux monde tentèrent-ils de rompre le double cercle de contrainte où ces castes les avaient enfermés? C'est ici qu'il nous faut honorer pieusement la Grèce. La race des Grecs, cette race « d'hommes beaux et bons », comme ils aimaient à dire eux-mêmes, ne put jamais supporter l'abrutissement des théocraties orientales. Elle institua les lois, qui remplacèrent les Dieux. Elle mit une limité à la force de chacun en faisant prédominer la force de tous.
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multitudes misérables, la contrainte sociale s'abattait aussi barbare, aussi inexorable que jadis la contrainte militaire ou la contrainte religieuse. Les aristocraties antiques, même celles de la Grèce, n'avaient que très imparfaitement éliminé cet élément d'injustice qui justifie les revendications d,u socialisme. N'ayant affranchi qu'une petite minorité d'hommes, elles maintenaient la plupart sous une tyrannie de plus en plus révoltante aux regards de la raison. Elles contenaient en elles, une contradiction par quoi elles devaient être perdues.
Le christianisme apparut qui brisa ces prétendues barrières entre citoyens et esclaves, en proclamant que tous les hommes étaient frères et égaux devant Dieu. Pour la première fois la légitimité de la contrainte fut niée, et la loi d'amour régna. L'homme dans lequel l'humanité se contempla alors manifesta si pleinement son image qu'elle lui donna le nom d'Homme-Dieu. Une nouvelle aristocratie brilla dans le monde. Saluons-la du nom d'aristocratie morale. Les meilleurs ne furent plus les guerriers, ni les prêtres, ni les citoyens, mais les « hommes de bonne volonté ». L'amour, la pitié, le respect des faibles, le sacrifice entrèrent dans l'histoire avec les robes blanches des martyres que les empereurs jetaient aux lions de l'amphithéâtre. Hélas! pourquoi
Une aristocratie morale, qui n'est que morale, reste sans défense. Elle est condamnée à périr, ou à vivre déshonorée par les méchants qu'elle n'a pas su ou voulu dompter. La théorie de la nonrésistance au mal, cette théorie qui est le point faible de l'Evangile et que le vieux Tolstoï a si funestement propagée de nos jours, fut le germe d'impuissanee qui altéra l'expansion du christianisme.
Au IX® siècle, la théocratie et la féodalité introduites dans le christianisme même l'avaient gâté pour jamais. Mais le plus grand point n'en restait pas moins acquis, à savoir l'affranchissement de l'homme intérieur, la précellence reconnue, en idée sinon en fait, de l'aristocratie spirituelle. Pour briser à nouveau l'oppression sous laquelle les rois, les prêtres et les nobles avaient reployé l'âme humaine, un effort décisif était nécessaire. Les aspirations qui ne s'étaient fait qu'un jour trop timide dans l'Evangile devaient être pleinement satisfaites. L'humanité réclamait une émancipation suprême. Ici apparaît la mission prodigieuse de la France. On l'a trop peu remarqué : dès le xvu® siècle, en pleine cour de Versailles, une aristocratie intellectuelle se constitue grâce à de« écrivains qui ne s'en doutaient pas. Descartes, Pascal, Molière, Racine, La Bruyère, Fénelon, ces respectueux fidèles de la religion catholique et de
d'ici-bas. Incomparable époque, dont la seule mais terrible erreur fut de prendre Tidéal pour le réel! Ivres qu'ils étaient du vin de la pensée pure, insoucieux des nécessités historiques où leur temps se débattait, confiants dans l'excellence de la nature mème^ les révolutionnaires prétendaient fonder immédiatement le royaume de la liberté, de l'égalité et de la fraternité intégrales. Vous savez comme moi à quelle formidable banqueroute une telle ignorance de la nature humaine, un tel mépris de l'histoire devaient aboutir. J'ai développé ailleurs * les conséquences de la métaphysique révolutionnaire et bien d'autres l'ont fait avant ou avec moi. Mais ce que l'on n'a peut-être pas assez dit, c'est que la grande erreur de la Révolution, celle qui enveloppe toutes les autres, fut d'affirmer en fait l'égalité absolue de tous les hommes et de nier par là même la nécessité d'une aristocratie sociale.
Cette erreur est déjà toute dans Rousseau.
L'homme, affirme-t-il, est né bon, et c'est la société qui le rend mauvais. D'où il suit que si tous les hommes sont bons de nature, ils sont tous égaux et libres en nature. Le dogme de l'égalité absolue dérive du dogme de la bonté originelle
1. V Aristocratie intellectuelle et les principes de i789, conférence faite à « VArt et la Vie », le 5 avril 1894.
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et de Lassalle. Les assises profondes de cette doctrine reposent dans une philosophie nouvelle de l'Histoire, dont Hegel est le père spirituel, comme Rousseau avait été le père spirituel de la Révolution française.
Tous les politiques allemands, ceux d'extrême droite, et ceux d'extrême gauche, se rejoignent en Hegel. Bismarck et Marx peuvent se réclamer de lui au même titre. Pour Hegel, l'Histoire, c'est le développement de l'Idée dans le monde. Le réel se confond avec le rationnel, l'histoire avec la logique, et le fait avec le droit. Ce qui est arrivé devait arriver. L'esprit humain n'a d'autre fonction que d'expliquer le développement de l'Idée, et l'expliquer, c'est le justifier. Le fait accompli est toujours légitime puisqu'il n'est qu'un moment de l'Idée. S'il ne nous paraît pas toujours tel, c'est que nous le pénétrons mal. La force du passé prépare le droit de l'avenir, et à bien considérer, il n'y a pas d'autre justice que celle du fait. La seule morale qui nous mette en repos est donc la morale de l'histoire, et la méthode historique est la seule qui nous puisse éclairer sur l'avenir de l'humanité.
Fidèle disciple de Hegel, Karl Marx applique cette philosophie de l'histoire à la sociologie. Il rejette la métaphysique révolutionnaire des immortels principes : « Justice, Droit, Liberté,
forces qui s'organiseront un jour dans la collectivité. Mais l'histoire nous apprend encore que le capitalisme est une phase illogique en soi. Il engendre toutes sortes d'excès et de ruines; il se €ondamne en se développant par un accroissement simultané de superflu pour les uns et de misère pour les autres.
Il arrive en effet « que la machine, ce plus puissant moyen de transformer la vie entière du travailleur et de sa famille en temps de travail, est exploitée pour la mise en valeur du capital; il arrive que le moyen de travail arrache à l'ouvrier ses moyens d'existence, que le surtravail des uns engendre le chômage des autres, et que la grande industrie, parcourant le globe en quête de nouveaux consommateurs, limite chez elle les masses à un minimum de famille et détruit de ses propres mains le marché intérieur ». Il existe ainsi « une corrélation fatale entre l'accumulation du capital et l'accumulation de la misère, de telle sorte que l'accumulation de richesses à un pôle, c'est une égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d'ignorance, d'abrutissement, de dégradation du côté de la classe qui produit » . Le capitalisme est donc condamné par l'histoire : c'est dire qu'ill'est aussi par la logique. Et puisque l'avenir se détermine par la force du passé, la ploutocratie doit succomber devant le prolétariat.
puis mis en pratique successivement par Tlnternationale de 1865, et par les partis révolutionnaires des différentes nations, c'est qu'il repose, comme les aristocraties qu'il prétend combattre, sur une apologie de la Force. Le socialisme de Marx n'a pas en soi d'autre justification que le développement de l'histoire. Si la prévision historique de Marx était controuvée, d'après laquelle le capitalisme centralisé doit fatalement aboutir au collectivisme démocratique, tout son système s'écroulerait. C'est un pauvre fondement pour une doctrine sociale qu'une induction aussi hasardée. Qui peut savoir si le capitalisme centralisé n'aura pas pour suprême résultat une centralisation croissante de la fortune dans les mains de quelques-uns, puis d'un seul, c'est-àdire l'établissement d'une Monarchie de l'Or? Marx n'a pas pesé cette solution différente de la sienne, et que pourtant l'évolution de l'histoire humaine favorise plus encore peut-être. Il ne faut pas introduire à la légère les déductions historiques dans le traitement des questions sociales. L'histoire est une science trop complexe et trop incomplète pour que l'on puisse fonder une doctrine politique sur une de ses hypothèses. Aussi le collectivisme n'aurait-il pas rencontré l'inouïe faveur dont il a joui auprès des masses s'il n'avait pas fait appel aux instincts de haine
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ravale rhomme à Tanimal. Une société où la force est érigée en principe supérieur d'action est une société animale, ce n'est pas une société humaine. La destination de l'humanité n'a-t-elle pas été de substituer la Justice à la Force, et le Contrat à la Contrainte?
Le socialisme révolutionnaire , uniquement appuyé sur une théorie historique de la Force, est un système rétrograde. Il appartient au mauvais passé de la race humaine au moins autant que la coalition des vieilles castes qu'il prétend détruire. Il serait aussi impuissant qu'elle à enrayer la logique monstrueuse des anarchistes qui prétendent pousser à fond et pour chaque individu cette même apothéose de la Force. Le collectivisme n'est donc pas une solution plus heureuse au problème qui nous occupe que les idées de 1789. Il leur est même inférieur : car il ne fait pas^ appel comme elles aux aspirations idéales de l'humanité. Les socialistes eux-mêmes l'ont si bien compris que, depuis quinze ans, ils ont tenté de substituer au fatalisme économique de Marx une conception solidariste de la société. C'a été là proprement le rôle du socialisme idéaliste français dans ces dernières années. A la méthode historique il a substitué l'inspiration morale ; à la lutte des classes il a préféré la soli-
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trueuses : ce sont celles qui ne font que ravaler et opprimer les hommes au lieu de les relever et de les défendre. Ces aristocraties-là, le Socialisme a droit de les combattre et nous sommes avec lui dans la lutte.
Mais il y a une aristocratie qui n'a pas son principe dans l'intérêt ni sa défense dans la force : elle n'existe que par la persuasion, elle ne subsiste que par l'amour. Aussi longtemps que le socialisme n'aura pas reconnu à l'aristocratie intellectuelle sa place, il restera suspect aux sages et dangereux au peuple. Il faut détruire à toute force ce sophisme de l'égalité absolue dont la démocratie est abusée depuis Rousseau, et qui a ses racines dans les plus bas instincts de la conscience. Le contrat social nécessite que les hommes soient libres et qu'ils soient frères : mais il n'exige pas qu'ils soient égaux. Ils ne le sont en effet ni en force, ni en beauté, ni en fortune; ils le sont encore moins en intelligence. Toutes ces inégalités ont créé des aristocraties successives, qui ont eu chacune leur heure de nécessité et de grandeur. Dès qu'elles se sont cristallisées en castes, leur empire s'est affaibli.
A mesure que l'idéal prévalait sur la force, l'intelligence devenait la véritable aristocratie de l'humanité. Elle s'ébauchait déjà dans l'âme loin-
L'aristocratie intellectuelle n'a pas encore obtenu sa vraie place dans la société moderne. Les anciennes castes la détestent; le peuple la suspecte, elle-même garde une attitude méprisante en face du corps social. Renan à qui les électeurs auraient refusé un siège de sénateur, leur répondait par un : Noli me tangere dédaigneux. Flaubert, qui n'aurait pu être conseiller général de Rouen, hurlait après le « panmuflisme » contemporain. Taine, dont les Ardennes n'auraient pas voulu pour leur député, achetait ses biens auprès de la frontière par crainte de la démocratie. Si ces grands hommes n'ont pas moins été tenus à l'écart par les classes dirigeantes que par la multitude, ils n'ont rien fait non plus pour dissiper le malentendu croissant qui les isolait dans le corps social. C'a été trop souvent le cas de l'aristocratie intellectuelle depuis cinquante ans. L'exemple de Chateaubriand, de Benjamin Constant, de Lamartine, de Guizot, de Thiers, de Hugo, n'a plus été suivi. Un désaccord morbide a séparé l'élite pensante d'avec le reste de l'humanité. Ce désaccord n'a fait qu'accroître la corruption des politiciens et des ploutocrates, et par contre-coup les progrès du socialisme révolutionnaire. Quelle admirable fonction sociale aurait pu cependant remplir cette aristocratie
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Mais ni ronction touchante d'un Paul Desjanlins, ni rironie passionnée d'un Maurice Barres ne nous ont pu convaincre. Sans doute il faut des saints et des simples, puisque c'est par eux que le monde se soutient. Mais ce n'est pas par eux qu'il se renouvelle. Une aristocratie des mœurs n'est que la conséquence d'une aristocratie des idées : elle n'en est pas le principe. Ce sont les idées qui créent les mœurs, et non les mœurs qui créent les idées. La morale d'un siècle reflète simplement dans la pratique la philosophie spéculative du siècle précédent. Pour nous restreindre à deux exemples célèbres, la morale du premier christianisme dérive des métaphysiques stoïciennes et alexandrines. Il a fallu Platon, Zenon, et Plotin et Marc-Aurèle pour créer les idées morales dont les chrétiens du iv® siècle feront leur substance. Et, par un effet semblable, la morale du xix® siècle, cette morale de tolérance réciproque et de devoir intérieur que M. flomais et l'abbé Bournisien pratiquent euxmêmes sans s'en douter, d'où vient-elle sinon des spéculations intellectuelles d'un Voltaire, d'un Diderot ou d'un Rousseau! Ne soyons donc pas dupes de l'aristocratie morale; elle n'est qu'une réfraction de l'intellectuelle dans les consciences populaires. Une aristocratie morale qui ne serait que morale présenterait deux graves dangers. Elle
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l'abnégation de la sainte ne peuvent conduire le monde : il y faut des yeux plus clairvoyants et des cerveaux plus vastes. Maintenons donc à Taristocratie intellectuelle le rang suprême que nous lui avons attribué dans la hiérarchie sociale. Honorons les purs et les simples, mais reconnaissons qu'ils ne sont tels que grâce aux sages et aux savants. La clarté de la lune est peut-être plus pure d'apparence que Téclat du soleil. Elle n'en est pourtant qu'un reflet déjà mort, et combien plus impuissant à communiquer la vie!
Mais enfin, nous ont objecté d'autres penseurs, ce foyer tumultueux, cette nébuleuse bouillonnante, comment en ferez-vous le moteur stable d'un système social? Quel rapport pratique élablirez-vous entre Taristocratie intellectuelle, la démocratie ouvrière, et la ploutocratie armée? N'avez-vous pas convenu vous-même qu'il y avait un désaccord entre Télite des penseurs et le suffrage universel? La multitude réunie des Calibans n'élira pas un Ariel. Croyez-vous que Taristocratie intellectuelle puisse être jamais un pouvoir politique? Convenez-en donc, pour réduire la force, elle ne vaut pas mieux que l'aristocratie des purs et des simples. Les apparences confirment l'objection. Il semble qu'il y ait une antinomie radicale entre le suffrage universel et
Rendre volontairement solidaires des individus libres, voilà son idéal. Elle ne le peut atteindre qu'avec Tassentiment unanime des volontés, mais cet assentiment, d'où lui viendrait-il, sinon de ce même suffrage universel qu'on prétend lui être opposé d'essence?
Le suffrage universel n'est que la forme loyale par où s'accordent tous les membres libres d'une société. Mais il est vicié dans ses conséquences par le sophisme de l'égalité absolue. Tant qu'elle n'aura pas brisé ce sophisme, tant qu'elle n'aura pas admis que l'élu du suffrage universel ne doit pas être égal, mais supérieur à ses électeurs en intelligence et en moralité, la démocratie oscillera entre Napoléon et Ravachol.
Le suffrage universel est une duperie honteuse s'il n'est pénétré par ce principe d'aristocratie qui en est la plus éclatante légitimation. Qu'estce que le suffrage universel? La consécration légale du choix intime que chacun fait de toute supériorité désintéressée. C'est la hiérarchie émanant de la liberté, c'est le pouvoir consenti par l'admiration, c'est l'image môme de la plus magnifique solidarité.
Ainsi s'évanouit cette prétendue contradiction de principes qui n'est qu'une contradiction de fait. Si la démocratie et l'élite paraissent en conflit, il en faut reporter la plus grande faute à
avertissent que, là aussi, raristocratie intellectuelle doit exercer son influence*. L*armée nationale, telle que l'ont faite le service obligatoire, le suffrage universel et Tinstruction gratuite, est une armée de citoyens : entre eux doit régner cette solidarité de plus en plus volontaire qui est la marque du progrès social. Pour être de plus en plus librement consentie, la discipline n'en sera pas moins forte, ni le respect de l'autorité moins absolu.
Il n'est pas jusqu'à la ploutocratie sur qui l'aristocratie intellectuelle ne doive exercer sa légitime influence. Les socialistes vont sans cesse répétant que la richesse est une monstruosité, et qu'il faut, avant tout, supprimer la fortune personnelle. C'est, au contraire, la communauté des biens qui serait monstrueuse, car nulle part la nature ne nous en offre l'exemple, et de nulle manière la raison ne nous en justifie la légitimité. La propriété individuelle est un droit presque aussi sacré pour la conscience humaine que l'existence même du Moi. Pas plus qu'on ne saurait rêver ni désirer une égalité absolue des âmes ou des corps, pas plus on ne doit rêver ni désirer une égalité absolue
i. Il faut lire, sur ce sujet, les deux ouvrages de deux très remarquables officiers français : Du rôle social de Vofficiery par •** (chez Perrin et C'*) : et Pingot et Moi, par Art-Roë (Berger-Levrault).
le bien-être et la beauté, et, s'ils se refusent à Faccomplir, de la leur imposer par des lois.
Il faut donc qu'elle soit associée aux lois. C'est dire que le parlementarisme ne lui échappera pas. C'est là qu'elle doit le plus vigoureusement implanter ses réformes. A nos Parlements de marchands, de politiciens et d'hommes d'affaires, elle doit lentement substituer des Parlements de penseurs et de sociologues désintéressés. Quand le suffrage universel ne sera plus une duperie, c'est-à-dire quand l'éducation intégrale de la démocratie sera suffisamment avancée, une telle rénovation sera facile. Peut-être faudra-t-il, pour la rendre plus aisée encore et plus parfaite, réformer non pas le principe mais l'application du suffrage universel. Peut-être faudra-t-il, selon l'avant-vue profonde de Prévost-Paradol, abolir notre Sénat de maires et de conseillers généraux et mettre en son lieu un Sénat nommé directement par les corps d'élite de la nation (université, armée, grande industrie, associations ouvrières, etc.). Nous aurions ainsi un Sénat qui ne serait pas un établissement de retraite pour les députés hors d'âge ou de service, mais le symbole le plus élevé de l'aristocratie nationale. Alors, par la Chambre directement élue du peuple, par le Sénat directement élu des grands groupes sociaux, l'aristocratie émanerait incessamment de la démocratie,
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t^ x\^ * o^^V'^v U\*ïH-^N^^ vV ^vîv.v\ vXvv\N< <çiri-
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tuels qui surgissez à travers les siècles, du fond de nos obscurités! vous êtes nos maîtres et nos guides. Créateurs de beauté, propulseurs de vérité, savants, artistes, philosophes, vous apparaissez solitaires et sans qu'on vous attende. La loi de votre naissance et la règle de votre vie sont inconnues. Vous croissez loin des foules, au-dessus des parlements, des universités et des églises. Vous grandissez à Thorizon pour renseignement de toute une époque. Vous êtes purs et hautains comme ces sommets que nul pied d'homme de la plaine n'a touchés. L'hermine de vos songes reste vierge, caressée du seul soleil de la pensée. Mais de ces neiges découlent les eaux qui porteront un jour les pavillons de l'humanité. Torrents d'abord tumultueux, puis lents fleuves pacifiques, nourriciers des campagnes et pères des cités. Au long de leurs rives on cultivera les champs, on bâtira les villes, on élèvera des palais, des bourses et des temples. Et, de ces observatoires, les hommes de la foule viendront vous contempler, géants qui resplendirez encore illuminés du crépuscule de l'histoire, quand nos civilisations seront évanouies aux ténèbres prescrites !
Les hommes de génie sont la plus haute raison d'être de l'aristocratie intellectuelle. Tous les efforts de l'humanité, toutes les intentions de la nature s'achèvent en eux. Ils les poussent en
peuples comme Teffort psychologique Test aux individus. Il ne faut pas admirer béatement ce qui él^t : il faut préparer anxieusement ce qui sera. La science du passé serait vaine si elle ne nous suggérait pas la prescience de Tavenir. Et par ailleurs, si la souffrance et la mort, qui nous enveloppent de toutes parts, n'étaient pas les rançons indispensables d'une justice et d'une noblesse croissantes, nous nous demanderions, vous et moi, à quoi servirait de vivre, et ce combat perpétuel pour souffrir et pour mourir?
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