COQUETTERIE FEMININE
Le lecteur a du observer que nous avons écrit les mots septante, octante, nonante, qui ne sont plus, sauf dans certaines contrées, d'un usage courant. Nous aurions dû aussi écrire unante, diiante, au lieu de dix et de vingt; tout le monde sait que l'emploi de ces mots facilite beaucoup aux enfants l'étude des premiers principes du calcul, quitte à leur apprendre plus tard les exceptions qui sont consacrées par l'usage. Nous savons bien qu'on nous répondra que tout est pour le mieux dans la meilleure des Arithmétiques, et que personne, en songeant à l'année terrible quatre-vingt-treize du siècle dernier, ne dira nonante-trois; c'est que quatre-vingt-treize fait si bien à l'oreille, et le mot trei:{e, qui vient là, nombre fatidique, semble semer la terreur comme le clairon de la fanfare guerrière. Or treize n'existe pas autrement dans 93 que dans ses deux voisins 92 et 94. Mais c'est aux dames que nous adresserons notre réclamation; cette manière de dénommer les dizaines présente une régularité finale si parfaite, qu'elle peut servir d'appoint à la coquetterie féminine. Je ne me rappelle plus le nom de ce président de tribunal demandant l'âge d'une dame et qui obtint cette réponse : « ... ante ans, monsieur le président ^^. Ainsi, avec l'emploi des mots septante, octante, nonante, de trente à cent ans, on aurait toujours . . . ante ans.
Calculs élémentaires.
Mais, cher lecteur, laissons de côté notre pruderie pédagogique, et revenons à notre sujet. Nous avons vu que les signes de la main gauche représentaient tous les nombres de o à 99, et ceux de la main droite, les centaines. On peut donc considérer l'emploi de ces signes comme un système de numération dans lequel les ordres successifs d'unités sont chaque fois des nombres cent fois plus grands, ou en d'autres termes^ le système de numération centésimale. Par conséquent, si une seconde personne, placée à la droite de la première, compte aussi sur ses doigts, ces deux personnes peuvent, en opérant simultanément, représenter tous les nombres de o à 99999999 ou jusqu'à cent millions. On pourrait, il est vrai, après beaucoup d'exercices, remplacer l'aide de la seconde personne en se servant des doigts des membres inférieurs; mais, comme le dirait Mossieu Prudhomme, notre éducation et nos usages ne le permettent point.
Heureux, heureux les singes, s'ils connaissaient leur bonheur!
Ces intelligents animaux, nos cousins issus de germains, dit-on, en leur qualité de quadrumanes pourraient compter sur leurs doigts, en jouant des pieds et des mains, jusqu'à cent millions, et peut-être qu'au xx*' siècle, nos petits-neveux verront à l'Hippodrome des Chimpanzés et des Ouistitis suffisamment instruits pour compter sur tous leurs doigts, en faisant de l'Arithmétique à quatre pattes. Ils dépasseront ainsi, en intelligence et en savoir, le célèbre chien Munito, qui fut si habile au jeu de dominos.
^^ Chapitre premier
C'est probablement à cause de la conformation de leurs membres que les ânes ont la réputation de ne pas savoir compter; leurs doigts sont renfermés dans des sabots; il leur serait donc assez difficile de compter jusqu'à quatre; encore faudrait-il qu'ils eussent les quatre fers en l'air. Pauvres baudets!
SIMPLE AMUSETTK.
Retourne^ tous les dés d'un jeu de dominos, en ayant le soin d'escamoter un dé non doublé. Dites ensuite à une personne de tirer un dé au hasard et de le faire voir, puis de retourner successivement les autres dominos pour les disposer au fur et à mesure suivant la règle, sans fermer le jeu et sans tenir compte des doubles, ou en intercalant ceux-ci dans le jeu lors de leur tirage. Vous prédire^ les points des deux extrémités de la disposition, qui sont les mêmes que les deux points du domino que vous ave^ escamoté.
En effet, lorsque l'on place les dominos à la suite les uns des autres suivant la règle du jeu, c'est-à-dire de telle sorte que deux dés consécutifs se touchent par des points égaux, le jeu se termine toujours par un point final égal au point.initial; ainsi, lorsqu'on a commencé par un cinq, le jeu se termine pai' un cinq, à la condition de ne pas fermer le jeu avant d'avoir employé tous les dominos. On peut placer les vingt-huit dominos en cercle, suivant la règle; si donc on enlève le cinq-trois, la disposition rectiligne des vingt-sept autres dominos d'après la règle du jeu
Calculs clcmeniaircs. 46
commencera et se terminera, d'un côté, par un cinq, et de Tautre par un trois.
Vous intriguerez beaucoup les personnes qui ne connaissent pas ce divertissement, en ayant l'air de faire un calcul compliqué, au moment où l'on vous montrera le premier domino qu'on aura tiré. Si vous replacez adroitement le trois-cinq ou tout autre dé non doublé que vous avez escamoté, en retournant de nouveau les dominos et en faisant de nouveau leur mélange, vous pourrez facilement recommencer l'amusette; mais alors suivez le principe de Bachet de Méziriac : « J'admoneste ceux qui voudront mettre ces jeux en usage et d'en avoir du contentement, qu'ils prennent le soin de les faire avec une telle dextérité qu'on n'en puisse pas aisément découvrir Tartifice; car ce qui ravit les esprits des hommes, c'est un effet admirable dont la cause leur est inconnue. C'est pourquoi, si l'on fait plusieurs fois de suite le môme jeu, il faut toujours y apporter quelque diversité. »