L'armature sociale;
Ce livre fut conçu dans une ambulance du front, au bruit de la canonnade et des gémissements poussés par les blessés. Edouard Amanieux, mobilisé comme infirmier, fut frappé de voir ceux qu'il soignait rentrer dans la vie par la pensée de leur foyer abandonné, de leur champ, de leur magasin, de leur atelier; il se prit à partager leurs soucis sur le lendemain de la guerre; il se promit de leur apporter l'aide de ses propres méditations et il a tenu sa promesse en composant ce volume touffu dans les rares loisirs que lui laissaient ses fondions à l'hôpital.
Il n'a pas voulu se lancer dans le vaste domaine des théories; en homme qui a dépassé la quarantaine, qui a fait du droit et du commerce, qui a, passez-moi le mot, mis la main à la pâte, il s'est efforcé d'être avant tout pratique. Il n'a pas non plus voulu écrire pour les gros proprié-
iaires de terres, pour les grands commerçants ou usiniers; il s'est dit que ceux-là sauraient toujours se tirer d'affaire. Il a songé surtout à la grande masse que forment encore en France les petits industriels, marchands et propriétaires terriens.
Je n'entends certes pas, en écrivant cette préface, endosser toutes les opinions exprimées par l'auteur; je trouve, par exemple, qu'il proclame trop aisément la faillite de l'Internationale ouvrière et celle de l'Internationale financière. Je suis de ceux qui croient que les problème}, sociaux posés aujourd'hui à la France et au monde réclament des solutions à la fois nationales et internationales. Mais je n'ai pas à dire en quoi je suis d'accord ou en désaccord avec lui; je dois et je veux dégager seulement les idées maîtresses de son œuvre.
Il l'a intitulée : L'Armature Sociale. Cette armature comprendrait, à proprement parler, l'organisation politique et l'organisation économique de la société française. Edouard Amanieux n'a envisagé que la seconde.
Son but est d'en faire saillir et d'en renforcer la membrure, sans préoccupation de parti, sans concession à des intérêts de personnes ou de coteries, sans autre critérium que l'utilité générale. Sa méthode est la collaboration de toutes les forces qui concourent à la prospérité matérielle du pays. A l'Etat, il n'accorde guère que la mission de coordonner et d'aider les initiatives pri-
vées; c'est ainsi qu'il souhaite la création d'un Ministère de la Production. Mais il met toute son espérance dans l'action corporative, largement comprise; il voudrait faire converger les efforts des syndicats ouvriers, des syndicats patronaux, des syndicats agricoles : il invite ces diverse, associations à se fédérer et à s'entendre directement entre elles; il tend à faire de la France une vaste Coopérative, ensemble harmonieux auquel je me permettrai d'ajouter l'institution de grands syndicats de consommateurs, pour faire contrepoids à la puissance énorme dont jouiraient, une fois unis, les syndicats de producteurs.
Le Syndicat est ainsi défini par l'auteur : Une association professionnelle permanente, exerçant une action collective concertée pour l'amélioration simultanée du sort du producteur et des conditions de la production. Cet outil multiple servirait à organiser techniquement la production, ce qui est affaire d'outillage, de machinisme, de main-d'œuvre et d'enseignement; à l'organiser financièrement, ce qui est affaire de crédit; à l'organiser territorialement, ce qui est affaire de décentralisation et de régionedisme et découle du remplacement prochain de la vapeur, qui concentrait les usines dans les pays noirs, par l'électricité, qui permet de les disséminer sur toute la surface du territoire et de distribuer l'énergie à domicile en aussi petite quantité qu'on le désire.
Quels moyens faut-il prévoir pour l'applica-
tion de ce syndicalisme fécond et nullement subversif? C'est ce que l'auteur se réserve de développer dans un futur ouvrage. En attendant, il a mis debout une étude solide, consciencieuse et qui offre ample matière à réflexion. H dit modestement quelque part : « Il n'y a dans nos petites pages rien de bien nouveau. » Mais beaucoup de choses ont été dites qu'il est légitime et utile de redire; ce qui n'est pas neuf pour les spécialistes peut fort bien l'être pour beaucoup de lecteurs, telle catégorie qui n'a pas été atteinte par des publications antérieures, plus savantes ou plus théoriques, tirera profit d'un exposé qui s'adaptera mieux à son état d'esprit.
Or il importe que dans toutes les couches de la population soit sentie et reconnue la nécessité de tendre nos muselés et nos volontés pour le relèvement de la pairie. Je souhaite donc que ce livre ait bon succès et pénètre dans les classes moyennes auxquelles il est surtout destiné.
Georges Rexaivd, Pr-.fesseur au Collège de France.