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I. — La Production dans l'avant-guerre

Or nos méthodes industrielles, agricoles et commerciales se révélaient déjà insuffisantes dans l'avant-guerre pour bien des raisons, dont certaines étaient devenues singulièrement pressantes et faisaient prévoir une prochaine crise extrêmement grave.

Les symptômes précurseurs étaient malheu-

reusement trop nombreux. Sans vouloir admettre, comme certains l'affirment, que toute la vigueur d'un pays réside dans son exportation, on peut cependant convenir que cette exportation constitue un critérium approximatif de sa puissance d'expansion et par conséquent de sa capacité de produire.

Dans ce compartiment du commerce extérieur, notre position était loin d'être brillante. Nos exportations avaient bien augmenté dans les deux dernières décades de façon très sensible, passant de 3 milliards 192 millions en 1892 à 5 milliards 788 millions en 1912, mais pendant cette même période celles de nos concurrents avaient présenté une progression encore plus considérable, si bien que notre infériorité relative allait en s'accentuant, plus spécialement au regard de l'Allemagne, venue de 3 milliards 692 millions en 1892, (chiffre alors quasi équivalent), à 11 milliards 110 millions en 1912. (total presque double du nôtre) (1).

Cette insuffisance de progression était même dans la réalité beaucoup plus sensible que la statistique ne le fait ressortir, à cause de la grande quantité de maisons étrangères installées sui notre territoire et dont les produits, quoique figurant à la statistique française, puisque fabriqués ou conditionnés chez nous, profitaient finalement à des intérêts extérieurs. Pour ne citer qu'un

(1) Voir statistique en appendice, page 405.

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exemple, le plus grand nombre des commissionnaires d'exportation de Paris étaient étrangers, (dans la proportion de cinq sur sept), et particulièrement allemands.

Cette invasion des firmes d'outre-Rhin et des produits « made in Germany », directs ou indirects, avait atteint avant la guerre un degré d'intensité inouï, que se représenterait difficilement le public profane, mais que connaissent très bien, et pour cause, tous les professionnels. A la vérité, il commençait à y avoir, depuis deux oit trois ans, une velléité de résisiance contre cette infiltration, avec la campagne courageuse et clairvoyante de Léon Daudet, mais ces protestations patriotiques n'avaient pas encore produit de résultats bien tangibles. Les Boches s'étaient contentés de mettre un faux nez, se déguisant en maisons suisses-allemandes, ou hispano-allemandes ou italo-aîlemandes ou encore germano-américaines. D'autres fois, ils avaient pris la forme commode de sociétés anonymes françaises, avec, pour la façade, une usine miniature sur notre sol, laquelle ne fabriquait rien et recevait ses produits tout faits de l'Empire. D'autres fois encore, ils s'entendaient avec un industriel français complaisant, lequel vendait sous son étiquette des produits reçus en vrac tout prêts d'Allemagne et qu'il se contentait de conditionner.

Des catégories entières d'industries étaient ainsi devenues teutonnes, ruinant complètement les entreprises nationales correspondantes. Pro-

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duits chimiques, grosse droguerie, produits pharmaceutiques, colorants, essences, parfumerie, spécialités alimentaires, brasserie, verrerie, métallurgie, machines-outils, articles de Paris, jouets, confections, modes, ameublement, hôtels et cafés, presque tous les compartiments étaient touchés.

Ajoutons que ces industriels allemands, soutenus avec acharnement par leurs banques et jouissant d'un crédit quasi illimité, bénéficiaient d'abondants subsides d'espionnage, dont nous avons eu depuis la révélation manifeste. Chose inouïe, nos propres banques, si dures et si méfiantes pour les maisons françaises, ouvraient tout grands leurs coffre-forts à ces parasites, au moindre signal venu d'outre-Rhin; il y en a eu des exemples célèbres. Rien qu'à Paris, on comptait, à la veille de la guerre, 80.000 Allemands installés dans les situations les plus diverses, depuis le grand banquier jusqu'au garçon de café et l'homme de peine.

Cette invasion germanique avait en outre le grave inconvénient de pervertir le goût français et d'habituer le public à la camelote, à l'emploi des succédanés et à la contrefaçon éhontée; c'était même un des plus beaux résultats du fameux Dumping System. On ne recherchait plus la qualité ni la solidité, ni la durée réelle d'un produit, mais une apparence éclatante, un conditionnement à effet et vulgaire, et le bon marché, toujours le meilleur marché.

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Et la plupart de nos nationaux, bon gré mal gré, avaient été obligés de se mettre à l'unisson pour ne pas être anéantis, substituant peu à peu aux bonnes maisons solides et sérieuses d'autrefois, des espèces de grands bazars où l'on fabriquait tout en série, à des prix de plus en plus bas- et en quantités de plus en plus importantes.

Les grandes usines avaient tué d'abord la production si intéressante des façonniers, (classe artisane), puis la petite et la moyenne industrie, jadis si vivaces. Les grands magasins de leur côté avaient ruiné les petits détaillants, en attendant le moment où ils seraient eux-mêmes détruits par les coopératives. Partout on pratiquait la concurrence au rabais et la chasse des clients à coup d'articles-réclame.

Dans les grands magasins et dans la nouveauté, on comptait couramment de la façon suivante : sur un stock déterminé de marchandises, on doublait sur le prix d'achat pour le catalogue; puis, lorsqu'on avait vendu la moitié du stock, on estimait le reste bénéfice net, et on l'offrait alors à moitié prix à la clientèle, dans les fameux jours d'exposition, comme articles en solde. Naturellement, l'acheteur, qui n'est pas plus naïf qu'un autre, prenait de plus en plus l'habitude d'attendre les jours d'exposition pour ses approvisionnements, et il en résultait un gâchage général des prix.

En pharmacie, toutes les spécialités étaienl pendues presque au prix de coût.

un tiers à un quart du chiffre total d'affaires. Même situation dans l'alimentation pour les produits de marques. Même situation encore en librairie. Pour un grand nombre de produits, dans tous les genres, on vous consentait couramment du 25 à 40 0/0 de rabais sur le prix marqué.

Bien entendu, les bénéfices réels allaient chaque jour en diminuant, avec ce beau procédé emprunté aux Allemands. Ce qu'on appelle commercialement le disponible, c'est-à-dire ce surplus du bénéfice qui reste liquide et capitalisable à la fin de chaque exercice, une fois prélevé les frais généraux et l'intérêt d'argent, les créances douteuses, les immobilisations, les amortissements d'outillage et de fonds de commerce, — ce disponible précieux, qui est le sang et la substance du commerce, puisqu'il constitue le fonds de roulement, diminuait d'année en année, comme la peau de chagrin de Balzac. Plus on faisait d'affaires, moins il vous restait d'argent liquide au bout des doigts. Cet avilissement continu des prix menait tout droit à la circulation fictive, puis à la faillite.

Pour conjurer ce danger grandissant, beaucoup d'entreprises s'étaient lancées dans le système inverse : la vente de produits de luxe cédés à des prix exorbitants et à crédit, (des crédits pratiquement illimités), à la clientèle riche. Ce procédé rapporte énormément quand il réussit, que l'on a les reins assez solides pour attendre et que l'argent finit par rentrer. Mais il n'y a pas

plus mauvais payeur que la clientèle riche, surtout à Paris, tous les gens de métier le savent bien, et l'on risque toujours avec elle des « bouillons » formidables.

Et puis, cette clientèle des mondains, qui est pourtant de qualité économique et sociale si médiocre, ne se donne pas facilement. Il faut l'éblouir par des installations magnifiques, des facilités de livraison à domicile et d'articles prêtés au choix, et surtout par une publicité intensive et ruineuse.

La publicité a pris ainsi un développement exagéré dans toutes les professions. On cite couramment des produits insignifiants de toute espèce, présentés comme spécialités remarquables, à coup de réclame, rasoirs mécaniques, savons dentifrices, porte-plume à réservoir, produits pharmaceutiques, lampes de poche, etc., qui ont risqué à pile ou face 500. 00i> francs, un million, plusieurs millions en annonces des journaux. Quand cela réussit, cela dure deux ou trois ans maximum, pendant lesquels il faut savoir faire le gros sac sur le dos de la clientèle; mais quand cela tourne mal, cela craque tout de suite, et ça craque bien.

Naturellement le capital sollicité pour ce genre d'affaires se montre très exigeant, sachant les gros risques à courir, mais le danger ne le rebute pourtant pas. On a toujours trouvé tout l'argent voulu pour ces affaires de fantaisie, tandis qu'on en aurait cherché vainement pour une création

sérieuse et de longue haleine. Le capitaliste se laisse toujours allécher par « l'appât du gain illicite », comme disent les juristes. Ce n'est pas le plus beau trait de son caractère.

D'autres commerçants, ayant beaucoup de capitaux disponibles, avaient inventé de faire la commandite de leurs clients détaillants et de s'instituer leurs bailleurs de fonds. Ceux-là étaient des malins, parce qu'ils étaient ainsi bien sûrs de la fidélité de leurs correspondants, et qu'ils gagnaient des deux mains, — sur leurs marchandises d'abord, dont on ne pouvait discuter le prix, et ensuite sur le renouvellement des billets, tous les quatre-vingt-dix jours, comme usuriers. On pourrait nommer tel négociant millionnaire de Bercy ou de la Halle aux Vins qui était bien plus compétent pour la lecture des Petites Affiches et pour toute la cuisine légale des billets de fonds que pour la dégustation d'un cru.

Cette forme de la commandite usuraire n'était du reste pas spéciale à ladite profession; on la retrouvait depuis quelques années un peu partout, dans l'alimentation, dans la pharmacie, dans le meuble, dans la nouveauté, voire même dans le bâtiment. Tel détaillant, ou même tel producteur, en apparence très bien dans ses affaires, était en réalité rongé pendant dix, quinze ou vingt ans, par un vampire financier que l'on ignorait et qui lui soutirait à mesure tous les fruits de son labeur opiniâtre.

Exagération de la spéculation, du luxe et des

industries de luxe, du crédit et de la puissance du capitalisme financier, des intermédiaires et des parasites divers; augmentation croissante des immobilisations, des prix de revient, des frais généraux, des frais de publicité, des aléas de lancement et des risques commerciaux; exaspération de la concurrence, diminution des bénéfices acquis et des disponibilités pécuniaires; tendances à la camelote et à la fraude : rien ne manquait, on le voit, à ce sombre tableau.

La conclusion de tout cela, c'est que nous nous acheminions tous peu à peu, économiquement et socialement parlant, vers l'état d'eunuques, puis de cadavres. Et rien à faire pour enrayer le mal ou remonter le courant, malgré la clairvoyance de certains et leurs sages conseils, par suite du jeu combiné de notre mécanisme politique défectueux et des conceptions égoïstes de nos banques et de nos rentiers.

Du traité de Francfort à la convention d'Algésiras avec l'Allemagne, des tarifs prohibitifs russesaux tarifs prohibitifs américains, de la protection douanière économique au libre-échange financier, de l'internationale ouvrière à l'internationale capitaliste, de la dette russe et turque aux grandes Compagnies-monopoles des Colonies, presque partout, sauf peut-être du côté de l'Angleterre et du Sud-Amérique, nous étions barres et impuissants. On aurait pu prévoir le moment où la France serait industriellement comparable à la Russie et peut-être même à la

Turquie, — un magnifique pays doué splendidement par la nature, et où tout le monde serait maître et patron, excepté les Français.

C'est peut-être un bien en définitive, à ce point de vue, et tout considéré, que la guerre soit venue secouer notre torpeur, et briser, dans un coup de tonnerre, les mille liens économiques qui nous enserraient de plus en plus, et dont nous ne sentions déjà presque plus la pression, tellement nous étions résignés à notre esclavage. L'opération aura été rude, espérons qu'elle sera salutaire.

Il ne restera presque rien en tout cas des anciens cadres et des anciennes méthodes, et c'est fort heureux pour nous, on ne peut plus en douter.

C'est donc ailleurs qu'il nous faut chercher notre future charpente de production et notre nouvel édifice économique. Cet édifice, il faudra le fonder sur le roc inébranlable de l'expérience et le pourvoir d'une armature à la fois souple et solide, capable de subir sans broncher toutes les pressions matérielles et tous les souffles de la tempête.

H. — La Production pendant la Guerre

Qu'on ne dise pas que nous avons bien le temps de songer à tout cela, puisque personne ne peut dire encore quand la paix fonctionnera, et que, d'ailleurs, il aurait été impossible de rien

faire pendant les hostilités, lesquelles paralysaient forcément la vie industrielle, par suite du manque de main-d'œuvre et de matières premières, des divers moratoires et de la crise des transports.

L'objection est inopérante, puisqu'on a pu déjà en pleine lutte obtenir rendement maximum pour un grand nombre de fabrications, notamment, et tout naturellement, pour les entreprises qui intéressent la défense nationale, puis l'alimentation et le ravitaillement général. L'effort réalisé dans ce sens a été trop remarquable pour ne pas être signalé plus longuement.

Les civils racontent en effet l'aspect étrange que présentait le pays aux mois d'août et septembre 1914, pendant les périodes de mobilisation et de concentration militaires. Tout était arrêté, d'un bout à l'autre du territoire; on st serait cru en temps de grève générale extrêmement réussie et plutôt prolongée.

Et puis, à partir d'octobre, après la victoire de la Marne, après le dégagement de Paris et avec la guerre de tranchées, la vie économique a repris peu à peu. Le mouvement a d'abord été extrêmement timide et s'est borné aux produits d'alimentation les plus indispensables; il fallait bien manger, n'est-ce pas? Puis ce réveil logique s'est étendu successivement à la plupart des autres professions; il a même gagné jusqu'à certaines industries de luxe, et le commerce d'exportation a pu reprendre partiellement. Si bien que, dès le

printemps de 1915, le pays faisait presque figure d'activité normale, — exception faite cependant pour Paris, qui a été plus long à se réorganiser, par la nature même de sa production; exception faite aussi, mais en sens inverse, pour l'arrière du front et les villes de garnison à l'intérieur, où la présence des troupes a occasionné tout de suite une activité commerciale croissante.

C'est alors que sont intervenus, sous la pression des faits et en prévision de la durée du conflit, les grands programmes des fabrications de guerre, dont le ministre Albert Thomas a eu le principal mérite. Il n'a pas hésité à voir très grand et à faire du « colossal », comme disent nos ennemis, et les événements ont pleinement donné raison à cette méthode de production intensive. Naturellement, il n'est pas possible de citer des chiffres en ce chapitre essentiel de la défense nationale, mais les résultats matériels ont pu être constatés par tout le inonde.

On a vu, d'un bout à l'autre du territoire, se transformer d'anciennes fabriques ou se créer de nouvelles usines monstres, avec une rapidité inouïe, des poudreries, des fonderies, des tourneries d'obus, des hauts fourneaux, etc. Des régions entières, telles les Alpes et le Sud-Ouest, jusque-là dépourvues d'industrie, sont devenues en quelques mois des centres considérables. De petits villages, en campagne reculée, sont maintenant des cités de plusieurs milliers d'habitants; des petites villes ont doublé et même triplé leur

population; des ports un peu délaissés ont décuplé leur tonnage; Paris même et sa banlieue se sont surpeuplés.

Cette suractivité a gagné de proche en proche. Dépassant largement le cadre des industries militaires, elle s'est bientôt manifestée dans tous les compartiments et dans toutes les régions. Voyez la librairie, par exemple; on n'a jamais vendu autant de livres que depuis la guerre. Lyon, Paris, Bordeaux ont organisé et fait réussir de très intéressantes foires d'échantillons.

Il y a mieux encore. Des industries, pour lesquelles nous étions auparavant tributaires de l'étranger, se sont créées <ie toutes pièces. C'est le cas pour les produits chimiques, lesquels nous venaient presque tous d'Allemagne; bien plus, la plupart des rares usines qui existaient chez nous étaient boches. Il s'est trouvé un homme d'v.n précieux entêtement et particulièrement qualifié, le sénateur Àstier, pour vouloir porter remède à cette situation particulièrement dangereuse, car la chimie joue le plus grand rôle dans la fabrication des munitions. Il a poursuivi et réalisé, malgré des difficultés innombrables de toute nature, la création d'un Office Chimique ci Pharmaceutique semi-officiel, dirigé par le professeur Béhal, et dont les travaux, les découvertes et les initiatives ont permis de résoudre, dès la première année, le problème d'une immense production chimique suffisante pour tous nos besoins dans toutes les branches, munitions.

colorants, grosse droguerie, produits pharmaceutiques et photographiques, engrais, etc. Ceci constitue presque un phénomène de création ex nihilo, comme disent ies philosophes, qui mériterait d'être exposé plus en détail, car il en vaut la peine.

Du reste, l'exemple n'est pas unique et nous pourrions citer d'autres floraisons industrielles quasi spontanées et très caractéristiques dans les compartiments de la force hydraulique, (houille blanche), et des fabrications mécaniques, parti culièrement dans la région lyonnaise, dans les Alpes, dans le Dauphiné et sur la Dordogne.

Si donc, il n'est pas douteux que l'état de guerre a influencé la production, — ce qui est en effet un pur truisme, — il se trouve qu'elle l'a modifiée dans un sens inattendu, puisqu'au lieu de la restreindre, elle l'a au contraire surexcitée, par suite de la longueur de la lutte.

Et c'est précisément là peut-être que gît le plus grand danger économique pour l'aprèsguerre. Ne nous emballons pas en effet, et ne nous laissons pas éblouir par les apparences. Ce magnifique épanouissement est purement artificiel et temporaire. Né de la guerre, il pourrait bien ne pas lui survivre, ne nous laissant comme souvenir qu'une augmentation manifeste du coi;t de la vie. La suractivité a engendré la spéculation et la vie chère, la vie toujours plus chère.

Or l'unique client réel est l'Etat, puisque ce

sont les commandes qu'il fait ou les salaires qu'il distribue qui viennent, de cascades en cascades, alimente* toutes les formes de la production, jusqu'aux plus lointaines. Qu'adviendra-t-il lorsque le gouvernement, cessant brusquement après la paix de distribuer la manne céleste, manifestera au contraire la prétention de commencer à rentrer dans ses débours?

Et puis la guerre n'a pas fait qu'inventer les nouveaux riches. Il y a aussi quelque part, des Flandres aux Vosges et à Saloniquc, plusieurs millions de poilus qui reviendront bientôt et qui voudront reprendre leur place normale dans la vie sociale du pays.

Or, de ces poilus, la plupart étaient agriculteurs, d'autres employés ou artisans, d'autres encore petits industriels et petits commerçants, en définitive presque tous étaient producteurs et voudront le redevenir. Il conviendra de ménager la place nécessaire aux manifestations de 'leur labeur légitime. Comment caser rapidement et logiquement ces trois à quatre millions d'énergies supplémentaires et impatientes? Grave problème, et qu'il faudra pouvoir résoudre vite et bien.

Ce n'est point dans les usines militaires qu'ils pourront trouver emploi, puisqu'elles n'existeront plus, ni dans des fonctions administratives, ni dans des créations artificielles de l'Etat-Providence.

11 y a là toute une série de questions d'une

urgence et d'une gravité indiscutables. Même si les négociations de paix devaient durer encore longtemps, il n'en reste pas moins désirable de commencer dès maintenant à s'en préoccuper. Nous avons été surpris par la guerre et même par l'armistice, il ne faut pas nous laisser surprendre par la paix.

Nous aurons beaucoup à construire et à reconstruire, dans tous les domaines de l'activité humaine. Il n'est pas trop tôt pour dresser nos plans et devis, et pour dessiner les grandes lignes de la nouvelle armature sociale.

Nous ne pouvons songer évidemment à entreprendre cette oeuvre énorme avec nos faibles forces personnelles; nous n'avons aucune prétention à participer, dans cette modeste étude, à la bâtisse définitive. Mais nous nous estimerions heureux que ces petites pages, cet essai préliminaire aient pour résultat de provoquer des enquêtes et des échanges de vues, susceptibles de fixer, à tout le moins, les éléments des problèmes et de préciser les directives des méthodes à employer.

Nous sommes un petit industriel, parlant des choses qu'il a pu voir dans la pratique des affaires, pendant vingt années, et désirant rester sur le terrain des réalisations efficaces, telles qu'elles pourront être conçues et formulées par la masse des autres industriels et commerçants. C'est dire que nous nous défendons de toute prétention doctrinale et de toute généralisation

systématique. Nous chercherons à apporter surtout des faits d'expérience professionnelle.

S'il ressort finalement de ces lignes quelque idée générale utile, il faudra en rapporter tout le mérite et tout le fruit aux réalisations antérieures, aux traditions fécondes et aux desiderata logiques de cette belle industrie française, dont nous ne pouvons être ici que le modeste interprète.

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