Turgot, lettre à Monteynard
leurs rangs quelques têtes chaudes et des esprits ardents, inquiets, poussés et troublés par le vague pressentiment des grands changements qui se préparent. La guerre d'Amérique a fait refluer vers l'armée beaucoup de jeunes gens d'une intelligence et d'une éducation au-dessus du commun et qu'en d'autres temps la carrière militaire n'eût pas attirés. A côté des vieux grognards, encore très dévoués à l'ancien régime et ne voyant guère au delà, s'est ainsi formée, petit à petit, dans les dernières années, toute une élite de jeunes bas-officiers et soldats, pleins d'amour-propre et d'ambition, comme les Hoche, les Marceau, les Ghampionnet, les Bon, les Jourdan, les Haxo, les Oudinot, les Lecourbe. Mais c'est le petit nombre, et ceuxlà même, si l'on savait, si Von voulait, comme ils seraient faciles à prendre! Combien, parmi ces futurs vainqueurs de la Bastille, y regarderaient encore à deux fois avant de passer au peuple ? Seulement qu'on se dépêche : au train
dont marchent les choses, il n'y a pas de temps à perdre; les vieux patienteraient peut-être encore, ils ont attendu si longtemps ! Eux n'attendront pas. Qu'on se dépêche, car si la défection venait à se mettre dans l'armée, ce ne serait pas seulement, suivant le mot d'un contemporain, « une des causes de la Révolution, mais la Révolution même*. » Et cette défection, eux seuls pourront bientôt l'empêcher.
1. Miot de Mélito. (Cité par M. Sorel dans VEurope te la Révolution,)