L'Arménie
Les voyageurs de vos amis, qui arrivent d'Orient, vous ont, sans doute, montré une fleur étrange : elle est de la couleur du sable, sa forme rappelle, quelquefois, celle d'un cœur ; ses pétales, desséchés et durcis, semblent garder la crispation d'un long martyre. Vous dites : Elle est morte ! — Non ; une larme suffit à ranimer cette fleur si triste ; elle s'entr'ouvre, s'épanouit, verdoie, et vous avez devant vous la Rose de Jéricho.
Je ne saurais prononcer le nom de Y Arménie, sans évoquer cette fleur douloureuse. Son destin est semblable : l'Arménie s'est appauvrie dans un martyre qui dure depuis
plusieurs siècles et transforme ce pays admirable, où Dieu plaça son paradis terrestre, en un sanglant jardin des supplices.
Comme cette fleur mystique, l'Arménie, que nous voyons à travers la neige de ses plateaux, le soleil de ses vallées, a les apparences de la mort. Mais voici qu'une rosée sublime, le sang de ses fils, tués en combattant le bourreau de la race, l'oppresseur de la patrie, le Turc, plus cruel aux Arméniens que l'Allemagne le fût à nous-mêmes, fait revivre la nation sur le sol libéré.
La route est longue qui mena ce peuple de héros et de victimes, vers la Liberté reconquise. Je n'entreprendrai pas de la parcourir en m' arrêtant, suivant l'usage, aux bornes de la chronologie, et en m'assurant, par un regard jeté sur l'inscription du carrefour, que je suis toujours sur la grande voie que l'Histoire a tracée : j'aime les détours, et les rencontres avec la poésie ; je saluerai donc
Y Arménie couronnée de légendes;
Y Arménie portant la palme du martyre;
et Y Arménie qui vient de piquer à son bonnet de jeune République le rameau de lauriers cueilli par ses soldats, ses poètes et ses artistes.
Je m'excuse de parler d'un si grand sujet après tant d'illustres écrivains, qui ont apporté le témoignage de leur sympathie à notre sœur arménienne ; après M. Anatole France, dont la pensée fidèle est au milieu de nous, après M. Denys Cochin, M. Clemenceau, surtout après notre chère Séverine, qu'une longue fatigue tient éloignée des réunions, où sa parole merveilleuse sait gagner tous les cœurs.
Si je parle à mon tour, c'est qu'il ne faut point se lasser d'évoquer les absents. C'est aussi que l'heure des réparations est immédiate. Voici le traité de paix remis ; c'est donc le moment de rappeler encore une fois les droits des faibles et le devoir des forts ; et de donner à l'Arménie, dont les chaînes d'esclaves viennent de tomber, l'assurance que la Main de Justice, emblème des rois de France, saura la défendre contre le Cime-
fa
terre qui se relève pour marquer de sang les premiers pas de la Liberté.
Une légende populaire raconte que l'Arche de Noé, emportée par les eaux du Déluge, s'arrêta sur le sommet le plus élevé des montagnes d'Arménie. Elle y est encore.
Mais seuls les poètes et les innocents peuvent l'apercevoir sur le mont Ararat, parce que les chérubins, aux ailes ouvertes, la dérobent aux yeux des mortels.
Avant de disparaître derrière ce camouflage angélique, tous les êtres, sauvés de l'universelle destruction, descendirent les flancs de la montagne, se répandirent dans les vallées, affrontèrent les eaux de la mer, et sur les rives du Tigre et de l'Euphrate, bâtirent des cités et des palais, dont le souvenir hante notre imagination.
Entourée de colombes, de biches et de gazelles, suivie probablement de chameaux, qui portaient les graines fécondes du blé et
du coton, le cep de la vigne, les plants de jeunes cèdres, l'arbre à figues, l'olive, sans oublier la manne secourable, une femme descendit joyeusement, à son tour, les pentes du mont Ararat.
« Elle était grande, forte et belle. Son visage était pareil à la lune, ses cheveux à la nuit sacrée ; ses tempes étaient comme des pommes de paradis et ses yeux, un souvenir d^ la mer. Ses sourcils étaient aigus, ses cils semblables à des flèches ; ses lèvres répandaient des rubis et sa bouche était pleine de perles. »
Ainsi parlait de sa bien-aimée le Trouvère arménien Koutchak. La première bien-aimée du poète, c'est la patrie. Il me plaît de voir dans ce quatrain, le portrait de l'Arménie au temps de la Jeunesse du monde.
J'imagine que son costume était modeste ; des roses fleurissaient sa tunique ; ses mains appuyées à son cœur, retenaient l'oiseau qui chantait dans l'arche. Arrivée au bord du Tigre, la belle jeune femme, voulant se
baigner, dénoua sa ceinture. Les fleurs tombèrent et le rossignol s'envola.
Depuis ce jour l'Arménie est la patrie des roses et des rossignols ; et comme en Orient tout a un symbole, l'Arménie est donc la terre de beauté, puisque le rossignol c'est le poète, et que la rose est l'image de l'amour.
Ne croyez pas que cette jeune déesse se contentera toujours d'un costume si modeste. A peine est-elle sortie des eaux, qu'elle revêt une somptueuse parure, une robe de pourpre et d'or, une ceinture constellée de gemmes multicolores ; son diadème étincelant de pierreries, au milieu de ses voiles, ressemble à un soleil qui embrase les nuages de sa lumière !
Ce chef-d'œuvre d'art et de grâce, qui l'a réalisé?... L'amour d'un peuple ! Devant cette femme resplendissante, s'épanouit un magnifique royaume, qui va de la Caspienne à la Méditerranée, de la Mer Noire aux monts Caucase, décrivant à travers l'Asie-Mineure, un arc dont les fleuves jumeaux : Tigre et
Euphrate, sont les flèches d'argent. Partout des vallées fertiles et bien cultivées ; des jardins merveilleux ; des cascades bondissantes, des lacs, des îles, des gorges, des villes qui s'accrochent aux pentes des montagnes verdoyantes, ou se mirent au bord de l'eau. Partout le travail, la prospérité, donc le bonheur.
C'est l'âge d'or. Les dieux Arméniens, Aramazd, le sage, le vaillant, Anahit, la Mère d'or, dispensatrice des richesses, protectrice du travail, Astghik, déesse de la beauté, Vahakn, dieu de la force, qui est né de l'étreinte de la terre et du ciel et traça la voie lactée, en laissant tomber la paille qu'il avait enlevée à un autre dieu, tous ces maîtres du destin protègent, dès la plus haute antiquité, une race de travail, de bonté et de rêve.
Les Arméniens, frères des Grecs et des Perses, sont des Aryens venus de Thrace en Asie Mineure. Cette colonie apportait avec elle son génie industrieux, son intelligence souple et vive, son esprit d'assimilation, son
goût délicat et mesuré. La terre asiatique, dans ses mains, devient d'une fertilité incroyable : c'est la Terre promise ; ses villes comptent des monuments, comme ceux d'Asie, dont les ruines suffisent à donner l'idée du grand peuple qui vivait autrefois en Arménie, et qui, jusqu'au ive siècle, était en état d'enseigner à toute la terre.
Mais ce rôle civilisateur a été anéanti par le tragique destin de l'Arménie, en proie aux invasions, qui viennent de F Extrême- Asie, du Sud, du Nord et se succèdent jusqu'au xvie siècle : les Assyriens, les Mèdes, les Perses, les Parthes, les Grecs d'Alexandre, les Romains d'Antonin, les Arabes, les Tartares, les Turcomans. Au XVIe siècle, les Turcs arrivent, s'installent, et comment ! Hier ils étaient là. Demain ils n'y seront plus.
Par sa beauté et sa fertilité, l'Arménie est en effet mie proie offerte aux convoitises des conquérants.
Elle n'avait pas de frontières naturelles pour
se défendre. Gorges, rivières dans le plateau, sont des chemins tout faits pour l'Envahisseur. L'Arménien des régions montagneuses se réfugie dans ses hauteurs et s'y défend avec l'énergie du désespoir... mais dans les vallées, le flot de l'invasion submerge tout. Après une lutte effroyable le peuple arménien perd son indépendance, et jusqu'à l'automne 1918, trois peuples se partageaient encore l'Arménie : les Turcs, au centre et à l'ouest ; les Persans au sud, les Russes dans le Caucase.
Quelle cruauté préside à ces partages innombrables. Il semble que la beauté de la riante Arménie n'ait excité que des instincts destructeurs. J'en prends pour exemple cette légende ; elle est ancienne, elle est empreinte d'une poésie extraordinaire, et, comme tous les récits orientaux, elle cache un sens symbolique que vous devinerez aisément.
En Arménie régnait un roi, nommé Ara.
Il était si beau que les trouvères du pays de
Van célébraient sa beauté et qu'à entendre le chant de ces poètes, Sémiramis, reine de Babylone, tomba amoureuse du jeune souverain.
Des ambassadeurs vinrent au pays de Van, pays de délices, et annoncèrent au roi que Sémiramis voulait le prendre pour époux. Mais Ara aimait une Arménienne aux yeux de velours, il préféra les caresses d'une épouse chaste et tendre aux transports d'une impétueuse amante, qui l'aurait asservi aux pieds d'une grande reine.
Offensée de ce refus, exaspérée par la résistance qu'Ara-le-Beau opposait à son désir, Sémiramis se rtoolut de conquérir par la force celui qui préférait à son amour un bonheur plus discret.
Elle lui déclare la guerre, lance ses armées en Arménie, ordonne que le roi lui soit livré vivant. Hélas, la flèche d'un soldat tu* Ara-le-Beau. Le peuple se soulève pour le venger ; on lui fait croire que son chef est captif de l'ennemi : chaque soir, une momie,
parée, fardée, couverte des ornements royaux, se montre à la fenêtre du palais.
Enfin Sémiramis arrive. On la conduit à la salle où repose, sur des coussins, le cadavre du bien-aimé. Quelle scène ! de quelle douleur effroyable ces murs furent-ils les témoins. Ce n'est plus une reine qui gémit, c'est une grande amoureuse.
Des honneurs pompeux, dignes de l'époux qu'il aurait pu être, témoignèrent de sa douleur et de ses regrets. Mais l'Arménie resta captive. Ainsi le funeste désir de Sémiramis a porté pour toujours le malheur dans de pays de Van. Car après la reine de Babylone, dans les siècles que déroule l'histoire, d'Alexandre le Grand à Tamerlan le Cruel, d'autres princes sont venus murmurer aux oreilles de l'Arménie leur tragique chanson d'amour, et tandis qu'ils soupirent, comme des noms bien-aimés, E.zeroum, Kars, Erivan,Sivas,Ada)ia, Van, villes prospères et glorieuses qu'ils convoitent, villes parfumées de l'encens du Christ, villes aux parures mer-
veilleuses, où les murs sont habillés de tapis et des broderies de ses artistes, villes où les jardins sont un Éden, baigné par les Eauxdouces, leurs armées mettent tout à feu et à sang.
Dans les luttes effroyables contre les invasions de tant de peuples civilisés ou barbares, les Arméniens ont fait preuve d'un courage sublime ; ils se sont battus jusqu'à l'épuisement de leurs forces, pour se relever avec une énergie indomptable dès que leurs forces renaissaient.
Chaque grande période d'asservissement fut suivie d'une renaissance politique, artistique, littéraire, où triomphent les qualités de cette race travailleuse, intelligente, qui donna des empereurs à Byzance, et depuis a fourni aux Turcs ses organisateurs, ses financiers, ses hommes d'État. Par son labeur, l'Arménien, même dans les périodes d'oppression, est devenu la base et le pivot économique de la Turquie ; son activité a conquis le commerce, l'industrie. Il a instruit ses fils,
en a fait des médecins, des juristes, des architectes qui allaient bâtir jusqu'en Pologne, des ouvriers d'art ont produit des chefsd'œuvre, dont la réputation est usurpée par la Turquie, et ses agriculteurs, appliquant les méthodes modernes de culture, allaient faire de tout le royaume un grenier d'abondance, lorsque le fanatisme, au commencement de ce siècle, vint encore une fois tout détruire.
Cet héroïsme de la nation arménienne a trouvé son expression dans la poésie des bardes, qui ont sauvé par leurs chants les vieilles légendes païennes, et les souvenirs des premiers martyrs chrétiens.
Moïse de Khorène ressemble à un Homère asiatique, chantant avec ivresse les premières victoires de sa vaillante race. Écoutez ce récit, digne de l'Illiade. C'est la grande bataille livrée par les Arméniens aux Alains:
« Pendant que les deux armées s'entremêlent, Tiridate déchire la masse des ennemis et s'avance comme un géant. Je ne saurais dire l'agilité de son bras et comment des hommes innom-
brables, blessés par lui, se tordaient et se débattaient par terre et bondissaient comme des poissons amenés par l'habile pêcheur et jetés hors du filet sur le sol. A cette vue, le roi des Passils s'élance vers Tiridate et tirant de dessous l'armure de son cheval une lanière faite de nerfs, il la lance violemment par derrière du roi et la lui passe adroitement de l'épaule gauche jusqu'à l'aisselle droite, car Tiridate avait le bras levé pour frapper quelqu'un par le glaive. Il était, d'ailleurs, revêtu d'une armure que les traits ne pouvaient entamer. Le roi des Passils ne pouvant ébranler le géant avec sa main, s'attaqua à la poitrine du cheval, mais Tiridate, plutôt de se presser de piquer sa monture, saisit la lanière avec sa main gauche, s'en dégage d'un mouvement violent, tire à lui son ennemi et lui assène avec son glaive à deux tranchants, un coup d'une telle justesse et d'une telle force, qu'il le fend en deux par le milieu du corps et qu'il abat en même temps la tête du cheval. »
Le poète Elisée célèbre dans son épopée la croisade des grands seigneurs arméniens contre les Perses, maîtres de l'Arménie et contempteurs de la foi chrétienne. Les Persans veulent que les Arméniens abandonnent la religion du Christ ; Vartan et ses troupes
se révoltent, livrent une bataille, et 1.036 d'entre eux meurent pour la foi religieuse qu'ils viennent de sauver par leur sacrifice.
L'épopée mystique d'Elisée fait penser à la Chanson de Roland : à toi, preux, frère de Vartan le Magnifique ; à vous, évêque Turpin, bénissant vos morts dans les gorges pyrénéennes, comme le prêtre- guerrier Ghevonth; à vous, sinistre Ganelon, qui vendîtes votre chef, comme l'apostat Vassale.
Cette épopée religieuse, qui exalte si magnifiquement la conscience chrétienne de l'Arménie, à peine évangélisée, fait une place plus large, que la chanson de Roland, aux souffrances de la femme, qui perd à la guerre celui qu'elle aimait. Souvenez-vous de la belle Aude, qui se sentait mourir de douleur, et voyez ce spectacle des femmes d'Arménie, qui ne trouvent que dans la prière la force de supporter leur peine, autrefois, comme aujourd'hui :
« Les dames délicates d'Arménie, qui étaient habituées à leurs litières et à leurs tendres coussins se rendaient maintenant à pied et sans
chaussures dans les maisons de prière. Elles priaient sans se lasser et faisaient des vœux afin de pouvoir supporter cette grande tribulation... Leur peau devint brune, car le jour elles étaient brûlées par le soleil, et la nuit elles couchaient sur la terre. Leurs bouches murmuraient sans cesse des psaumes et elles trouvaient une parfaite consolation dans la lecture des prophètes ; elles s'unirent ensemble deux à deux, également et volontairement attelées au même joug, dirigeant leur sillon vers le paradis, pour arriver sans se tromper au port de la paix... De beaucoup d'hivers se fondirent les glaces, le printemps revint et vinrent les nouvelles hirondelles ; les hommes attachés à la vie le virent et s'en réjouirent, mais elles ne purent jamais revoir leurs bien-aimés. Les fleurs printanières leur rappelèrent leurs tendres époux, et leurs yeux désirèrent voir la douce beauté de leur visage. Les agiles lévriers disparurent, et les excursions de chasseurs furent oubliées. Le souvenir des bien-aimés fut conservé sur des inscriptions et nulle fête annuelle ne les ramena de la terre lointaine. Elles regardèrent leurs places à la table, et elles pleurèrent ! et dans toutes les assemblées, elles évoquèrent leurs noms. »
Aucune autre littérature orientale ne noua permettrait de semblables comparaisons.
C'est que l'Arménie, en pleine Asie, est une nation chrétienne. — Les autres sont musulmanes. C'est aussi que l'Arménie a toujours tourné les yeux de son esprit vers Y Occident et non vers l'Orient. Tandis qu'elle subissait la domination politique de ses vainqueurs, et s'impreignait des idées qu'ils apportaient avec leurs soldats, au lieu de s'abandonner à une imitation servile de l'art persan, de l'art arabe, de l'art indou, elle a pris dans le fond commun, les idées et les sentiments généraux, les exprimant avec une grâce altière, avec un goût chaste et noble, et quand, dans son évolution, elle a voulu renouveler les formes du vers avec la poésie, c'est vers la Grèce, l'Italie et la France qu'elle s'est encore une fois tournée.
Ainsi le vainqueur n'a pas imposé à ce petit peuple sa domination absolue, puisque sa civilisation et sa foi sont restées nationales, c'est au contraire le vaincu, plus intelligent, qui, par la force de l'esprit, a imposé aux conquérants son génie littéraire et
artistique, sans d'ailleurs pouvoir féconder ce peuple turc, qui passe de l'inertie au fanatisme le plus affreux.
Mérite immense aux yeux des nations européennes, que cette lumière civilisatrice sauvée par l'Arménie au cœur de l'empire musulman, lumière qui ressemble à celle du phare, dirigeant à travers les écueils le vaisseau qui porte l'avenir.
Ici arrêtons-nous un moment
Mesdames et Messieurs, avant de vous parler d'une autre période de l'histoire arménienne, période d'affliction, qui met des larmes dans tous les yeux, je voudrais vous inviter à regarder un instant, pendant qu'elle est heureuse, et qu'elle vit confiante, la mère arménienne et ses enfants.
Nous sommes dans la montagne, c'est le soir, les bergers rentrent avec leur troupeau, voici l'heure où la famille se rassemble sur la terrasse, pour prendre part au repas patriarcal.
«... Au milieu d'une grande nappe étendue sur un tapis, se dressent des chandelles, protégées
du vent par des abats- jour de verre; sur des assiettes de cuivre, toutes espèces d'herbes, quelques plats de riz de différentes couleurs, comme de petites montagnes, répandent leurs vapeurs parfumées de safran. Près de chaque plat de riz, des faisans tout entiers avec leurs pattes crispées, leur ventre gonflé de raisin cuit et d'oignon, réveillent en nous, pour un instant, une mélancolique compassion, sans diminuer pourtant notre impatience d'y goûter.
« Dans une grande cuvette de faïence, pleine d'eau, un melon écrase les raisins, les prunes et les concombres. Devant chacun de nous, sur les assiettes peintes, le pain du pays, mince et transparent comme du papier, est plié pour nous servir de serviettes et de fourchettes ; ces dernières étant absentes, on enveloppe les doigts de pain, pour éviter de les graisser.
« Nous sommes debout en attendant l'entrée de mon père et de mes frères. Ils entrent dans l'ordre hiérarchique et prennent leur place à droite de mon père, sur de petits matelas étendus autour de la nappe. Nous prenons dans le même ordre nos places à gauche de notre mère. Les domestiques chrétiens, hommes et femmes, viennent se placer près de nous autour de la même nappe. Les domestiques musulmans sont absents, ils dînent à part, car leur religion les force à nous considérer comme des impurs.
Les femmes abritent sous un voile leur visage. Nous, les enfants, en qualité de jeunes filles, sommes plus libres ; nos visages sont découverts, mais les mouvements de nos bouches sont incertains, de peur de faire voir nos dents, que par pudeur, nous devons cacher. »
Cette page adorable que je viens de vous lire, est détachée du roman d'Armên Ohanian, la Danseuse de Shamakha. Est-il besoin de faire l'éloge du livre? Vous avez été séduits, comme je le suis moi-même, par l'art infiniment délicat de cette évocation, la fraîcheur du souvenir, l'émotion grave que fait naître dans le cœur de la femme ce rappel des heures enfantines : — Armên Ohanian est un poète qui a pour s'exprimer l'écriture et la danse. Tout à l'heure vous pourrez juger de son génie douloureux et charmant, puisque, sur les beaux thèmes de la musique arménienne, harmonisés par le grand artiste qu'est M. Alexanian, vous la verrez danser ses poèmes, avec la grâce chaste et timide de l'Arménienne, et aussi avec l'inspiration ardente qui met tant de
volupté autour de la danseuse asiatique.
Près d'Armên Ohanian vous verrez le cortège des musiciens. Ainsi, de villes à villages, les chanteurs populaires s'en vont, jamais invités, partout les bienvenus, dire leurs improvisations, ou les chants traditionnels qui accompagnent les festins de mariage, les naissances et la mort.
Lorsque l'épouse vient dans la maison de son mari, elle est accueillie par ses beauxparents, et le cortège du marié entonne en son honneur cette jolie chanson, au seuil de la maison :
Bonjour, ô belle, bonjour !
Que le bienfait de la bonne lumière tombe sur toi,
Que le soleil rayonne sur toi !
Belle, quelle mère t'a mise au monde*?
C'est cette mère aux yeux noirs qui t'a mise au
[monde ; C'est pour nous que ta mère t'a mise au monde, C'est pour toi que nous sommes venus au monde.
Nous avons maintenant deux perdrix au nid, Des roses ruissellent de leurs figures.
Vous êtes les piliers d'or de notre maison. Vous amenez le soleil dans notre maison.
Cette tradition dure encore, et ces chanteurs continuent de bercer les joies et les douleurs, par leurs complaintes, qui sont si douces au cœur d'une nation affligée.
Jadis, d'autres errants allaient ainsi de fêtes en fêtes, honorer les grands seigneurs par leurs compositions, et louer les dames de beauté qui régnaient à la cour d'Arménie. C'étaient les trouvères. Ils sont fort nombreux, et leurs chants, s'ils n'ont pas toujours les accents courtois et élégants du lyrisme provençal, ont une fraîcheur, et une ardeur juvénile, chaque fois qu'ils célèbrent Y amour !
Je vous ai signalé tout à l'heure, l'inspiration épique qui rapproche les bardes arméniens des bardes de la Grèce primitive et de notre moyen- âge. Que dire des trouvères, dont la poésie amoureuse est si proche de la nôtre.
Cette poésie lyrique ressemble à un buisson ardent ; le vent qui passa sur la Grèce d' Anacréon, arracha quelques rameaux
de feu, qui, volant sur le monde, enflammèrent la Perse de Saadi, l'Arménie de Koutchak, l'empire de Damas, celui de Cordoue et de Grenade ; tandis qu'un autre rameau, cueilli à ce buisson par les Croisés, au retour de Terre sainte, brûlait comme un feu sacré sur les autels d'Italie, de Provence et de Catalogne. Le feu est mort aujourd'hui.
Mais non, il revit, rallumé par un grand poète moderne, qui a retrouvé, pour chanter son amour, sa peine et ses colères patriotiques, l'inspiration pleine de grâce, de mélancolie et de force des trouvères arméniens. Ce grand lyrique est M. Tchobanian.
Aimez- vous ce quatrain, et la pointe subtile qu'il enferme?
La douceur de tes yeux peut guérir la plus
[mortelle des blessures ; Mais moi, hélas, à ma terrible blessure, où trouvefrais- je un remède, Puisqu'en mon cœur Elle fut ouverte, ô cruelle, par la douceur même
[de tes yeux ?
M. Tchobanian, que vous allez entendre, veut bien nous dire son Ode à la Langue armêr-ienne et Y Ode à la France. Depuis longtemps ce noble esprit est l'hôte et l'ami de notre pays ; il fût à nos côtés durant les heures terribles que nous avons connues. La culture qu'il avait choisie, jadis, en quittant l'Arménie, était la culture française. Il a aimé, autant que nous-mêmes, Victor Hugo, Vigny, Verlaine, mais l'influence de ces grands poètes n'a pas altéré son caractère original. Il est avant tout Arménien, par sa sensibilité contenue, sa puissance à exprimer la souffrance, sa révolte, qui s'étouffe parfois dans l'ironie d'un désespoir inconsolable, ou s'exalte dans une colère vengeresse. Vous allez l'entendre ; que ne puis- je vous faire connaître aujourd'hui la Vie et le Rêve, Poèmes, qui sont ses œuvres lyriques ; ni ses œuvres de savant et de lettré qui nous révèlent la littérature ancienne et moderne de l'Arménie.
Si mes paroles éveillent en vous, mes chers
auditeurs, curiosité et sympathie pour cette pathétique nation, ouvrez les livres de M. Tchobanian, ils viennent à vous avec des annonciateurs comme Anatole France, Verhaeren, Paul Adam, V. Bérard, Gabriel Mourey. Vous verrez le miracle que réalise la piété littéraire du poète et des érudits qui travaillent à Jérusalem, à Venise, à Paris. Secouant la poussière des siècles qui ensevelissait leur passé, ils ont relevé une statue merveilleuse, celle de la poésie arménienne; au Î.Iaît: e Archag Tchobanian de lui prêter sa voix.
ODE A LA LANGUE ARMÉNIENNE m
Comme un fleuve immense, né des inaccessibles hauteurs d'antiques montagnes et qui depuis des temps incalculables promène sous le soleil sa grande fraîche vie coulante et chantante, tu cours à travers les siècles, ô belle et douce Langue Arménienne ! Ta source se perd dans la brume mystérieuse des cimes chenues du Passé. A travers la majesté des ombres fabu-
(1) Archag Tchobanian, La Vie et le Rive.
leuses, tel un chêne puissant penché sur ton onde naissante, nous entrevoyons encore la sereine figure du gigantesque Haïk, père de notre race, qui épancha sur toi son mâle regard de premier révolté contre la Tyrannie. Et à la tendresse charmée de nos yeux filiaux, s'offre toujours la grâce #fière du bel Ara, qui, tel un parterre de lys, brilla un moment sur tes rives, puis, fidèle à l'Amour et à la Patrie, mourut d'une vaillante mort, d'une mort radieuse et pure comme un jardin de grandes roses rouges. Et dans le cours des âges plus nettement connus, que de figures de princesses de soie, de héros de fer, de prophètes d'encens et de poètes de feu qui mirèrent leur rêve dans tes eaux !
Cent races, parmi les plus fortes et les plus fines, parmi les plus féroces et les plus nobles, traversèrent tes rives. Maintes d'entre elles, qui eurent la noire pensée de te faire tarir, ont péri à jamais, ensevelies dans la poussière soulevée par leur impétueux passage ; et toi, prenant à chacune d'elles une lueur, une nuance, une couleur, des paillettes, tu les recueillis dans ton sein, tu en enrichis la splendeur de ta tunique, et, toujours vivace et alerte, tu poursuivis ta course à travers les siècles.
Qui nous fera réentendre les cantiques grandioses, les nobles odes et les fiers et libres chants de triomphe que tes flots entonnèrent en ces
jours d'or, où le coursier de la gloire, aux yeux de flamme, à la crinière de feu, aux sabots de lumière, s'élançait fougeux sur les terres que tu baignais, conduit par les fortes mains des Tigrane et des Tiridate ! Ils dorment enfouis pour toujours sous les ténèbres du temps. Mais nous retrouvons leur écho dans cette puissante et parfaite symphonie que tu fis retentir sous le souffle divin de la pléiade mesropienne, lorsque entre tes rives parées des plus belles fleurs du monde, tes flots, revêtus de ta pourpre natale et resplendissant de tout l'or du soleil, se déroulèrent avec la magnificence d'un cortège royal.
Un jour, un orage t'ébranla, et tes eaux, écumantes, tourbillonnantes, rugissantes, ténébreuses et déchirées d'éclairs, élevèrent un étrange chant, frénétique et harmonieux, noblement âpre et suavement terrible, un chant qu'on eût dit entonné par la trompette d'un archange saisi d'épouvante et de pîtié au-dessus des horreurs de l'enfer béant. C'était l'âme du moine de Narek qui passait sur toi...
Des temps après, une nuit de clair de lune t'a fait, avec une incomparable douceur, fleurir de lumière. Tes eaux, en petits flots paisibles, mollement bercés dans une bienheureuse extase, miroitant sous une mielleuse pluie de lueurs argentées, chantèrent un cantique d'amour et de
bénédiction. C'était le cœur de JSersès le Gracieux qui rayonnait sur toi...
Vinrent les jours de désastre. La gloire et la puissance abandonnèrent tes rives. La misère s'appesantit sur toi. Des vents mauvais te déchirèrent le sein de leurs ailes noires. Une averse de sang tomba sur toi et te rougit. Des amas lugubres de cadavres jonchèrent tes flots. Ton onde fut souillée, se revêtit des couleurs impures de la putréfaction. Et tu sentis un moment les ténèbres de la Mort planer sur toi. Mais ta force intime vainquit la Mort, et tu ressuscitas, retrempée et plus jeune que jamais. Un printemps nouveau resplendit, purifia tes eaux, leur donna une transparence de cristal et un éclat de perle ; une brise aux ailes légères rafraîchit ton sein ; une clarté matinale fit pleuvoir sur toi des roses et des lys ; sur tes rives, des vignes s'épanouirent, et des rossignols vinrent, cachés dans leurs ombres amies, moduler leurs tendres chansons ; c'était l'essaim mélodieux des Trouvères...
Et aujourd'hui, après avoir traversé tant de paysages, tant de siècles et tant de péripéties, après avoir connu les plus pures gloires et les plus formidables désastres, tu coules toujours, ô Langue Arménienne, tu coules vivace et limpide. Ta course séculaire ne t'a point fatiguée, ne t'a point vieillie. Le secret de la jeunesse éternelle est en toi. Tu unis maintenant la somp-
tuosité de la tunique d'or de tes grands jours classiques à la délicate grâce de la période nacrée des Trouvères ; tantôt tu as l'ineffable douceur du regard lourd de tendresse de nos mères, tantôt le vif éclat de l'âme d'airain de nos héros ; parfois tu reflètes l'effroyable rougeur de la géhenne de nos infortunes, et parfois le rayonnement solaire de nos nobles espérances. Et par toutes les bouches de tes eaux tu chantas la Liberté avec un accent si profond, si intense et si doux, que l'Orient tout entier s'est ébranlé, et qu'à travers l'ombre qui l'ensépulcre, nous voyons déjà luire les premiers rayons d'une grande Aube...
O notre Langue, miroir de pureté, de tendresse et de vaillance, tu es notre âme, notre sang, notre honneur et notre gloire. Tu es une des plus hautes expressions de la force universelle. Tant que la Vie durera sur la Terre, tu poursuivras triomphalement ta claire et généreuse course à travers les plaines infinies du Temps. Constantinople, 12 octobre 1908.
ODE A LA FRANCE m
La beauté de ta haute figure, qui depuis des siècles, comme une clarté conductrice, rayonne sur l'humanité, est devenue, ô France,
(1) Archag Tchobanian, Offrande, poétique à la France.
à travers l'horreur de ce gigantesque cauchemar, plus radieuse encore et plus pure.
Au milieu des nations qui luttent contre le démon de la tyrannie, tu semblés être le génie même de la liberté menant la lutte.
Tes armes flamboient de lumière, de la lumière sereine dont ta victoire va transfigurer le monde.
Tes yeux, au plus fort de l'affreuse mêlée, gardent une expression, non de haine, mais d'amour, l'amour de l'humanité qu'étouffe la tyrannie et que ton effort sublime veut délivrer.
Ton bras, maniant le glaive de justice, a les mouvements harmonieux du sculpteur dont la main fait naître sous ses coups, dans l'épaisse et confuse matière, une vie neuve et parfaite.
Le sang coulant des blessures qui déchirent tes flancs est rouge de la rougeur sacrée des aurores.
Et n'est-ce point l'aurore du monde de demain, du monde libéré, qui brille déjà, ô France, dans cette rougeur divine ruisselant de tes flancs?
Paris, 1er août 1916.
La belle Arménienne que je vous montrais tout-à-1'heure, dans ses atours de reine,
adorée et si ardemment défendue par ses fils, qui la reconnaîtrait aujourd'hui?
Abattue au bord de la route, son corps épuisé apparaît sous les lambeaux de sa robe de deuil, ses cheveux sont tout blancs, son visage flétri, ses yeux ont perdu leur couleur marine et sont deux lacs de sang, ses lèvres décolorées, comme les lèvres des morts, n'ont même plus la force de gémir ou de prier.
Un spectre ! Celui du malheur, de la misère, de la faim. La piété d'un passant a mis dans ses bras la palme du martyre. Pauvre Arménie, quels barbares ont brûlé ton cœur, arraché tes yeux? Qui t'a chassée sous ces guenilles tragiques de ta maison vénérée ? Qu'attends-tu sur cette route, le secours ou la mort?
Quel tableau lugubre il me faut à présent vous tracer, à vous mes compatriotes, qui aurez compassion ; à vous, Arméniens, réunis ici, qui avez souffert avec Elle, et pour Elle, et qui, mieux que moi, connaissez dans toute son horreur le supplice infligé à votre mère.
Pourrai- je, sans trembler, vous peindre le destin affreux de l'Arménie, non pendant une période de troubles, mais pendant des siècles, et surtout pendant ces dernières années ?
L'Arménie est la victime du fanatisme religieux ; rappelez-vous les guerres qui ont, chez nous, ensanglanté le xvie siècle. Mais qu'est-ce que ces tueries de catholiques et de protestants, auprès des massacres exécutés par les Musulmans !
Les supplices inventés par les Turcs pour mater ou pour détruire l'Arménie chrétienne dépassent en horreur ce que Dante a imaginé dans Y Enfer.
Ce ne sont pas seulement les hommes qui expient dans les tortures le crime d'être chrétiens, ce sont les femmes, ce sont les enfants qui payent de leur vie la fidélité à la Croix.
La nation arménienne, évangélisée par saint Thaddée, et par Grégoire V llluminateur au ive siècle, alliée naturelle de Byzance
contre les Sarrazins et les Turcs, alliée fidèle des Croisés d'Occident, qui vinrent délivrer le Saint Sépulcre, fut la victime désignée à la haine et à la rage des persécuteurs, lorsque l'Islam l'emporta en Asie.
Depuis Févangélisation de ses provinces, l'Arménie se dresse dans l'empire musulman comme saint Christophe portant sur ses épaules l'enfant Jésus, recevant avec amour, avec un dévouement éperdu, une résignation inouïe, les coups les plus terribles, qui font chanceler le géant, sans qu'il abandonne à l'ennemi l'Enfant confié à sa garde, et qu'il a juré, au baptême, de servir avec fidélité. Ce paladin du Christ est encore debout, élevant vers le Ciel le Dieu qui a choisi ses épaules sanglantes comme un sublime pavois !
Ces siècles d'histoire se résument, pour l'Arménie, en quelques mots : Massacres organisés far le bourreau ; résignation de la victime. En 1880, la persécution redoubla. L'Europe alors prêta l'oreille aux cris de
l'Arménie et admit qu'il existait une question arménienne, que, pour l'honneur de l'humanité, il importait de résoudre. Mais le Sultan Kouge alla plus vite que les souverains d'Europe, et pour résoudre de façon catégorique cette question qui l'inquiétait et le menaçait dans ses intérêts, autant que dans son pouvoir, il découvrit un moyen radical : supprimer la nation arménienne.
La Russie qui semblait à ce moment vouloir protéger les Arméniens, dont une partie étaient ses sujets du Caucase, n'aurait plus de raison d'intervenir en Turquie d'Asie. Ce fût la terreur, non seulement dans la grande et la petite Arménie, mais parmi les Arméniens de Constantinople. Beaucoup émigrèrent en Egypte, en Bulgarie, en France surtout, où ils se savaient aimés ; en Amérique aussi. Ceux qui restèrent là-bas, muets, tremblants, dépouillés de leurs biens, hors d'état de se défendre, n'ayant pas d'armes, annihilés ou exaltés par une sorte de fatalisme chrétien qui les préparait au martyre,
furent égorgés, noyés, vendus, décapités, sur un signe, sur un soupçon, pas même sur l'ébauche d'une révolte.
De 1895 à 1897, l'Arménie fut à feu et à sang. Turcs dans les vallées, Kurdes dans les montagnes, massacrèrent 300.000 personnes.
L'Europe s'émut de pareilles hécatombes.
Gladstone prononça un discours qui eut un grand retentissement, il appela le Sultan le grand assassin. La France, l'Angleterre, la Russie prirent la défense de l'Arménie. Défense insuffisante et éphémère.
Alors que la chute d'Abdul-Hamid et la venue des Jeunes Turcs permettaient aux Arméniens l'espoir d'une vie moins atroce, les massacres redoublèrent.
Lorsque la guerre éclata, les Arméniens russes combattirent contre les Turcs ; les Arméniens de l'empire ottoman ne mirent — on le comprend — aucun zèle à servir la cause de leurs bourreaux. Les émigrés de France, d'Angleterre, d'Amérique s'enrôlèrent dans les armées alliées et se signalèrent
par leur bravoure et leurs actions d'éclat.
Mais Enver pacha préparait sa vengeance contre les sujets chrétiens. Pour punir les chefs arméniens qui avaient déconseillé l'entrée en guerre de la Turquie aux côtés de l'Allemagne, il décida la destruction systématique de la nation. Les chefs politiques furent immédiatement fusillés ou pendus, sans l'ombre de jugement.
Tous les hommes de 18 à 50 ans furent arrachés de leurs villages et massacrés par les gendarmes qui les emmenaient.
Ce n'était point assez encore :le20 mai 19 15, le Gouvernement des Jeunes Turcs décréta la déportation dans les déserts arabiques de toute la population arménienne.
Vous avez entendu, la déportation dans le désert brûlant! La mort parla faim, par la soif, par le soleil, pour tout un peuple ! C'est le comble de l'horreur ! Je n'ose continuer... Il le faut pourtant, c'est de l'histoire ! De l'histoire qui crie vengeance ! De l'histoire qui couvre d'opprobre ceux que l'on veut
nous montrer comme un peuple humain et pacifique. Honte ! Honte aux Turcs et pour toujours.
Voici des témoignages. Ils ne sont pas suspects. Les uns nous sont apportés par le livre bleu du Gouvernement britannique, qui relate l'agonie de six cent mille Arméniens ; par le témoignage de la Croix-Rouge allemande, qui comptait dans ses services des infirmières Scandinaves.
Au commencement des persécutions, plusieurs se suicidèrent ; beaucoup de mères précipitèrent leurs jeunes filles dans les flots de l'Euphrate ; des jeunes femmes se sont jetées dans les flots avec leurs nouveau-nés ; il est arrivé que des jeunes filles, désespérant de trouver un moyen de suicide, ont tenté de gagner leurs ravisseurs en leur abandonnant tous leurs bijoux pour qu'ils consentent à les tuer à coup de revolver ; elles sont nombreuses celles qui devinrent folles ; « les larmes, les lamentations, les prières, dit un témoin oculaire, ne servaient qu'à augmenter la joie do ces sinistres criminels et leur bestiabté. » — Quelques-unes ont réussi à s'enfuir après avoir été violées ; plusieurs ont été tuées pendant leur fuite. Quelques-unes, peu nombreuses, ont réussi
à tuer leurs ravisseurs et a été considérable le nombre de celles qui se sont défendues l'arme en mains.
Mlle Chaïnian, âgée de 18 ans, originaire de Sivas, après avoir tiré les 10 balles de son mauser, est tombée frappée par un coup de fusil.
Ce sont les femmes de Chabin-Kara-Hissar qui ont poussé leurs hommes à ne pas obéir aux décrets de la déportation ; elles ont préféré mourir dans leurs saintes maisons plutôt que de subir toutes sortes d'injures sur le chemin de l'exil. Animées du même sentiment, les dames et les demoiselles d'Edesse (Ourfa), ont participé aux combats de cette ville. Après la prise de la ville par les Turcs, quand les officiers et les soldats cherchaient les cadavres pour les dépouiller, ils voyaient avec un grand étonnement qu'il y avait plusieurs cadavres de femmes « dont les poitrines étaient ornées, au lieu de bijoux, de cartouchières » (témoignage d'un officier turc).
Sur l'ordre des autorités turques, les femmes, les jeunes filles, les enfants, devaient quitter les villes et les villages d'Arménie. Ils s'en allaient épouvantés, silencieux comme ils le sont là-bas depuis quatre
siècles. De la colline prochaine ils assistaient au pillage, à l'incendie de leurs maisons. Au bout de quelques heures de marche, les gendarmes et les civils enrôlés pour le crime, levaient le revolver et le massacre commençait.
Seules, les belles jeunes filles, ces candides Arméniennes que vous avez vues réunies, pleines de respect et de tendresse, autour du repas de famille, étaient épargnées dans cette œuvre de mort. Mais pour quel destin plus affreux, Seigneur. D'autres étaient jetées dans les maisons publiques, vendues au plus offrant, réservées pour le harem du riche musulman, et condamnées à être la chair à plaisir des bourreaux de leurs pères et de leurs mères.
Il n'est pas de cœur de femme qui puisse trouver la force de vous peindre le martyre de ces jeunes filles, mais pour vous donner l'idée du courage, de la noblesse de caractère de ces innocentes victimes, voici une page qui restera dans vos mémoires.
Le récit a été publié dans un journal du Caire par un Arabe qui s'était enfui de Turquie au cours de la guerre et réfugié en Egypte :
« Un Turc, nommé Chabin bey, qui se trouvait en prison avec moi à Diarbékir. m'a raconté ceci :
« Lorsque j'étais encore dans l'armée, on m'a confié un convoi de femmes et d'hommes, pour que je les fasse massacrer. En route, j'ai remarqué parmi eux une jeune fille d'une beauté merveilleuse, que je connaissais ; je l'ai appelée et je lui ai dit :
« — Je te sauverai, mais consens à te marier avec un Kurde ou un Turc de ta région.
« Elle refusa.
« — Si tu veux me faire plaisir, me dit- elle, je te demanderai un service.
« — Je suis prêt, ai-je répondu, à faire ce que tu désires.
« — J'ai un jeune frère, qui se trouve dans le groupe des hommes. Je te prie de le tuer sous mes yeux, afin que je puisse mourir tranquille, sans inquiétude sur son sort.
«Elle me désigna son frère, que j'ai fait appeler de suite. Elle lui dit :
« — Frère, je te confie à Dieu. Viens, que je t'embrasse une dernière fois. Nous nous retrou-
— loverons dans l'autre monde. Dieu tirera bientôt notre vengeance de ceux qui nous torturent ainsi.
« Ils s'étreignirent. Le frère vint alors vers moi. Je devais obéir à la volonté de sa sœur. J'ai asséné sur la tête de l'enfant un coup de hache, et il tomba, la cervelle jaillissante.
« — Je te remercie de tout mon cœur, dit la jeune fille, je te prie maintenant d'achever ton bienfait.
« Puis, couvrant de ses mains ses beaux yeux noirs, elle me dit :
« — Frappe-moi comme tu as frappé mon jeune frère, et ne me fais pas souffrir.
« D'un coup je l'ai abattue, et je suis encore à regretter sa beauté et sa jeunesse, et à admirer sa vaillance. »
Je n'achève pas, je ne puis pas ; mais avant de fuir ces scènes de carnage, je veux effeuiller sur la tombe de ces victimes les roses qu'une de leurs sœurs a cueillies au funèbre rosier.
— Tu les as vues mourir, Euphrate. Tes profondeurs s'ouvraient lentement pour les cueillir nues les unes après les autres.
— Tes eaux montaient mugissantes pour les vêtir de ton écume pure et neigeuse.
— Tes ondes pâles et menaçantes crachaient aux pierres ta colère, profonde et sacrée comme tes eaux.
Je te salue, Euphrate
Je te salue, tombeau fluide des mères et des
[enfants.
Je te salue, tombeau limpide des gémissements. Je te salue, chaste miroir de la dernière nudité. Et toute la Terre te salue, Euphrate, vieil
[Euphrate de douleur.
De qui ce pathétique adieu?
D'Armên Ohanian.
Voilà les cloches ! les cloches de l'armistice ! Sur la route funèbre où la vieille Arménie contemplait les cadavres des 600.000 enfants massacrés par les Turcs, et suivant du regard les derniers cortèges des 600.000 déportés s'acheminant vers les déserts de la Mésopotamie, une autre femme se dresse !
Elle porte dans ses yeux l'espérance et la fierté.
De la mort, l'Arménie n'avait que les apparences. Elle vivait, elle vivait par l'esprit et par le cœur.
Par le cœur imprégné du sentiment religieux le plus ardent, le plus noble, le plus mystique. Pendant des siècles de persécution les Arméniens ont tout sacrifié à leur amour pour le Christ, et cette ferveur fidèle a été leur force invincible, puisqu'elle a été le lien qui, en tous pays, les unissait étroitement les uns aux autres, les faisait se reconnaître, et que , communiant ensemble en Dieu, ils communiaient aussi en leur patrie.
L'Église enfermait tout le passé, tout l'avenir, tout le rêve.
C'est l'honneur de l'Église Arménienne d'avoir utilisé cette force morale et ce prestige tout puissant, pour arracher le peuple arménien à l'abêtissement de la misère, de l'ignorance, de la servitude. Jadis, l'Église avait montré le Ciel aux malheureux, comme la suprême compensation à tant de maux supportés avec une résignation inquiétante.
Ce temps-là était passé, l'Église, la première, avait cherché dans la nation ellemême, les forces qui pouvaient réveiller, et exalter le sentiment de fierté nationale, et le désir de l'indépendance.
Au début du siècle dernier, un moine de Sivas, qui se nommait Mekhitar, comprit que seul un mouvement intellectuel pouvait relever la race de sa déchéance morale. Comme il était impossible en Turquie de fonder ce foyer spirituel, à cause de la tyrannie ottomane, il s'exila à Venise, emportant avec lui de précieux manuscrits anciens, que détenaient les couvents.
Et le couvent Mekhitariste de Venise devint aussitôt, pour les Arméniens, une imprimerie, une école, une académie.
Les manuscrits furent déchiffrés et, de ces trésors, ignorés pendant des siècles, sortit l'histoire et la littérature nationales de l'ancienne Arménie.
De jeunes savants vinrent se former à Venise, et dans un autre couvent mekhi-
tariste fondé à Vienne ; leurs études s'élargirent, ils traduisirent, pour les répandre en Arménie, les chefs-d'œuvre classiques de la littérature occidentale. Ils ont été, dans ce désert créé par la mentalité turque en Asie Mineure, les conducteurs de cette magnifique caravane où figurent Homère, Virgile, Hérodote, Tacite, Dante, Corneille, Byron. Et l'amour des lettres, qui avait été si vivace autrefois dans ce peuple de poètes et d'artistes, redevint créateur, non seulement par les œuvres multiples qui sont nées à Constantinople et dans les villes du Caucase, mais par cette grande éducation nationale et esthétique qui, en moins d'un siècle, a transformé l'esprit arménien.
Cet esprit s'est européanisé sous l'influence des lectures, des écoles créées à Constantinople, des relations fréquentes et amicales entre les Français, les Italiens, les Anglais et les émigrés d'Arménie qui, obligés de fuir leur patrie, venaient fonder des colonies que le travail, le génie des affaires, rendirent partout prospères.
A l'Europe, ils empruntèrent sa culture, et se l'assimilèrent de façon étonnante ; uos idées politiques devinrent leurs idées politiques, et le souffle de liberté qui animait la France aviva dans l'esprit des penseurs, des écrivains, des poètes, des hommes d'Etat, des artistes, des hommes d'affaires, des femmes mêmes, le désir de l'indépendance, et une conception plus libre de la vie.
Sous l'influence française ce fût Yétnancipation de l'esprit arménien ; sous l'influence russe, ce fut sa révolte.
Il m'est impossible, par la limite de l'heure, de m' étendre sur ce mouvement intellectuel qui a déterminé le réveil du sentiment national et préparé l'avènement de la Eépublique, dans un pays dompté par la tyrannie. La Turquie avait enlevé aux Arméniens leurs armes ; elle leur avait interdit la carrière militaire. Les Arméniens ont trouvé d'autres armes en cultivant leur esprit. Et l'on peut dire que Y esprit encore une fois a vaincu.
Victoire douloureuse, qui rend à l'Arménie un pays dévasté, un pays vidé d'hommes. Que reste-t-il là-bas? un million, pas même peut-être? Pays où l'on meurt de faim, de maladies et de froid ; où les femmes lâchées des harems par le Turc qui redoute le châtiment, errent comme des mendiantes avec leur enfant entre les bras.
Mais que l'ordre revienne, que sous la direction des Alliés l'Arménie voie disparaître jusqu'aux dernières traces de la puissance ottomane et de son administration, que la sécurité soit assurée par la présence des Alliés en Orient, et ce pays admirable redeviendra ce qu'il fut autrefois : l'Ëden de l'Asie !
Voilà ce que désire l'Arménie noble et généreuse.
Elle ne clame pas vengeance contre son bourreau, elle n'exige pas qu'on lui applique la peine du talion. Elle dit : Aidez-moi. Ce touchant appel va droit à notre cœur. Certes nous l'aiderons fraternellement,
comme une jeune nation dont les pas sont encore incertains ; si jadis nous n'avons pu arrêter ses malheurs, sachons aujourd'hui la protéger et la défendre contre un retour de son ennemi. Sa place est à notre droite !
Au moment où je termine cette longue causerie, je vois comme en un rêve reparaître à mes yeux la belle jeune femme au visage semblable à la lune, aux yeux couleur de mer ; elle porte sur ses cheveux noirs notre bonnet phrygien, et pique, au lieu d'une cocarde, le rameau de laurier que lui tendent ses héros, ses poètes et ses artistes. Elle gravit les pentes verdoyantes du Mont Ararat, suivie d'un cortège immense, car ce pays vidé d'hommes est plein d'ombres frémissantes et sensibles. Son triomphal cortège est précédé du chœur chantant et dansant, à la manière antique.
Ce chœur, vous allez l'entendre ; ces danses, vous allez les voir, mes chers audi-
teurs, et si vous unissez votre esprit au mien, dans cette tendre sympathie que je voue à l'Arménie, vous verrez la belle jeune femme atteindre le sommet neigeux où l'arche, après un nouveau cataclysme, plus terrible que le déluge, a recueilli pour les sauver, ces Filles de la conscience humaine : Bonté, Vaillance, Foi, Travail — déités d'une ère nouvelle, protectrices des nations chevaleresques, qui là-haut, dans le royaume idéal, guidé par les deux anges, dont l'un a nom Justice et l'autre Liberté, accueillent la jeune République arménienne et lui donnent enfin le baiser d'amour et de paix.
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