‹ L'arrêt sur la MarneChapitre 1 sur 2 · A LA MEMOIRE DE CHARLES PEGUY · texte numérisé non relu

A LA MEMOIRE DE CHARLES PEGUY

L’ AGRESSION

Un mouvement lent, méthodique et sûr, Les métaux ployés, la pierre asservie Aux fins de peser d’un poids triste sur Toute faible vie.

La chose à sa place et l’homme encadré, Tous les deux n’étant qu’une pâte au pouce D’un Dieu patient, brutal et madré Que l’amour repousse.

Dur était l’esprit, docile la main,

Et l’ordre régnait, implacable et terne, Et dressait au bout de chaque chemin Un mur de caserne.

Chaque gare immense avait fait l’objet D’une prévoyante et sournoise étude :

En l’inaugurant le Prince au sujet Parlait d’un ton rude.

La brume au dessus des usines neuves S’éclairait la nuit de rougeurs d’enfer. Des milliers de rails sur des ponts de fer Franchissaient les fleuves.

La vapeur volant au secours des bras Croisait ses jets clairs sous les halls des forges, Et de plus en plus un gros rire gras Secouait les gorges.

L’AGRESSION

Des tourbillons noirs emplissaient les ports, L’ardeur au travail tenait du délire, L’enfant apprenait la loi des plus forts Dès qu’il savait lire.

Tout était soumis au même compas :

La rue et les champs, la façade et l’arche. Le système exact des canaux, les pas Des troupes en marche.

Partout triomphait la morne épaisseur, Et le bloc de marbre et la longue phrase Tiraient vanité d’un art sans douceur Qui toujours écrase.

Et la soif de l’or poussait au marché Un grommellement toujours plus féroce, Et la femme enfin ayant accouché Redevenait grosse.

Et sous les tilleuls, au son des tambours.

Les soldats passaient, limitant leur rêve Au nuage bas qu’un talon soulève,

Plus nombreux toujours.

Les mois étaient chauds et l’heure approchait, Les calculs touchaient au but de leur course, Comme au ciel des nuits l’on voit la grande Ourse La Rente penchait;

Les choses voulaient remplir leur destin ; La poudre appelait le choc qui l’enflamme. Les canons bâillaient, du vague dans l’âme. C’était le matin,

Puis c’était le soir, puis le jour encore;

Un âge vivait ses derniers instants,

Chaque seconde au cœur du temps Battait plus sonore.

L’AGRESSION

L’armée était la veille éblouissante à voir Comme un soleil de grande fête,

Avec ses officiers chamarrés à sa tête

Et ses drapeaux brodés du gothique aigle noir.

Quelle autre infanterie eût pu comme la sienne Rehausser l’éclat sourd d’un uniforme bleu Par ces cols, ces revers, citron, orangés, feu,

Qui donnaient tant de lustre à la morgue prussienne?

Ses hussards, ses dragons, par leurs claires couleurs. Faisaient d’un boute-selle un frisson dans des fleurs ; Ses cuirassiers passaient, entourés de silences ;

Ses uhlans pommadés, vêtus de tous les verts,

Semblaient capter l’azur dans le fer de leurs lances Et le cuir des schapkas qu’ils portaient de travers.

Tout à coup, de la gaine ouvrée Jaillit la pâleur du fer nu :

Après l’éclatante livrée Parut un drap gris inconnu.

Tout prit comme une autre jeunesse En montrant un nouveau dessein :

Une école la nuit abritait dans son sein Le régiment qui part avant que l’aube naisse.

Les cavaliers trouvaient la paille encore chaude, Y dormaient, partaient à leur tour.

Tout l’œuvre de la paix semblait jusqu’à ce jour N’avoir été que fraude,

L’AGRESSION

Tout jouait son vrai rôle et faisait ses débuts : Le viaduc qui gronde au dessus de l’eau verte. Et le disque qui dit que la voie est ouverte Aux trains chargés d’obus.

Assis dans un estaminet,

Le Belge alors fumait sa pipe,

La ménagère allait, venait.

Et le monde avait pour principe, Dans un bien-vivre étroit et clair, La propreté sans défaillance.

Pas une poussière dans l’air.

Rien sur la brique ou la faïence Qui pût ternir leur doux éclat;

De la foi, de l’indépendance,

Le Christ en croix sur la crédence,

L’AGRESSION

Après le travail, un bon plat.

De bonne bière à pleine chope.

Un amour sain aux libres jeux.

Et sur la carte de l’Europe Un petit peuple courageux.

Mais voici qu’un grand bruit fait trembler l’étagère. Clouée au sol, la ménagère Ecoute, un pichet dans la main.

Toute une armée immense est là sur le chemin,

Un poing cogne à la porte,

Et l’on entend une voix forte Crier soudain :

« Donnez-nous les clés du jardin Qui descend vers la Meuse et la plaine de France! »

Puis tout se tut. Le jour conservait l’apparence D’un jour de plein été que dore le blé mûr :

La capucine en fleur éclatait sur le mur,

Le chat léchait sa patte blanche.

On eût dit un dernier dimanche.

Mais dans ce faux loisir Les minutes profondes

Roulaient plus de soucis qu’un siècle : entre deux mondes

Choisir.

D’un côté, chère lie, abondance paisible,

Sauf désormais, sur tout ce qui luit au soleil. Sur la cruche de grès et le bassin vermeil.

Une tache invisible;

De l’autre, la ruine et des choses sans noms, Mais une renommée aussi pure, aussi nette Qu’un carreau bien lavé dans une maisonnette.

Déjà, les artilleurs dételaient leurs canons : 11 fallait obéir ou perdre l’espérance.

Gloire au choix que tu fis de la pire souffrance, Peuple sans haine et sans effroi,

Gloire à ton beau refus, gloire à ton jeune Roi.

L AGRESSION

Et le sort s’accomplit.

Hommes, chevaux, caissons, d’une seule poussée, Comme un torrent de mars qui déborde son lit, Couvrirent de leurs flots la terre défoncée.

Un tremblement profond que le vent porte au loin S’empara pour longtemps du sol meurtri des routes. Un moineau s’envola d’une meule de foin.

La poussière et la boue amassèrent leurs croûtes Sur les cuirs, les fusils et les moteurs ronflants.

Et l’aigle impérial, du haut de chaque enseigne. Dardant sur l’univers une langue qui saigne,

Hérissa de fureur les plumes de ses flancs.

Les convois affluaient, mêlés aux troupes fraîches, Dans un remous compact, grave, ordonné, savant. L’armée, en empruntant au gris des feuilles sèches La couleur qui masquait tous ses pas en avant, Semblait partout contraindre à d’immenses traîtrises Les vallons innocents et les forêts surprises.

Sous les pieds, les sabots et les jantes d’acier,

L’épi perdait son grain et sa douce farine :

Tout raser, tout broyer étant l’âpre doctrine,

L’esprit dur de la meule habitait la poitrine Du lourd soldat passif et du rogue officier.

Dans un horrible élan, d’énormes batteries Bondissaient au sommet des collines fleuries. Ravinaient les vergers dormants.

Et le bétail captif poussait vers les prairies De longs mugissements.

La sueur ruisselait sous les casques, la bouche Du cheval blanchissait.

Le cri des essieux prenait un sens farouche,

Comme au Livre des Rois le plus sombre verset.

L’AGRESSION

Lorsque les régiments avec leurs attelages Passaient, faisant frémir les vitres des villages,

Ou lorsqu’ils insultaient au calme azur des champs, Ils laissaient derrière eux, pareils à des fumées.

Sur les moulins sans vie et les maisons fermées,

Les échos tristes de leurs chants.

Voilà donc où tendait votre sombre génie. Grottes, rochers, sapins, forêts de Germanie,

Qui sous les doigts coureurs des vents Faites vibrer sans cesse une harpe infinie De feuillages mouvants.

Le soldat qui vous chante est le fils de vos rêves. Quand, le soir, vous froissiez vos aiguilles d’airain, C’était pour étouffer le cliquetis des glaives Que forgeait un dieu souterrain.

Laissant la bride pendre au pommeau de la selle.

Des uhlans cheminent au pas.

Silencieux, songeurs, ils entendent là-bas,

Au bois de leur enfance, un bruit d’eau qui ruisselle. La nixe aux cheveux verts danse devant leurs yeux. Des nains barbus leur font cortège.

Et Wotan redoutable et vieux Dans les nuages noirs gronde : « Je te protège,

Va, guerrier, j’ai mis dans ton sein Un cœur fort que rien n’apitoie.

Méprise tout, hors mon dessein,

Tue avec joie. »

L’AGRESSION

L’obus est tombé, la muraille éclate.

Les fauves lâchés n’ont point de remords C’est une autre vie au milieu des morts, Une nuit tonnante au ciel écarlate,

Passée ou rêvée on ne sait plus où,

Dans un monde fou.

L’église est en feu, le clocher s’effondre, Une langue en sort,

Qui siffle et se tord :

Jésus insulté ne peut rien répondre*

Qui se tait a tort.

Un blessé gémit, un cheval renâcle.

L’hostie a saigné dans le tabernacle :

Le Seigneur est seul.

Une fois encore il murmure : « Père »,

Et son Père est sourd, Jésus désespère Et revoit sa croix, ses clous, son linceul.

Grenade et fusée et pompe à pétrole Au parvis du temple ont pris la parole :

« Tous les innocents iront en enfer ! »

Une envie alors a saisi le fer

D’entrer brusquement dans le corps de l’homme,

Et la botte aussi veut rire : elle assomme,

Et les revolvers Ont le désir prompt D’un baiser pervers.

D’un baiser au front.

L’AGRESSION

Le vacarme est tel que les tympans craquent, L’épaisseur de l’ombre en paraît accrue,

Les démons casqués vont de rue en rue,

Une femme court, des fusils se braquent.

Le cadran d’or du beffroi Aux lueurs de l’incendie Reflète un immense effroi Dans sa prunelle agrandie.

On entend le carillon,

Dans l’horreur d’une accalmie, Egarer au tourbillon Sa limpide note amie.

Cette voix claire fait mal Comme une gaieté démente.

— Beffroi, ce n’est pas normal De chanter dans la tourmente Le même air qu’aux jours de fête...

Mais dans les cieux étouffants Le vieux beffroi perd la tête :

On égorge ses enfants.

— C’est la guerre, et la guerre est sainte ! Un cadavre sur chaque seuil !

on éventre la femme enceinte!

’on fusille dans son fauteuil grand père aveugle et perclus !

Les tribunaux n’existent plus,

La vie enfin s’est élargie !

Apporte encore une bouteille.

Allume encore une bougie!

Après la jeune, prends la vieille!

PARIS

Que les soirs de ces jours avaient de noble grâce Sur la terrasse Au bord de l’eau !

Déjà les marronniers s’effeuillaient sur les marbres. Un fard léger poudrait les arbres Comme le temps dore un tableau.

Le bleu du ciel avec l’ardoise Dont le Louvre est couvert Jouait un vieux morceau de musique courtoise,

Et, dans le beau jardin désert.

Les fleurs qui cachent leur folie Sous les manières de la Cour,

Dansaient une danse polie En se parlant tout bas d’amour.

Sous ces rares couleurs quel délicat dessin !

L’arc aigu des jets d’eau rejoint sur le bassin Les courbes d’un instant décrites par les cygnes, Et, ployant la nature à l’idéal humain,

Le végétal taillé prolonge au loin les lignes De la pierre sur le chemin.

Inventé jadis pour parer la femme.

C’est un art exquis Qui sent son marquis,

Comme un chevalier soumis à sa dame.

PARIS

L’été, l’hiver sont indulgents, Tout est mesure dans la sève, L’âme et les sens au fort du rêve Restent encore intelligents.

La même clarté qui luit dans les nues Inspire les plans du gazon,

Veut les corniches maintenues A la hauteur de la raison.

Si, subtile, la pensée,

Est ici plus nuancée.

Si le pédant est proscrit, N’est-ce là qu’une faiblesse Qui délaisse

La profondeur pour l’esprit?

Si, brûlante, ici la bouche Est au baiser moins farouche, N’est-ce encore que langueurs D’une race en décadence,

Où les cœurs

Rient de tout pourvu qu’on danse ?

Si l’air est plus doux ici,

Et l’azur plus tendre aussi.

N’est-ce donc là que le charme D’un ancien monde trop fin Qui désarme Et trébuche vers sa fin?

Pas une auto, pas autre chose Que le pavé qui luit comme une glace rose :

Un oblique rayon descend seul l’Avenue Désespérément lisse, incroyablement nue Comme un grand canal desséché.

Mais, quand derrière lui le soleil s’est couché, L*Arc-de~triomphe ouvert sur l’ombre inquiétante, Tout béant d’une horrible attente.

De tous côtés surveille une dernière fois

Par dessus les murs gris le lointain noir des bois.

Puis, dans les brumes de la Seine,

On ne sait quoi comme un regret Sur l’or d’un Dôme,

On ne sait quoi comme un fantôme Qui revient rôder sur la scène,

Observe, écoute et disparaît.

Que réserve la nuit à l’aurore prochaine?

Au centre de Paris, comme au centre d’un chêne Le vieux cœur d’où la vie a longtemps rayonné, L’Ile-mère, la nef qui porte les dieux lares,

Tirant sur les dix ponts qui lui servent d’amarres, A dans l’eau sourde frissonné.

Tandis que l’airain vibre en espaçant ses coups. Rigide, son corps sombre enveloppé de voiles, Notre-Dame prie à genoux,

Le front levé vers les étoiles.

PARIS

Chaque jour qui se lève est comme un fossoyeur Qui reprend son outil de bon matin et creuse, Infatigable travailleur.

Pour quelque illustre mort un large trou profond. Les aiguilles des montres font Des pas d’une vitesse affreuse.

On se jette sur les journaux,

On les ouvre en tremblant, on les lit hors d’haleine, Comme autrefois la foule à travers les créneaux Interrogeait la plaine.

Après Liège, Namur est pris.

Les mots barbouillés d’encre fraîche Deviennent feu dans les esprits.

Chaque heure apporte une dépêche Comme un lourd nuage orageux.

Le cœur s’attarde aux tristes jeux D’un suprême doute impossible,

Ou bien, frappé comme une cible.

Répond par un sursaut plus fort A tous les coups du mauvais sort.

Une ville aussitôt nommée,

Dans un cauchemar imprécis On entrevoit des murs noircis.

Un épais brouillard de fumée,

On entend crier : au secours,

Sans qu’aucune âme ne réponde.

Et le ruisseau dans les faubourgs Reflète un ciel de fin du monde.

Sambre et Meuse, autrefois ces noms,

Comme deux trompettes pareilles,

Nous chantaient gaiement aux oreilles Les victoires de nos canons;

Maintenant leurs syllabes roulent

Une rumeur de désarroi.

Quelques jours encore s’écoulent,

Puis l’écho gronde : Charleroi.

Un bruit court un matin : l’ennemi sur la Somme, Et, déjà, chuchoté moins peut-être par l’homme Que par un coup de vent qui courbe le pays.

Le sinistre vieux mot : trahis !

Quel écran noir vint à descendre Entre Paris et la clarté ?

Tout changea de saison, un déluge de cendre Ensevelit l’été.

On vit alors la ville riche Clore à la hâte son volet ;

Le pauvre resta, qui seul dans sa niche Attend que la mort le prenne au collet

Flandre, Artois, Picardie, au long des routes blanches Tournoyaient confondus :

Comme un ouragan disperse les branches Des peupliers tordus,

Arrache le zinc, la tuile et l’ardoise.

Le désastre engouffré dans le couloir de l’Oise Emportait les hameaux loin de leurs champs perdus.

PARIS

Les villages roulaient ou se traînaient à pied. Ainsi qu’il est écrit qu’aux siècles de famine, Aux jours de grande peur et de grande pitié, La campagne chemine.

La plaque du foyer où les paisibles feux,

Quand l’eau chantait dans la bouilloire, Collaient leur lèvre rouge et noire.

Gisait là-bas, cassée en deux.

Seuls étaient demeurés au milieu des décombres Quelques chats pareils à des ombres.

Maintenant, bouche bée, à côté des vieillards.

Les petits s’agrippaient aux ridelles des chars,

Les femmes conduisaient les chevaux par la bride, Saoules de malheur et les yeux hagards Fixés sur l’inconnu de l’horizon torride.

Tous ces gens étaient fous à force d’être las. Les carreaux bleus des matelas

Racontaient aux chaises de paille Les crimes monstrueux commis dans la bataille;

Et quelque aïeule en cheveux blancs,

Le corps cahoté sur des bâches,

Elevant vers les cieux ses maigres poings tremblants, Hurlait sans cesse : « Lâches ! lâches 1 »

Longtemps, devers Pontoise et Meaux,

Sur le Vexin et sur la Brie,

Souffla ce tourbillon de maux.

On l’entendait la nuit sur la plaine assombrie Grincer, buter; le lendemain.

Quand tout le sang versé semblait rougir l’aurore,

Sous lui les pierres du chemin Criaient encore.

Muses d’Ile de France, et vous, qui jusqu’alors N’aviez fui qu’en riant pour agacer le faune,

Dryades de Compiègne, et vous, grands cerfs dix-cors,

PARIS

Qui déjouiez les chiens et fatiguiez les cors,

Votre bande pesait moins qu une feuille jaune Dans les spirales du cyclone.

Demi-dieux que la Grèce à la Gaule a légués. Gentils sylvains libres et gais Qui dans ces bois proches des villes Aviez pris des façons civiles.

Nymphes fréquentes dans les gués, Lorsque; sur les champs midi flambe,

Un cercle d’eau limpide autour de chaque jambe. Et vous, Peau-d’âne, et vous, Riquet,

Et vous, les fées,

Peuple charmant, galant, coquet.

Tous, jetant aux échos des plaintes étouffées,

Et les mains dans les mains.

Bannis, pleurant déjà sur votre ancienne gloire, Vos pas légers mêlés aux pas lourds des humains. Vous vous échappiez vers la Loire.

LA BATAILLE

« ...Le sam di soir après f turbin L'ouvrier parisien ... »

A quel sort splendide étais-tu promise.

Absurde chanson?

Un chœur de soldats te jette au buisson : Leur col dégrafé montre leur chemise ; Poussiéreux ils vont, des pieds aux képis Blancs comme des murs récemment crépis.

Dans un brusque élan de mère farouche

LA BATAILLE

La route sur eux met comme une bouche Qui couvre leur front de baisers ardents.

Et rauque est leur voix dans leur gorge rêche, Et le sable en feu que mâchent leurs dents Fait rêver leur cœur d’un verre d’eau fraîche.

Tous, ayant la face en craie Qu’ont les vieux talus meurtris, Ils sont bien l’image vraie Du sol qui les a pétris.

La sueur en coulant raie Leurs rudes masques, ainsi Qu’on voit les eaux printanières.

Glissant du ciel radouci,

Creuser les chemins d’ornières.

Est-ce un dernier sacrement De la terre où va descendre Plus d’un qui chante âprement, Que déjà pour vêtement Ils aient ce linceul de cendre?

Quel sérieux est le leur !

Ils ont beau gueuler : Poupoule ,

Et flotter comme une foule Ivres d’atroce chaleur,

De quel air de grand mystère Est ombré malgré leur chant Leur jeune visage austère I Que pensent-ils en marchant?

Ceux que voici, dont le corps tangue, Un vieux mégot

Collé sur le bout de leur langue, Parlant argot,

Songent comment dans les fabriques.

En une nuit,

Les halls de fer, les murs de briques Ont tu leur bruit ;

Comment ils ont passé la grille.

Silencieux,

A l’heure où le faubourg qui brille Rougit les cieux;

LA BATAILLE

Comment la rue était sévère Aux yeux surpris.

Et plus brûlant le dernier verre Qu’ils avaient pris,

La main serrée aussi moins prompte A s’en aller,

Chacun répétant : « C’est un compte Qu’il faut régler »,*

Comment, le sang qui se réveille Grondant plus fort Que tous les discours de la veille Et que la mort.

Ils s’étaient jusqu’au bout des fibres.

Au fond des os,

Retrouvés les descendants libres Des vieux héros,

Fils des soldats idéalistes

Dont, aux grands jours.

Les enrôleurs dressaient les listes Sur des tambours.

D’esprit plus lent, de peau plus dure, Par le soleil et la froidure Halés, gercés, et lourds de pas,

Ceux que voilà ne chantent pas.

Ils se souviennent qu’au village Le tocsin un soir a sonné,

Avant qu’un premier attelage N’ait rentré le blé moissonné.

Trois fois, comme ils lisaient un acte Lorsqu’ils devaient le revêtir De leur signature compacte,

Ils ont lu l’ordre de partir.

Ayant compris, nul ne sourcille.

Chacun a rangé sa faucille.

Mais tous, ce soir-là, sous les draps, Ont pris leurs femmes dans leurs bras.

LA BATAILLE

A l’aube, ils ont fait à l’étable Un long dernier tour en sabots.

Compté des écus sur la table.

Puis, lavés, rasés, brossés, beaux.

Tous, paysans de pleurs avares,

Par les mêmes sentiers herbeux Où naguère ils menaient leurs bœufs, Ils s’en sont allés vers les gares.

C’est un peuple entier qui marche au combat, D’un seul cœur, les gradés, les hommes, Même pipe et même tabac.

Tout notre passé, tout ce que nous sommes.

Petits patrons, artisans, tout le flux

De la boutique et de l’échoppe,

Et l’œil presbyte et l’œil myope, Les longs, les trapus, les secs, les joufflus.

Ceux de l’établi, du comptoir, de l’enclume, Les instituteurs, les curés.

Les mous, les vifs, les mesurés, Apprentis ès-arts, clercs et gens de plume,

Basoche et barreau, tous les bidons pleins. L’arme pendue à la bretelle.

Valets suivant leurs châtelains, Députés suivis de leur clientèle,

Hobereaux boudeurs, bourgeois casaniers,

La fleur, le dessus des paniers,

Blanc ou gris le sel des provinces, Notre sang, du sang, ah! vraiment les Princes.

LA BATAILLE

C’est notre moisson dressée en faisceaux, Les dons heureux que nos marraines Ont en riant sur nos berceaux Semés comme au vent de légères graines.

Présents à l’appel tous nos feux sacrés : L’invention, la main habile,

Les doigts par le goût inspirés,

La vertu sans hargne et l’ardeur sans bile.

Présent le respect tout romain du droit,

Le fin bon sens lucide et froid Des vieux légistes et du Code,

Qui dépouille, abrège, épure, accommode.

Présent le ton cru de nos fabliaux, La^Fontaine et l’esprit des bêtes.

Qui nous ont dit que déshonnêtes Sont toujours les loups avec les agneaux.

Présents tous les fruits de notre espalier : Cet air noble et partout à l’aise.

Ce tour épique et familier Qu’a depuis Roland la geste française.

Présents à nos poings redresseurs de torts La lance et l’écu, sauvegarde Des faibles traqués par les forts.

Présent Saint-Michel sous notre cocarde.

Pays d’en deçà, d’au delà la Loire,

Tous les accents, tous les patois Ne font plus qu’un souffle, une voix : Le grand cri jeté par mille ans de gloire.

Comme des moellons dans un ciment dur Noyés confondent leurs arêtes.

Un seul vouloir conjoint les têtes.

Tous les corps soudés ne font plus qu’un mur.

LA BATAILLE-

En avant d’un bloc pour le seul travail Des fusils et des baïonnettes.

Pour qu’autour de notre bétail Revoient demain les bergeronnettes.

Il était un grand-père,

Au poil blanc, à l’œil bleu.

Un gros rusé compère Qui cachait bien son jeu, Qui, serrant sa mâchoire Comme un vieux sanglier, Fit son observatoire Du pied d’un peuplier.

LA BATAILLE

Il avait dans sa manche Quinze-cent-mille enfants, Tous bons marteaux vivants Dont il était le manche, Rassemblait dans ses mains Tout ce qui s’entrecroise De cours d’eau, de chemins, Des Hauts-de-Meuse à l’Oise.

Les pavillons touffus De ses larges oreilles Captaient les bruits confus Durant ses longues veilles :

L’ennemi sous Paris, Encore un pont qui saute.

Le gué, la rive haute Défendus à tout prix.

Tendus comme des toiles A travers champs et bois,

Cent fils portaient sa voix Sous les pâles étoiles Aux derniers échelons Qui, depuis l’autre aurore,

Marchaient à reculons En faisant tête encore.

Tout le front refluait Comme une énorme houle. — La France qui s’écroule!

Le monde était muet.

Soudain, il fait un signe :

Dans un sublime effort, L’immense et lourde ligne S’arrête, face au nord.

LA BATAILLE

C’est l’aube. Geneviève Conduit le blanc troupeau Du brouillard qui se lève.

Jeanne auprès du drapeau Brandit son oriflamme Avec les fleurs-de-lys.

Tout l’orient s’enflamme.

Joffre dit : « Allez, fils ! »

Une averse de mort s’éleva de la terre,

Pour retomber au loin en tornades de feu.

Le pur anneau léger du vaste horizon bleu Brusquement se rompit, comme au bord d’un cratère On voit le sol se fendre et le souffre jaillir.

Le coteau comme un flanc se mit à tressaillir. Peupliers des chemins et saules verts qui penchent Un doux visage rond sur les reflets des eaux,

Tristes mares des bois où les blessés étanchent Leur soif épouvantable au milieu des roseaux,

Tout disparut. Un voile, une loque trouée,

Couvrit le temps, l’espace et la chose créée,

Et l’air de Dieu fit place à quelque autre élément Fait d’éclats, de fumée et d’assourdissement.

LA BATAILLE

Sur l’Ourcq l’aile gauche attaquait, puis le centre De l’Aube vers la Marne avançait à plat ventre,

Et messieurs les Anglais, entre les deux Morin, Correctement rasés, froids comme au polygone.

De conserve avec nous semaient aussi leur grain, Cependant que la droite, accrochée à l’Argonne, Maintenait dans le mur les gonds au large cri Sur lesquels, sous son poids creusant le seuil meurtri, Sept jours, sept nuits durant, à chaque effort butée, Lentement a tourné la porte ensanglantée.

Sept nuits comme un retour à l’antique Chaos,

Sept jours, le temps aussi qu’a duré la Genèse,

Une semaine entière où la chair sur les os Claqua comme une étoffe au vent de la fournaise, Sept jours d’un affreux pain dans la fièvre mangé Avec des doigts tremblants, brûlés par la cartouche,! Sept jours où la salive a tari dans la bouche,

Sept nuits sans nul repos que ce sommeil qui couche Le soldat un instant sur son fusil chargé.

Les autres tenaient bon. Surpris en pleine ivresse, Quand ils rêvaient, trahis par notre vin mousseux. D’une France pliée à leur sale caresse,

Vite ils passent leur main sur leur menton poisseux. Maintenant, dégrisés, d’un cœur qui n’est point lâche. Ils tiraient coups sur coups, ils tiraient sans relâche. Bouillonnant par paquets comme de lourds frelons, Ou glissant un par un sur l’or flou des éteules.

Ils tiraient, cramponnés aux pentes des vallons. Autour des boqueteaux, des fermes et des meules,

Et, dès l’ombre venue, en d’horribles sueurs,

De la pelle et du pic, aux avares lueurs Que la lune versait sur leurs nuques penchées.

Ils creusaient, dans ce sol dont ils étaient maudits.

En écartant du pied leurs compagnons raidis, Jusqu’au mortel matin, de hâtives tranchées.

Peut-être, à ce moment, les Causes et les Sorts Qui tiennent dans les cieux leur grande cour d’assise, Penchant sur la mêlée une face indécise, Balançaient-ils toujours, indifférents aux morts.

LA BATAILLE

Les villages flambaient ; Chambry, Barcy, Varreddes, Cent autres aux beaux noms, et, le soir, quelquefois, Quand passait un silence avec des souffles tièdes,

On entendait gémir les mourants dans les bois. Faut-il ici pleurer? ah! qu’importent nos larmes A ceux qui sont tombés en étreignant leurs armes,

A tous ces furieux dont les regards derniers Roulaient avec la nuit l’image du brin d’herbe,

Du caillou reconquis, et dont lame superbe Sur une aile de pourpre a quitté les charniers !

D’interminables trains, derrière la bataille.

De quart d’heure en quart d’heure espacés, lourds et lents < Débarquaient des renforts jusque sous la mitraille. D’autres redescendaient chargés de corps sanglants.

En bas, sur les chemins, roulait tout ce qui roule.

En haut, les avions ronflaient dans le ciel clair.

Comme aux doigts des plombiers le plomb mollit et coule Réparant les tuyaux déchirés par l’hiver,

Ainsi la chair ardente et sa liqueur vermeille Allaient boucher les trous encore tout fumants Que le canon creusait dans une chair pareille.

Les êtres s’appelaient bataillons, régiments,

L’homme ne comptait plus. Cependant c’était l’homme Qui, portant avec lui, dans son sac lourd, la somme Des souvenirs communs et des communs espoirs,

La capote en lambeaux, mains et visage noirs,

Tapait, tapait toujours comme un forgeron forge.

L’un sur l’autre appliqués, son fusil et sa gorge Ne faisaient qu’un seul feu de leurs souffles unis;

Pour mieux viser souvent il retroussait ses manches, Mais ses yeux ne voyaient que les maïs jaunis,

La grise avoine en fleurs et quelques vapeurs blanches. Il courait, se courbait, rampait sur les genoux.

D’un geste machinal raccrochait sa bretelle;

Autour de lui volaient la terre et les cailloux,

Et parfois un coup dur tintait sur sa gamelle.

Fourbu, dix fois de suite il montait à l’assaut Pour reprendre la nuit un mur de cimetière,

Et, tout près d’expirer, dans un dernier sursaut, Retrouvait sa folie avec sa force entière.

Et voici que devant ce sublime dément Les Destins débordés reculaient lentement.

Pas à pas, tout d’abord, remontant les vallées,

Quittant les bourgs détruits, les luzernes foulées.

LA BATAILLE

Les uniformes gris entraînaient derrière eux Leurs bagages, leurs trains et leurs canons poudreux. Puis, soudain lâchant pied, les armes confondues Dans le désordre affreux des batailles perdues.

Le gros passait les ponts, semait dans les fossés Pièces lourdes, fourgons, drapeaux, traînards, blessés. Et sur le ciel en feu le vent de la panique Courbait la pointe au nord le casque germanique.

« Viens , poupoule , viens .... »

Entends-tu la voix Des clairons français aux cornes des bois? La fameuse garde aux marais enlise Un dernier caisson ; le Prince héritier Dans son beau château boucle sa valise, Puis remet ses gants le long du sentier; Un blessé s’accoude au talus et lève Sa face pâlie au-dessus des champs ;

Déjà la vallée a repris son rêve;

Et les oisillons, écoute leurs chants.

Entends-tu la voix que l’écho répète,

La nouvelle voix qu’a notre trompette,

A peine plus rauque après tant d’efforts ? Que dit la prairie au sang qui l’arrose? Qu’il refleurira dans le trèfle rose.

Ah ! si l’on pouvait réveiller les morts !

LA BATAILLE

Pourquoi, réveiller? ils entendent.

Les morts ne sont point tous égaux :

Noire est l’ombre où beaucoup descendent, Sourde la paix aux communs os.

Mais sur les restes des héros

La nuit semble un grand feu qui bouge.

Et, sonore, elle est toujours rouge.

Au-dessus des sombres dormeurs,

Volez donc, graines échappées Du poing des terribles semeurs,

Ames guerrières, attroupées A tous les carrefours du vent.

Qui, pour les siècles équipées,

Nous criez encore : « En avant ! »

Et vous, larges plaines couvertes De sacs, de bidons, de képis.

Chaumes dorés et vignes vertes Où les nôtres s’étaient tapis.

De quel poids seront les épis Qui vont demain garnir vos granges.

De quel prix sacré vos vendanges !

C’est là, dans l’Œuvre des sept jours,

Que nos vieilles capotes bleues,

Sur un front de quatre-vingt lieues,

Ont brisé l’orgueil des Pandours Qui, déjà, voyant les banlieues De Paris au bout des chemins,

Riaient en se frottant les mains.

C’est là, dans les jaunes fumées Où 1 on s’égorgeait sans se voir.

Sous la rafale où les armées,

Comme au vent craquent les ramées,

Entendaient leurs branches pleuvoir.

C’est là, dans cette mêlée ivre.

Que fut sauvé l’honneur de vivre.

LA BATAILLE

C’est là qu’au pied des murs en feu.

Nos soldats, martyrs de leur vœu, Sont allés de force reprendre Au dur tricheur le bel enjeu Qu’il refusa sept jours de rendre.

Et, si nous vivons sans remords.

C’est parce que d’autres sont morts.!

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