L'ÉDUCATION DES ENFANTS
Les Dieux ont fait les singes et les hommes : TouvoHS-notis être autrement que nous sommes ?
Dans un siècle où les pères et mères n'ont plus de mœurs, il est difficile de donner une bonne éducation aux enfants exposés à copier les méchants tableaux qu'ils ont sous les yeux. Le mauvais exemple devrait sans doute produire des rnonstres dès la seconde génération, si la légèreté, la décence et la politesse n'avaient mis nos Français au-dessus des mœurs. Nous sommes corrompus, nous sommes décents : nos enfants deviendront ce
que nous sommes. Les dépenses que nous faisons pour les instruire aboutiront à ces termes. L'éducation que nos vieux Bayards, nos Montmorency des siècles gaulois donnaient à leurs enfants, n'est plus propre, à notre âge. Nous aimons nos faiblesses, nous affichons , nos crimes, et nous chantons nos défauts. Comment parler de vertu en préconisant le vice, ou en donnant un air aimable à ce qui paraissait honteux à nos grand'mères> Un tête-à-tête, un corps-àcorps faisait trembler nos vieilles comtesses ; une ancienne baronne n'osait sortir à vingt pas de son château sans son très-honoré époux. Les dames respectables du canton n'osaient pas honorer madame la baronne, sans la compagnie de monsieur le baron. Le baron n'avait que sa femme; messieurs les baronnets, ses fils, ne connaissaient point de petites maisons, ni de femmes agréables à monsieur; ils avaient tout au plus le mauvais exemple du cabaret, d'oii nos grands-pères ne sortaient guère; le scandale de quelques procès avec le curé de la paroisse pour les honneurs du goupillon (car nos anciens ba-
rons avaient beaucoup de petites misères) sur le plomb de leurs gouttières ; de beaux droits sur les vitres de l'Eglise, et le privilège d'assommer les paysans de leurs nobles mains, lorsqu'ils pouvaient les soupçonner d'avoir mangé un lièvre de la baronnie.
L'éducation d'un seigneur gaulois aboutissait au retour du collège à faire un procès, à s'ennuyer avec madame dans le fond d'un château, à courir un lapin,, à dire de gros propos, à se ruiner à la guerre. Notre siècle, qui est sans contredit le siècle de l'esprit et des petites choses, a changé notre éducation et notre façon de voir les objets. Nos défauts sont tirés au elair, nous n'avons ni commerce ni différends avec le curé de notre paroisse, nous donnerions tous les goupillons de l'Eglise romaine pour un jour de plaisir, nous ne chassons point les lapins, nous ne battons point les paysans, et nos baronnes, heureusement, ne sont point toujours dans la compagnie de leurs barons.
Les enfants des anciens barons imitaient leurs pères: nos enfants nous imiteront. Les enfants sont des singes ; les singes font ce
qu'ils voient faire à leurs pères; sans envoyer nos enfants au collège, montrons-nous à eux, dès qu'ils seront nés; plaçons-les dans le monde aussitôt qu'ils commenceront à balbutier; ils deviendront comme nous, corrompus et décents. Il est inutile de leur peindre la sagesse et la vertu sous de vieux fantômes, qu'ils ne trouveront point dans nos cercles, dans nos spectacles et dans nos livres modernes, sinon dans nos grands dictionnaires, aux lettres S. et V.
La mère s'acquitterade l'obligation de nourrir son enfant; celles qui nourrissent conservent plus longtemps leur gorge : les dames ne doivent pas se priver d'un si bel agrément pour un peu de peine. Vous ne suivrez point la barbare coutume de gêner les membres de votre enfant, d'empêcher la libre circulation du sang et des humeurs, en le comprimant avec vos ligatures ; vous le mettrez dans un lit de feuilles sèches, vous lui laisserez l'usage naturel de ses membres. Les lapins, les singes n'emmaillottent point leurs petits; rarement ces animaux sont estropiés ; ce sont vos ligatures qui forment vos bancales, qui
occasionnent des hernies à vos garçons. Les sauvages, plus près de la nature, et les singes, doivent être vos maîtres.
Aussitôt que votre enfant aura l'envie de marcher, vous ne le tiendrez point avec vos rubans et vos plattes lisières, qui lui ôtcnt la hardiesse de se tenir ferme sur les pieds : laissez-le ramper quelques mois sur la terre ; c'est sa première vocation. Ne craignez point qu'il se blesse en tombant. La nature a établi une espèce d'équilibre qui le fera tomber sur les quatre pattes. Lorsqu'il se blesse, c'est à cause de vos lisières sur lesquelles il fondait son appui. Vous croyez, avec vos rubans, hâter sa marche, vous vous trompez, la nature se moque de vos soins, les singes apprennent à marcher sans lisières : vos enfants ne sont que des singes.
Gardez-vous de donner à vos filles ces cuirasses de baleine qui gênent leur taille. Laissez ce soin à la nature ; ne faites porter qu'une robe de chambre à vos filles et à vos garçons ; ne leur donnez ni boucles ni jarretières; que leurs vêtements soient lâches. Une fille serrée dans un corps étroit souffre bien des an-
nées pour rien. Les cris qu'elle jette, lorsqu'on l'habille, le plaisir qu'elle ressent le soir, d'être délacée, est celui delà nature; n'écoutez qu'elle, elle est plus sage que vous.
Si vos enfants sont malades, n'appeliez point de médecins . Les plus habiles connaissent peu de chose aux maladies des enfants; leur répugnance naturelle à prendre des remèdes, vous avertit que la nature a les drogues en horreur, qu'elle a des moyens de guérir vos enfants et vous-mêmes, sans les poisons de vos apothicaires et le grec de vos médecins. Si vous avez la fureur de médicamenter vos enfants, suivez la méthode de Gusman d'Alfarache, il a demeuré à la porte du collège de Salerne ; sa recette est des pommes cuites et de l'eau chaude.
Lorsque votre enfant balbutiera, mettez-le entre les mains d'une femme d'esprit extraordinairement babillarde. La sphère de l'esprit des hommes saggrandit par les idées: il n'y a point de machine dans le monde qui puisse donner plus d'idées à vos enfants qu'une femme qui jase éternellement. Ne vous avisez point de leur donner de bonne heure des
connaissances des sujets relevés. Leur cerveau tendre n'estpoint capable d'étude. Les singes ne vont point d'abord avec leurs pères ; les petits chiens n'ont point l'industrie des'grands. Les animaux, dans leur enfance, sont toujours à sauter, à courir, à jouer. Laissez prendre à vos enfants le bon ton des animaux, laissez-les jouer tant qu'ils vou-^ dront, vos petits chats jouent pendant leur enfance, la dissipation et les jeux ne les empêchent point d'attraper les souris et de faire de petits chats.
La raison et l'expérience vous démontrent que le génie prend aux hommes par les pieds ; voilà pourquoi les enfants ont tant de plaisir à sauter, à courir, à jouer. A seize ans, la sève de l'esprit monte vers les reins, c'est le temps où l'amour commence à nous occuper; à quarante ans elle monte au cœur, c'est l'âge de la gloire et de l'ambition; à cinquante ans elle monte à la tête, c'est l'âge delà maturité et du jugement; à quatre-vingts ans elle teint les cheveux et les blanchit; la liqueur alors a parcouru la machine hydraulique : le baromètre casse.
Les enfants les plus remuants sont les plus spirituels, un sot s'annonce dès le berceau. Commencez l'éducation de vos enfants par leur laisser toutes leurs volontés, n'ayez pas la fureur de corriger la nature, vous gâteriez son ouvrage : en voulant corriger vos enfants, vous en faites des sots ou des stupides. Si la pétulance de votre fils vous allarme, faites-le saigner, appeliez un médecin, il calmera sa pétulance, ou il le tuera.
Pour donner une bonne éducation à vos enfants, supérieure à celle de vos livres, faites comme les singes ; menez vos enfants partout comme les singes mènent leurs petits ; ils ne seront ni plus méchants, ni meilleurs que vous. Cent traités d'éducation n'en diront pas davantage. L'éducation n'est que la copie du bon naturel, un enfant bien éduqué n'est qu'un bon singe.
L'exercice forme toujours un excellent tempérament et sert à développer l'esprit. Jusqu'à l'âge de dix ans, laissez vos enfants à la culture de la nature et aux soins d'une femme babillarde. Ne suivez point l'usage de leur apprendre le catéchisme, c'est une er-
reur de vouloir leur faire entendre ce qu'ils ne peuvent concevoir. Cet usage est le germe de nos mauvais raisonnements. Les connaissances du catéchisme n'étant point à la portée de leur esprit, leur donnent des idées fausses des objets, les disposent à croire le merveilleux et l'extraordinaire qui meublent ordinairement le crâne des sots. Il faut les laisser à la bonne loi naturelle jusqu'à ce que leur esprit soit capable de voir la chaîne et les miracles de la religion. Cette méthode était celle de la primitive Eglise, elle ne confia la croyance de ses mystères qu'aux génies formés et aux personnes faites. Attendez donc l'âge capable de discerner le vrai du faux, pour leur remettre le dépôt sacré de la foi.
Vous ferez jaseréternellement vos enfants, vous applaudirez à leurs saillies. Ce philosophe qui faisait observer sept années de silence à ses élèves, était un imbécile. Son sytème était utile au sérail, où il faut des muets. La France serait le théâtre de la stupidité, si nous étions dans l'usage d'acheter des leçons de silence aux écoles de Pythagore.
Ne donnez point à vos enfants des amis de leur âge ; laissez-leur cette liberté et j:e choix. Ils connaissent nnieux ce qui leur convient que vous-même ; observez-les, ils n'équivoquent jamais sur leurs amis; les qualités aimables et sympathiques forment leur amitié. Les grands singes ont l'ambition, l'intérêt et le crime.
A dix ans vous donnerez du papier et des crayons à vos singes, vous leur montrerez à former un A; lorsqu'ils auront peint cette figure, vous leur direz, c'est un A, ainsi des autres; par cette méthode, ils apprendront à lire et écrire en même temps.
Votre fils, né pour être un singe du monde, ne doit point être élevé au collège. Les singes régents sont de trop laids singes. Leurs singeries sont trop plates. Si vous destinez votre fils à devenir un patriarche de collège, ou recteur d'université, comme il serait tenu à faire des singeries dans le pays Latin, vous l'enverrez chez les singes latins. Si vous le destinez au barreau, à l'Eglise, faites-lui apprendre le latin chez vous. Commencez à dix-sept ans à lui donner un pré-
cepteur habile, dans un an il doit savoir cette langue; il faut six semaines, poui- entendre l'Anglais, il ne f^ut guère davantage pour apprendre la langue de Cicéron. Si vous destinez votre enfant à massacrer les autres, c'est-à-dire à faire le métier de la guerre pour avoir un bâton, un ruban, ou la croix de Saint-Louis, ne lui faites point apprendre le latin. C'est un temps perdu de l'instruire d'une langue inutile aujourd'hui par les belles traductionsquenous avons des auteursdu siècle d'Auguste. Contentez-vous qu'il apprenne bien sa langue, ne lui cassez point la tête avec vos Reslam, et vos grammaires; quand on a lu ces sots livres on n'en est pas plus instruit, personne ne sait le Français; nous n'avons pas une bonne grammaire, nous n'avons que des dictionnaires défectueux, et le plus ignorant est toujours celui de Trévoux.
Donnez à votre fils nos bons livres, menez-le avec vous dans les cercles, c'est à la Cour que l'on parle bon français, c'est dans le beau monde que sont les bonnes grammaires et les bons dictionnaires. La
plupart des écrivains, après vingt ans d'étude, ne savent pas encore leur langue comme un courtisan de Versailles ou une femme du bel air. Donnez à votre singe l'orthographe de Voltaire, c'est l'orthographe des femmes et du bon sens. N'écoutezpoint vos vieilles perruques, vos académiciens ; les quarante ne savent pas mieux leur langue que le créateur de la Henriade; il y a plus de génie dans la tête de l'auteur du Siècle de Louis XIV que dans celles des quarante de votre Académie, en comptant comme vous voyez M. Saurin, reçu à propos de bottes.
Donnez à votre fils un précepteur aimable qui sache parler ; ne lui donnez point un vilain porte-collet élevé avec les vaches de M. son père ou les Irlandais de son collège ; donnez-lui un bel esprit; si vous pouvez en trouver un, ne fût-il que l'auteur d'un roman, si son ouvrage est bien écrit, il donnera du goût à votre singe, curieux d'avoir l'esprit de son précepteur ; les singes sont toujours inclinés à faire ce qu'ils voient faire.
Les enfants qu'on met à 7 ou 8 ans dans les collèges sont des sots lorsqu'ils en sor-
tent; ils citent à tout propos leur Despautère, vous entretiennent des platitudes--^e leurs régents ou des minuties de leurs camarades : ils n'ont vu dans les écoles que des sots ou de jeunes singes ignorants. Leur tête est meublée de choses inutiles et étrangères pour le monde. Comment ! vous ne voulez pas faire des Jean-Despautère de vos enfants, vous les cultivez pour le monde et vous leur donnez l'éducation du fils de votre fermier et d'un prêtre Irlandais ? vous connaissez le monde, les premiers pas qu'on fait dans ce pays glissant décident de ce que l'on doit penser de vous toute la vie, et vous faites élever vos enfants dans une école étrangère, pour les mettre dans le monde où ils arrivent comme dans les terres australes ?
Vous avez tort de perdre dix à douze ans d'une jeunesse précieuse, il faut les mettre dans le monde dès l'âge de huit ans. Les bévues d'un enfant son excusables. La honte d'être ridicule les prend de meilleure heure. Votre singe, en copiant dès l'âge de huit ans les grands singes, sera à quinze ans un
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agréable singe du monde, que les femmes embaumeront, même les femmes de chambre. Vousle laissez jusqu'à dix-huit ans dans lepays latin : qu"avez-vousfait?Un sot singe de collège. Quelle fureur de donner deu.x éducations à vos enfants !
Donnez de l'esprit à vos singes, souriez à leurs saillies, flattez leur amour-propre, songez que l'essentiel est deleur donner de l'esprit, afin qu'ils soutiennent la réputation que nous avons chez l'étranger d'en être remplis. Les Anglais se plaignent que nous en avons trop fait paraître depuis cinquante ans, ils voudraient nous ôter notre esprit pour nous engager à raisonner; les Anglais sont jaloux, ils pensent, ce sont des insulaires. Que vos singes donc aient de l'esprit, sans esprit on ne peut avoir que de la mauvaise raison de Bâle ou d'Amsterdam; vos enfants ne sont point nés pour êtrebourguemestres, ni juges de la Chambre du commerce de Rotterdam , donnez-leur l'esprit Français, il plait partout.
Unissez au commerce du monde le secours des livres, composez leur bibliotèque d'un
Voltaire, d'un Montesquieu et de nos jolies brochures. Ces maîtres leur donneront plus d'esprit dans un mois que votre Aristote et votre misérable philosophie ne leur en donnera en dix années. Si votre fais goûte ces auteurs, il aura de l'esprit ; il en faut pour l'apercevoir dans un livre. Cette dépense est modique : pour soixante et quelque livres vous avez l'esprit de Voltaire. L'esprit d'Aristote, qui n'en avait point, a coûté plus cher à vos pères pour rester sots à perpétuité.
A l'âge de dix-huit ans, vous ferez apprendre le catéchisme à votre fils. Vous le mettrez six mois entre les mains d'un ecclésiastique décent et poli qui l'instruira des vérités de sa religion. Votre fils, dont l'esprit sera formé par le monde, concevra plus aisément cette suite de mystères, et les secrets de la révélation. Il pourra proposer ses doutes, le prêtre savant éclaircira ses difficultés, votre fils aura une religion épurée des préjugés de l'enfance, elle ne fera point l'effet des impressions qu'on aurait fait sur ses organes, sa religion sera dans son cœur. Vous
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autres, vous ne croyez à la religion chrétienne que parce que vous avez peur d'être grillés.
Votre fils ne doit jamais boire devin; anciennement il était du bel air de connaître les bouchons, où l'on vendait la meilleure bouteille. Nos pères aimaient le cabaret comme leur maîtresse, les plus éclairés avaient de la peine d'arracher leurs enfants de ces lieux de débauche etde crapule. Notre siècle estmonté autrement, nous ne parlons point de cabaret, sinon de celui de Ramponeau, dont on a parlé deuxjours, et cela pour rire, car nous aimons à rire.
L'histoire, selon vos préjugés, est nécessaire pour orner la mémoire de vos singes. Leurs têtes seront sans doute richemnt meublées, quand elles seront pleines des gazettes sanglantes de vos héros, des noms des bourreaux qui ont massacré l'humanité, et des échafauds où ils ont exercé leur boucherie. C'est ici qu'il faut delà précaution pour conterl'Histoire à vos singes. Les singes sont, naturellement méchants ; on ne doit leur donner qu'en tremblant les tableaux du mauvais exemple. Gardez-vous de leur dire en parlant
d'Alexandre, qu'il fut un grand homme, parce qu'il a répandu beaucoup de sang; dites-leur au contraire que sa mémoire est effroyable, qu'un boucher est égal à lui, que vous respectez même davantage la mémoire d'un boucher, que celle d'un souverain qui répand, comme Alexandre, le sang de ses frères. Quand vous leur parlerez d'Henri IV, peignez sa bienfaisance, son cœur, surtout les regrets d'avoir répandu le sang des siens, et la nécessité malheureuse où il s'est trouvé de le faire ; jetez ce sang sur la face des papes, des moines et des théologiens de son temps. Répétez mille fois à vos singes que vos pères aimaient alors les capucins plus que leur roi légitime, que ces moines montaient la garde à Paris, massacraient leurs malheureux frères, à cause qu'un pape infaillibe, toujours éclairé du St-Esprit, avait dit contre le St-Esprit et l'Evangile, qu'il fallait massacrer les hérétiques, désobéir à Dieu et à son souverain, l'image de Dieu. Vous ajouterez que les jésuites ont fait un quatrième vœu de prêcher, enseigner et imprimer cette belle morale; et pour suivre leur doctrine,
ont tué le bon Henri IV. Terminez votre instruction en assurant qu'Henri fut le plus grand de nos rois, et Sully le plus grand des ministres.
Vous n'apprendrez point le blason à vos enfants, les connaissances des chevrons et des couleurs amusaient vos niais de grandspères. Ne vous piquez point de leur donner desnotions degéographie; croyez-vousqu'ils aurontl'espritbien orné lorsqu'ilsconnaîtront tous les buissons de l'Empire du Mogol et les ruisseaux qui arrosent le royaume du prêtre Jean (i) Hl vaut autant leur donner la la carte de Gonesse et de Vaugirard. Au lieu de ces connaissances inutiles, conduisez-les dans les chaumières de vos laboureurs, inspirez-leur de l'amitié etmêmedurespectpour vos pères nourriciers ; dites-leur mille et mille fois : voici des hommes comme vous, et les gens les plus respectables de l'univers ; ces honnêtes paysans, que vos aïeux rouaient
(i) Il y avait dans h Royaume des Abyssins un Roi nommé Prcter-Cham, c'est-à-dire prince des Adorateurs; les ignorants en ont lait un prêtre romain.
de coups, sont dignes de votre estime. Notre maison, toute illustre qu'elle soit, est sortie de ces gens-là. La poussière a commencé leur famille comme la nôtre ; car la poussière se charge de commencer et de miner toutes les grandes maisons. Jérôme premier, un de vos grands-pères, menait la charrue, il quitta son métier pour égorger ses semblables, et à cause qu'il massacra beaucoup de monde on l'a décoré d'un bâton. Ce bâton, quenous trouvons plus beau qu'une bêche , nous a grossi à notre imagination; depuis que notre père Jérôme premier a eu ce bâton, nous croyons notre sang d'une autre couleur que celui du genre humain, à cause que les bâtons font changer les couleurs. Nous avons eu beaucoup de rubans dans notre maison, aussitôt que nous avons eu un bâton et des rubans, nous n'avons plus eu de bras.
Les paysans n'ont point de rubans ni de colifichets ; ils ont des bras plus utiles que des rubans. Le travail, l'innocence forment leur bonheur, ils n'ont jamais troublé la paix de l'univers pour des bulles et le cimetière de St-Médard. S'ils murmurent quelquefois,
c'est contre quelques collecteurs sans pitié, ou le curé de la paroisse qui se donne les grâces de retarder de deux heuresle dernier coupdes vêpres, que sa servante assure être dans la manche de son maître ou sa cornette, quand M. le curé sonne en branle.
Ne faites point voyager vos singes pour voir les singeries étrangères, nos singeries sont les plus jolies de l'Europe, les gros singes étrangers veulent vous copier, ils son ridicules. Vos grands-pères pensaient comme les garçons tailleurs, ils cro^-aient que les voyages façonnaient la jeunesse ; c'est une folie. Qu'iraient faire vos singes à Rome ? Pourquoi courir quatre cents lieues, pour baiser des pantoufles, admirer des chapelets, voir le faste, l'orgueil et la vengeance dans le lieu saint? contempler les débris du palais d'Auguste et les colonnes mutilées du temple de la Fortune - L'exposerez-vous à corrompre la masse de votre beau sang chez les filles de la rue Maubuée de Rome, où, à l'ombre des clés de Saint-Pierre , elles vendent, comme à l'opéra, à très-bon compte, des faveurs plus cuisantes. Le Français n'est
plus curieux de voir des étoles : si par hasard il baisait à Rome les pieds du chef visible, il rirait et dirait en sortant que le St-Père sentait le ranci et ses pieds l'odeur des pieds de messager. Car, vous savez , nous sommes capables de plaisanter aux pieds du Pape : nous aimons à rire.
Enverrez-vous votre singe en Angleterre pour entendre plaisanter notre nation et savoir l'Histoire de nos ridicules? Les Anglais ennuient les gens avec de froids raisonnements ; nous autres nous les amusons en sifflant la raison. En France, nous avons une grande idée du vieux parchemin, et d'un gentilhomme Bas-Breton ; à Londres, le frère d'une Excellence, le cadet d'un lord, commerce sans donner des vapeurs à ses sœurs les miladys.
Gardez-vous de faire de la dépense pour envoyer votre fils en Allemagne saluer de vieilles baronnes et de vieux comtes, qui assomment les gens de leur grosse politesse Autrichienne ; que verront ils en Wesphalie ? Des thunderientronk, des mademoiselle Cu~ negonde avec leurs soixante-deux quartiers,
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les meilleurs possibles, des jésuites allemands qui ne sont point tendres , des docteurs 'Paiiglqfs. Contentez-vous de leur donner Candide : ils verront que le précepteur de cet honnête garçon avait raison et avait tort, que le mal et le bien, quoiqu'ennemis, sont réunis dans le monde, pour nous donner raison et tort. Quand on connaît deux hommes et soi-même, on connaît toute l'espèce, et la plus mauvaise connaissance que l'on puisse faire est celle des hommes ou la sienne. Laissez vos enfants chez vous, ils sont charmants dans leur pays ; chez l'étranger ils sont impertinents.
Des arrangements de famille , la figure d'un aîné avertissent un cadet aimable qu'on le destine à l'Eglise. La voix du père terrestre qui l'appelle à la culture de la vigne du père céleste, doit le disposer de bonne heure à cet état. Monsieur l'abbé vivra dans le monde jusqu'à dix-huit ans ; à cet âge on lui apprendra le latin, on l'instruira de la douceur du pain de l'Evangile et de la fortune d'un état qui donne un rang distingué dans le royaume. Ce jeune homme
MODERNE ÔI
çlevé dans le monde en prendra le ton et portera dans le sanctuaire une décence qu'un prêtre irlandais n'attrapera jamais. Vous direz à votre singe : Mon cher, vous êtes cadet, vous n'avez dans le monde qu'une fortune médiocre à attendre ; nos maisons se sont distinguées par les talons rouges comme par les bâtons ; notre religion, dont nous pratiquons les articles qui nous plaisent, prêche la pauvreté ; l'humilité aux pauvres et au peuple qui sont humiliés et qui ne sont point riches, pour les tenir tranquilles dans leur misère. Elle leur promet des récompenses à venir que nous ne voyons point. Les ministres des autels sont distingués du peuple, ils peuvent jouir de trois c'bnt mille livres de revenus. L'état ecclésiastique est celui où l'on fait plus aisément fortune. Dans la dernière assemblée du clergé, et dans un temps où la misère et la guerre étaient partout, Nos Seigneur D... D.., avaient des équipages de quinze mille francs. Monseigneur.... de... payait à une des veuves de l'Opéra dix mille livres de bénéfice par mois, pour avoir un bénéfice in
partihus qu'elle lui procura la troisième nuit. Monseigneur D... faisait des enfants et vendait des bénéfies.
La religion de ces seigneurs est bien aisée à suivre, il ne faut point d'effort pour les imiter. Par votre crédit, vous parviendrez à l'épiscopat, vous irez tous les cinq ans passer quinze jours dans votre cure. Tous les ans vous aurez la fatigue de donner la confirmation à quelques milliers de manants qui béniront votre Grandeur à cause que vous aurez des talons rouges. Le reste de votre vie vous resterez à Versailles, ou vous serez bourgeois de Paris comme vos confrères.
Vous avez dans les poches de ces billets noirs nommés lettres de cachet. Si un prêtre, un curé, ou de pareilles canailles, vous censuraient, vous leur enverriez de ces petites béatilles de Versailles :■ Vous abandonnerez le soin de votre diocèse à un grand vicaire : les grands et les petits vicaires sont faits partout pour faire la besogne de leur supérieur. Si vous n'arrivez point à l'épiscopat, vous aurez deux ou trois abbayes en commande, vous n'aurez point la fatigue de
donner la confirmation, ou l'embarras de faire composer un joli mandement dans la boutique d'un jésuite, vous, aurez deux lettres à écrire tous les ans à vos Moines, une à la nouvelle année et une quittance comme vous aurez reçu vingt-cinq mille livres, cela n'est point difficile.
Il vous faudra observer à l'extérieur un décorum de continence , vous n'aurez point l'agrément de faire annoncer votre nom au p I ône , mais vous trouverez des petites filles , des créatures àquivous ferez un état , vous aurez soin de cacher cela légèrement ; les gens d'esprit , instruits de vos intrigues , n'en diront mot, cela n'est pas plus difficile que d'écrire une lettre à vos moines.
De vieux prêtres qui ont le bon sens et la maigreur de l'autre siècle vous diront: Anciennement les Jacques, les Luc, les Mathieu n'étaient point des gens de condition, ils travaillaient de leurs mains. Ne suivez point les Mathieu, ils n'étaient point sur le bon ton. Le Saint-Père et les cardinaux qui ont peutêtre lu les histoires de ces bonnes gens, se donnent bien garde de les imiter; les Jacques,
lesMathieu, n'approchent pointde l'Eminence d'un cardinal; ils préféraient leur pauvreté à cinquante mille écus de bénéfice , cela est effroyable ; ne copiez point ces hommes-là. La pauvreté est le premier fléau du siècle, et la dernière misère de ce monde; laissez crier les vieux prêtres, ce sont des jansénistes; les jésuites sont plus accommodants, ils savent qu'il faut vivre, ils font le commerce des nations, la contrebande des diamants et le trafic du vert-de-gris. Ce sont d'honnêtes gens que les jésuites ! ils ont une conscience pour tous les pays, et des indulgences pour les grands.
L'éducation d'un enfant destiné à la robe doit être celle de celui qu'on destine au monde : ce n'est plus le siècle où les tuteurs de nos rois brillaient par une tête chargée d'une grosse perruque et pleine de citations et de lois. Nos conseillers n'ont pas besoin de pâlir sur Cujas, sur Dumoulin et le bonhomme Barole, pourquoi iraien-t-ils meubler leur tête descoutumes et des lois de Constantin? Un jeune magistrat d'esprit, se contente d'avoir ces vieux auteurs dans une bibliothèque
pour vérifier au besoin la question d'un^vocat, et comment il faut prononcer dans une cause française qui regarde les lois de Constantin.
Nous savons par expérience que nos jeunes magistrats jugent presque toujours bien, nous avons des paysans qui décident les difficultés de leur village, sans avoir lu les auteurs et les légistes de Constantin. L'homme est né avec un bon sens naturel, il suffit pour discerner le vrai du faux. Nos magistrats, élevés dans le grand nombre, sont plus en état que les paysans de juger de nos contestations. Les théologiens diront que David criait aux juges de la terre : Instruisez-vous, arbitres des hommes. Dites à vos docteurs: Les cris du prophète ne sont point pour nous. Sa mission était bonne pour le peuple ignorant d'Israël, qui raisonnait sur les vieux chapeaux et l'usure. Ces gens qui trouvaient un homme sans prépuce admirable, croyaient que la science du prépuce suffisait à leur perfection, aussi ne cultivèrent-ils jamais les arts ni les sciences.
Gardez-vous d'envoyer votre fils polisson-
ner trois ans dans une Université, pour avoir un morceau de parchemin ; croyez qu'on peut éclaircir une question de droit, sans la puérile cérémonie de la licence, c'est un préjugé que vos pères vous ont laissé pour payer des gages à des professeurs inutiles. Envoyez votre fils aux audiences, faites-le instruire par un procureur habile, par un avocat entendu : vous en ferez un Magistrat éclairé.
On plaisante l'air agréable de nos conseillers modernes, quelle sottise ! faut-il qu'une figure soit gauche ou enterrée dans une perruque, pour appaiser vos querelles ?
Peignez-vous Thémis, comme vos anciens Druides, ou les rabins de Bordeaux ? Vos grands-pères étaient des enfants, ils aimaient les rabats, les bonnets carrés et la longue robe, ils attachaient du respect à ces guenilles. Quevotre fils porte sa robeau palais, l'usage le veut; mais qu'il ne fasse point en bonnet carré de déclaration à sa maîtresse. La robe noire plaisait à vos grand'mères, elles trouvaient leurs présidents adorables avec le rabat et la grande perruque; leurs petites-filles sont plus gentilles, elle aiment les jolies choses.
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Si une belle solliciteuse vient agacer votre fils, c'est une tentation terrible, on n'y tient guère. Les vieux magistrats sentent quelque fois remuer le vieil homme, et cela leur rappelle encore des choses qu'eux et mesdames leurs épouses ont perdu de vue. Votre fils ne manquera point contre l'éducation en disant de jolies choses à la solliciteuse, mais qu'il se garde de ruiner un honnête homme pour le petit plaisir de chiffonner une respectueuse. Si la cause de la belle intimée est bonne, il peut se livrer à la douceur de l'obliger, accepter un peu de sa reconnaissance ; il faut vivre de l'autel, dit un directeur de nones. Si le procès est contre des gens d'Eglise, si la solliciteuse a une ombre de droit, si l'objet contesté est pour un pouce de terre, pour un lièvre chassé sur leur bien, ou pour quelques autres misères, qu'il fasse gagner la solliciteuse. Les moines doivent perdre quand ils plaident pour un lièvre contre une jolie fille. 11 ne faut point perdre une famille pour un pouce de terre. L'Eglise n'a pas de bien en propre, c'est la dime des fidèles croyants, et un
abus, un crime que l'Eglise ait des richesses. Si un bel esprit fait une brochure contre vos moines, ou quelques vers contre les préjugés du peuple, comme vous méprisez profondément vos moines et les superstitions populaires, dites àvotre fils ; Ne faites point rôtir par l'officier exécuteur , des chefsd'œuvre de l'esprit humain. Cette cérémonie enorgueillit quelquefois vos églises, étonne les sots; c'est un épouventail de chènevière. Les gens d'esprit et les auteurs regardent cette brûlure comme un encensement glorieux fait à leur réputation au bas du grand escalier. Si ce feu d'artifice plaît à la stupidité de quelque archevêque, brûlez le livre , mais que votre fils se garde d'envoyer légèrement, comme ont fait, les beaux esprits à Bicêtre, qu'il respecte les talents : dans un pays où tout le monde est enfant, il faut laisser la liberté à ceux qui sont hommes d'être les précepteurs des enfants. Lorsque les papes interdisaient le royaume, dispensaient les sujets du serment de fidélité, vos pères auraient fait brûler un auteur pour avoir soutenu la cause de Dieu et celle du roi : prenez garde,
VOS enfants feront peut-être de même, et dans deux cents ans vos petits-fils diront : On a fait brûler, en 1740, les pensées philosophiques ; en 1740, les magistrats étaient bien jeunes. Maiseni762 ils ont chasséles Jésuites, en 1762, les magistrats étaient des hommes. Votre fils est destiné à servir la patrie. L'éducation d'un guerrier est fort simple : celle de l'école militaire est la plus propre à son métier. Cette école, que Marmontel a si mal chanté, cet asile de nos gentilshommes Bretons qui n'ont point le mo3'en de se donner des chausses honnêtes, fait extraordinairement d'honmeurau roi, créateur de cette invention. Un cadet des environs de Quimpercorentin, qui eût appris chez lui à jouer du bâton, à traîner le dimanche dans les landes de sa paroisse une longue rapière qui a paré avec une corde les côtés droits de ses ancêtres, peut devenir un héros ; mais le signe plus et le signe moins, et la perpendiculaire sur la ligne droite ne font pas exactement le guerrier.
La bravoure qui distinguait la nation avant la guerre de Hanovre, va être concentrée à
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l'école militaire. Cette pépinière de Césars va rétablir le crédit de nos guerriers. Nous avons pensé autrefois que les couleurs des seize quartiers donnaient de la valeur aux hommes; que pour être conquérant il fallait avoir des parchemins usés, un banc dans la paroisse , un procès 'avec son curé et des chiens pour ruiner les paysans.
Les écoles militaires se trouvent dans nos villages. La nature fait les guerriers comme les poltrons. Les principes de l'héroïsme sont l'organisation. Un villageois hardi qui couche à la belle étoile, ou dans une chaumière exposée aux premières fureurs des vents, est plus propre à la guerre qu'un petit monsieur amidoné que le serein enrhume; Alexandre, Henri IV, n'ont point étonné la terre de leurs succès avec des écoliers et de petits messieurs qui portaient des fers à toupet à l'armée, ils avaient des citoyens robustes ou des paysans faits à la fatigue (i).
(i) Ce qu'on fait de mieux à l'école militaire c'est d'élever durement la jeunesse.
A quinze ans, vous le montrerez six mois ou un an tout au plus au monde. Un officier n'est pas fait pour donner des soins aux femmes, il doit les voir comme les jeunes mariés de Lacédémone, à la dérobée, et le temps précisément qu'il faut pour faire un cocu ou tromper une maîtresse. L'infidélité est une vertu de son état, parce qu'il doit son cœur, sa fidélité et son temps au service. Les dames ne doivent point exiger d'un homme d'épée les petits soins d'un élégant. Un agréable doit soupirer : l'officier doit paraître et vaincre. La préférence d'instinct que le sexe donne au militaire est une preuve qu'il est fait pour lui plaire et triompher au premier coup d'œil.
Les demoiselles ou les singes femelles de condition, ont du tempérament comme les bourgeoises de la rue St-Denis. La nature tient aux couleurs des seize quartiers, comme à la poussière de la roture ; à treize ans, le cœur d'une jeune fille est agité par les plaisirs. Les fameux maîtres d'école. Nature, Jeunesse et Santé, dit Montaigne, les instruisent de bonne heure. La lecture de nos
comédies, de nos brochures légères, la conversation et la vue de nos agréables allument bientôt leur tempérament, les mères tâchent de les garantir des écueils de l'amour en leur inspirant l'art de plaire ; comme toute l'éducation d'une fille doit tendre à cet objet, on fait la sottise de la confiner quelques années dans un cloître, pour apprendre ce qu'elle doit oublier aussitôt qu'elle en sortira. Nous faisons un crime, les sots un cas réservé aux nonnes, de prendre les manières du siècle, et nous leur abandonnons l'éducation de nos filles destinées à vivre et mourir dans le monde! Nous confions aux morts l'instruction des vivants; quepeutapprendre une demoiselle dans un couvent ! Des salve recrina, des oremiis à sainte Catherine, ou quelques misères vocales aux onze mille vierges; on leur donne dans le couvent des livres qui disent des mots contre le monde, et quand vos filles voient les choses, elles jugent bientôt qu'on les a entretenues de riens qu'elles doivent oublier : Vertvert, élevé chez les Visitandines, est le tableau de l'éducation du cloître.
N'envoyez pas vos filles chez les nonnes. Une fille spirituelle, embcguinée trois ou quatre années, devient bête. Le cercle étroit et perpétuel des petites choses delà vie monastique rétrécit l'esprit : dans une région où tout est petit, on diminue chaque jour. C'est parmi les feux des passions que l'esprit s'élance et s'élargit ; en voici un exemple : M. Arnaud, rimeur et conseiller aulique, avait un génie borné; ce singe des mauvais auteurs s'amouracha d'une rôtisseuse de la rue de la Huchette. Arnaud l'aulique connaissait le beau ténébreux et le vrai ton des hurlements élégiaques; curieux de figurer dans là république des lettres comme Cotin dans les hémistiches de Boileau, il s'écria : Je suis amoureux; le feu delà boutique de ma maîtresse vaut celui d'Apollon ; on peut faire de méchants vers sans craindre le glaive de la loi ; mon adorable a des yeux, une taille à faire sensation. En conséquence de ces raisonnements, Arnaud se- détermine à écrire et à se faire siffler; il entasse rime sur rime, lamente Jérémie, ses Jérémiades servent de cotillon et de surtout aux poulardes et aux
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chapons de la rôtisseuse : voilà le miracle de l'amour ; un joli objet élargit l'esprit, la sphère de la rime s'aggrandit, on assomme le public de ses productions, et le saint père les bénit.
Aulieud'envoyervosfilles dans les cloîtres, introduisez-les de bonne heure dans le monde, vous leur direz, en les lâchant sur ce théâtre glissant : Vos grand'mères aimaient à plaire, nous n'avons point d'autre soin ; la vertu est un mot tiré de l'Hébreu, il fait beaucoup de bruit dans notre bouche. Les hommes sont bien charmés qu'il n'aille point jusqu'à notre cœur; une jolie femme avec de la vertu est à plaindre. La décence, la modestie ne sont point des vertus dans la retraite et dans les ténèbres : cela nous donne un grand éclat dans le monde, où tous les jolis mots font fortune ; il faut vous remplir constamment des idées de la décence et de la modestie, cela tient lieu d'innocence et de moeurs
La gorge, le plus bel ornement d'une femme, entre essentiellement dans l'éducation d'une jeune demoiselle. Vous direz à votre fille : Notre religion, la pudeur et les nonnes de
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votre couvent, vous ont défendu de montrer votre gorge; cependant il faut qu'elle paraisse dans les cercles, pour accompagner votre visage ; vous auriez l'air uni, bourgeois et même nu, si votre gorge ne paraissait point ànu. Nos mères chrétiennes n'enterrent jamais la gorge de leurs filles sous un grand fichu ; une mère accusée de cette conduite passerait pour donner dans les cas réservés de l'abbé deGriselIe ; aussi les mères savent trop ce qu'elles doivent à l'usage et les plus dévotes ne privent point nos yeux charnels de ce spectacle séduisant.
La nature, qui aime les femmes plus que les hommes, s'est chargée elle-même de l'éducation des filles. Vous n'avez point besoin de rien apprendre à" vos demoiselles; tout ce qu'il faut qu'elles sachent est dans leurs veines. La nature, plus habile, d'une seule leçon développe leurs talents, et l'habitude du monde les fait briller.
Votre demoiselle a quatorze ans : elle est déjà entourée d'une foule d'adorateurs ; une aventure qui cause votre joie, vient de consterner ses charmes : il vous est né un singe,
les premiers cris de son enfance annoncent un crime que votre ambition vous rend, dites vous, nécessaire; cette naissance avertit votre fille, que quatre murailles l'attendent, ou que par grâce on pourrait la laisser moisir dans le fond d'un vieux château à faire des nœuds : l'amour dansla solitude se peindra plus aimable à ses yeux, le tableau du mariage bordé des roses d'amathonte lui paraîtra plus beau, et son cœur, déjà ouvert aux charmes de ses adorateurs, gémira de se fermer. Avant de jeter votre fille dans vos tombeaux sacrés, songez que les saintes retraites ne sont que pour les sots, les bancales et les laides. Le cloître n'est point le pays d'une jolie fille ; respectez sa beauté où celle de la nature est peinte avec tant de complaisance, ne précipitez rien, il se trouvera peut-être quelques vieux ducs, quelques seigneurs sexagénaires (l'expérience est pourtant fort hasardée) qui s'amouracheront de votre fille, qui l'épouseront et qu'elle fera cocus ; cela est dans le branle des choses, dit Montaigne, les vieux ducs n'ont pas toujours été à soixante ans ; ils ont reçu le chanteau
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béni delà paroisse, il faut rendre le pain béni à son tour, et ce sont toujours les derniers mariés qui ont cet honneur.
Si un vieux duc, qui n'a été cocu qu'une fois dans son premier bail, parce que sa femme n'en pouvait faire qu'un à la fois, ne s'amourachait point de votre fille, il faut la jeter dans le cloître, en disant en vous-même : Pourquoi est-elle cadette ? Cette raison est très-solide, et voilà ce que l'on appelle user parfaitement de sa raison. Sivqtre singe était né avant elle, vous pourriez, pour le blende la chose, la placer dès l'âge de sept ans dans le cloître, l'accoutumer de bonne heure aux délices de la maison du Seigneur, vous fortifieriez sa vocation en lui fournissant des livres sur la mort et la passion du bon Jésus. Vous prierez quelquefois la mère supérieure de faire prêcher l'enfer à la grille par un capucin. La figure, l'habit, le méchant style d'un capucin donnent un pathétique à l'enfer qui fait trembler. Ces grands épouvantails creuseront profondément sur l'imagination naissante de votre fille ; elle croira le diable du plus beau noir du monde; elle en aura peur,
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car nous sommes assezbêtes pour nous imaginer que le noir est une couleur plus terrible que le jaune, le noir nous fait peur.
Vous irez voir votre fille deux fois l'année, vous ferez taire la nature, cela ne vous coûtera rien ; quand les singes sont longtemps sans voir leurs petits, ils ne pensent plus à eux. Dans cette visite vous parlerez des douceurs inaltérables delà maison du Seigneur, vous lui peindrez les misères du monde, vous ferez des présents aune nonne adroite ; la racoleuse, instruite des intentions de la famille, saura envelopper la jeune victime dans son malheur ; à seize ans vous aurez soin de lui faire prononcer le oui, et vous sentirez que ce oui a débarrassé la famille.
Si votre fille est destinée pour le monde, mettez-la de bonne heure avec les hommes : elle se fera avec eux comme les guenons se font avec leurs mâles. Ces dernières ne font les choses naturelles que vous appelez honteuses, que lorsquela nature leur dit de les faire; vos filles sont de la pâte des singes, celui qui a paitri les autres ; la même argille doit produire le même effet, vous ne corrige-
rez point la nature. Ecoutez ses . cris dans votre fille, veillez à saisir l'instant où elle parlera à son cœur, en voulant corriger ses passions vous ne feriez rien qui vaille, vous n'avez que des mots à opposer aux lois de son tempérament, supérieures à vos idées et à vos livres.
" Mariez votre fille aussitôt qu'elle sera mariable, autrement votre fille fera comme les femelles des singes. Pourquoi gardez-vous un fruit quand il est mur, est-ce pour attendre qu'il se gâte? Les filles sont comme les poires de pucelle, un instant peut les faner; vous veillerez, dites-vous , autour d'elles, c'est un songe, m al gué vos soins la pomme s'altère. Votre fille ne fera point un singe du premier jour de sa puberté ; timide encore^ elle aura peur des singes galants dont vous aurez calomnié les soins en calomniant la nature; votre fille s'attachera au chapelain de laseigneurie s'il est encore frais, ouà quelque abbé; cette petite vérole se fourre aussi dans les châteaux. En connaissant l'amour, elle a connu vos préjugés; elle sait que le chapelain se trouve précisément dans la po-
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sition où elle est de ne pouvoir fabriquer un singe sans encourirles censures d'un singe mitre qui enverrait M. l'abbé faire d'autres singeries dans un séminaire, pour avoir goûté furtivement un moment déplaisir, tandis que Monseigneur le grand singe en goûte chaque jour de l'année, car les prélats qui n'ont point de femmes sont ordinairement attaqué^ du priapisme; nous n'en connaissons qu'un seul attaqué de celte maladie, encore est-il à l'extrémité du royaume.
Vous avez autour de vous des faquins d'esclaves porteurs de physionomie, qui en font porter à maint honnête homme : ces messieurs sont dans les antichambres à copier ce que vous croyez faire en grand dans le salon. Vos chastes époux disent des douceurs àvos jolies femmes de chambre, croyez-vous que vos grands laquais ne feront point d'impression sur le cœur des filles de vos époux ? raisonnable ou non, maître ou valet, tous sont nés altérés etsedésaltèrentlorsqu'ils trouvent de quoi boire. Votre fille, héritière de la vieille femme Eve, est près de l'arbre do la science du bien et du mal. Elle parleraau serpent et
MODERNE Si
la bête séduisante la tentera et la belle perdra son innocence. C'estla marche de l'humanité, et cela depuis la fondation du premier homme et des filles.