HISTOIRE DES SEPT FILS AIMON
Extraite du livre qui paraîtra après ma mort. Que Va^reux fanatisme a t*-ouhlé les mortels!
Alexandre, surnommé le Grand, pour avoir été le plus fameux bourreau delà terre, était comme dieu fils de Jupiter, et comme homme, fils de Philippe, roi de Macédoine. Le divin Alexandre mourut. Le destin le permit ainsi, dans la crainte de scandaliser les hommes assez méchants pour mépriser la Divinité, si elle eût fait un fils mortel. Car un Dieu immortel qui fait un enfant à une petite créature humaine commet une espèce de bestialité, plus grande que celle pour laquelle on brûle tant de malheureux bergers et de garçons d'écurie, qu'on retirerait aisément de ce vice, si on leur donnait tout naturellement une jolie fille. Mais on aime mieux faire de la cendre avec des hommes, parce qu'ils sont nécessaires à l'Etat.
Après la mort de ce monarque, un enfant nommé Antiochus, trouvé parmi les œuvres de sa majesté, succéda à quelques fragments du royaume de son père. Il fît la guerre aux Jacaux et pris Jérusalem. Quelques honnêtes bourgeois de cette ville, ornés d'un peu de sens commun depuis qu'ils se communiquaient aux étrangers, se rangèrent du parti du roi, prirent le ton aimable des gentils, ne coupèrent plus le prépuce à leurs enfants, mangèrent du jambon, des poulets piqués, et trouvèrent que cela était bon.
Pour subvenir au besoin de l'Etat, Antiochus avait enlevé de Jérusalem, les "chandeliers d'or, les ustensiles et toute la vaisselle du saint suaire. La perte de lavaisselle et des ustensiles consterna tellement Jésusalem, que les filles, dit le P. Berruyer, furent affaiblies, la beauté des femmes fut changée, et cela à cause qu'il n'y avait plus d'ustensiles dans Israël.
Cette vaisselle changée en écus fut la cause qu'on ne fêta plus le dimanche dans Sion, parce qu'on ne pouvait chô-
mer cette fête sans vaisselle ;, comme si les chandeliers, les pelles à feu et les encensoirs étaient nécessaires à marquer l'honneur et la reconnaissance qu'on doit si naturellement à l'auteur de tout bien. Le roi, instruit que ces petites misères n'avaient rien de commun avec le vrai culte, ordonna à ses sujets d'observer la loi naturelle, d'aimer leur prochain comme eux-mêmes, de ne plus égorger ceux qui ont des prépuces, d'abandonner généreusement le sabat aux sorciers, de ne plus brûler des poumons de bœuf, des fpieds de mouton et des rognons de veau. Sa majesté représenta qu'il valait mieux donner le bœuf aux pauvres, qu'elle savait très particulièrement que Crémistic n'était point anglais, qu'il n'aimait point le rosbif. Ici le P. Berruyer assure que pour faire observer son ordonnance, Antiochus fit étrangler les petits enfants au cou de leurs mères. Un monarque élevé à la cour des Césars, où il avait sucé la douceur et l'urbanité romaines n'était pas capable d'une action aussi indigne. Le P. Berru-
yer, comm©' disent les Italiens, nous conte des couillonnades.
Mathieu Aimon, fils de Simon Aimon, la véritable souche de la famille des quatre fils Aimon, était depuis peu de temps sacristain de la chapelle du Saint-Suaire. Mathieu avait sept enfants prêtres, habitués de la même chapelle. Ces églisiers murmuraient contre les ordonnances du roi, se plaignaient surtout de ce qu'il avait enlevé la vaisselle, et que les Jacaux ne venaient plus chercher des évangiles.
Antiochus, informé de leur révolte, envoya un exempt de la connétablie d'Antioche pour les contraindre à se soumettre à ses lois. Mathieu et ses fils répondirent à l'envoyé au bâton : que leur religion leur défendait d'obéir au roi. Un des records, qui accompagnait l'exempt, dit à Mathieu : « mon révérend, vous avez tort, saint Paul recommande expressément l'obéissance aux souverains, votre mauvaise doctrine sent terriblement celle des jésuites. » Mathieu, rempli du saint zèle de la désobéissance, tua le record et l'exempt.
Cette action fanatique est sanctifiée par le P. Berruyer, qui assure : < que Crémistic inspira à Mathieu de désobéir au roi, de tuer ses envoyés et tous ceux qui avaient raison.» Antiochus, irrité de cette insolence, envoya une armée nombreuse contre Mathieu et les Jacaux que ce deravait soulevés. Les troupes de sa majesté se trouvèrent en face des ennemis un jour de sabat. Le général proposa la bataille aux révoltés ; ils la refusèrent sous prétexte que leur loi ne leur permettait pas de défendre leur vie le dimanche. En conséquence de cette rubrique ils se laissèrent égorger comme des moutons. Depuis cette aventure le P. Mathieu ordonna aux Jacaux de ne plus être si bêtes et surtout de se battre le jour du sabat.
Mathieu et ses fils coururent le pays, circoncirent les enfants qui avaient leur prépuce. Cette guerre dura longtemps ; les fils du bonhomme Aimon commandèrent tour à tour les révoltés, et furent tantôt battus, tantôt victorieux ; c'est le sort ordinaire des armes.
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Depuis quelques mois, Antiochus avait entendu parler d'une société nommée la Franc-Maçonnerie. Les hommes initiés dans cet ordre étaient frères. On raisonnait diversement de cette fraternité. Les uns disaient que les maçons étaient des jésuites, les uns des innocents qui jouent à la chapelle comme font les enfants, les autres disaient qu'ils étaient des chimistes qui faisaient de Tor entre deux piliers, et qu'ils avaient une loge dans le temple de Jérusalem remplie de bijoux, d'ornements, de richesses et d'une tête à perruque. Le roi voulut connaître cette frérie ; il envoya à Jérusalem un certain Hé- Hodore pour s'informer de ces hommes extraordinaires. L'envoyé arriva la veille de la saint Jean, il alla frapper de la part du roi à la porte de la loge. Il fut arrêté par le frère terrible, qui se mit à crier : il pleut.
Comme l'envoyé était un profane, deux sacrés apprentis vêtus de leurs tabliers blancs parurent aussitôt et rossèrent le profane ambassadeur à coups de règle.
Ce dernier se mit à faire le signe de miséricorde et à crier: A moi les enfants de la veuve. Il avait appris ce signe et ces paroles d'une fille du monde, à qui un jeune Français discret l'avait confié. A ces mots, la loge s'ouvrit , Héliodore vit quatre-vingts canons chargés qui l'épouvantèrent moins que le frère terrible. On reçut Héliodore maçon , et dans l'instant il vit, à ce que disent les francs-maçons, ce que l'esprit humain ne peut comprendre.
L'ambassadeur, étonné des vertus qu'il trouva parmi les maçons, ne put s'empêcher de leur dire : mes frères, depuis que j'ai l'honneur d'être de votre illustre société située à V orient de Jérusalem^ je m'aperçoit que le pape (i) est un sot de vous avoir excommunié. Vos lois sont dignes de l'humanité, celui qui a imagi-
(i) Rome a excommunié les francs-maçons. Cettecensure est aussi ridicule, que celle de jeter un interdit sur un royaume à cause que le souverain ferait du bien à ses sujets et l'aumône aux pauvres.
né VOS mystères, avait assurément plus d'esprit que celui qui a imaginé la messe. Vos canonnés de poudre forte valent mieux que la première et la seconde ablution de la messe, et le mémento pour les trépassés.
Le vénérable, pour répondre aux politesses de l'ambassadeur, ordonna au frère premier surveillant de charger pour une santé res- | pectable. Le vénérable frère surveillant se leva et dit : mes frères, la santé proposée par le très vénérable, est celle du roi Antiochus, notre auguste souverain ; nous la célébrerons avec tous les honneurs de la maçonnerie par trois grands coups qui partiront de l'orient et seront répétés à l'occident ; alors on but à la santé du monarque et Ton fit un grand feu.
Mathieu Aimon mourut; un certain jason obtint, pour une somme d'argent, la cure du Saint-Suaire. Le nouveau pasteur attaché à la cour , changea toutes les rubriques de l'office de la sainte Face , et fit construire vis-à-vis de la chapelle une place pour avoir des danseurs de corde et des joueurs de go-
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belets, qui savaient escamoter les chapeaux aussi promptement que leurs descendants escamottent les mouchoirs dans la bourse d'Amsterdam (i).
Il y avait alors à Jérusalem un bonhomme nommé Nicodème , à qui l'on voulait faire manger de bonnes choses, entr'autres une cuisse de poulet piqué et une tranche de jambon. Comme le bonhomme avait peur de gâter son àme avec du jambon, il préféra la mort ; et cela fut très agréable à Crémistic. Une bonne femme, le pendant du bonhomme, avait sept enfants qui ne mangeaient pas de lard. Le roi les fit venir et leur ordonna d'en manger , la famille protesta qu'elle n'en mangerait point. Le souverain les fit mourir
(i) Malgré l'apologie qu'un juif a fait composer en faveur de si nation, les juifs n'ont jamais cultivé d'autre art que celui dont parle Arlequin cité devant la justice et condamné à être pendu pour Tamitié qu'il portait aux Belles-Lettres. Ceux d'Amsterdam unissent aux connaissances littéraires, le talent d'escamoter les mouchoirs; ils m'en ont pris trois en traversant leur quartier. C'est en reconnaissance de cette friponnerie que je les honore de ce petit mémento.
comme des rebelles à ses ordres. La mère chanta pouille à SaMajesté, et tout ce train se fît pour une misérable tranche de jambon.
Ce fut dans le temps des sept fils d'Aimon que le système de l'immortalité de Fâme et la résurrection future commença à prendre croyance. Quelques Jacaux s'imaginèrent d'autant plus aisément qu'ils ressusciteraient un jour, qu'ils voyaient les os de leurs pères empaquetés et confondus dans le cimetière où tous les hommes sont égaux.
Les corps, disaient les théologiens seront glorieux, parce qu'ils seront en cendres. Il est tout naturel de réduire en poussière ce qu'on veut rendre immortel, et vous voyez clair comme le jour, que la destruction de votre corps est une preuve triomphante de sa résurrection. Certain Jacaux qui savaient lire, disaient aux partisans de ce système : La résurrection des morts n'a pas été connue de nos pères. Le ciel leur avait bien promis le pays de Béthanie, du lait, du miel et des agneaux qui badineraient avec la gueule du loup, mais pas un mot de résurrection.
D'autres plus éclairés soutenaient que les animaux ressusciteraient aussi à cause qu'ils mouraient et pourrissaient comme les hommes. Si la destruction *dc l homme ^ disaientils, est une preuve de sa résurrection, les brutes ont la même preuve.
La nature ne donne aucune autre idée aux hommes et aux animaux de leur résurrection, que celle de la métamorphose naturelle ou le changement des formes . La nature détruit les corps et les reproduit. Un vrai fidèle , un bon chétien enterré au pied d'un bon chrétien qui promet de bonnes poires, engraisse l'arbre; la substance de l'homme passe dans celle des poires, un petit maître mange de ces poires, sa maîtresse en mange aussi, il couche avec elle, lui donne du bon chrétien et le suc de la poire produit du bon chrétien après quelque séjour dans le sein virginal de la belle. Voilà comme la résurrection naturelle se fait et comment se forment les générations. La matière est une navette que la nature tient en main et fait jouer sans cesse.
La résurrection des hommes , disaient les
prêtres, est démontrée parce que cette promesse est imprimée et reliée dans un vieux livre. Ce livre, il est vrai, n'est point la nature, mais il est préférable à la nature, parce qu'il est plus riche et plus magnifique dans ses promesses que la nature. Un cordonnier qui donne 24 sols de la façon d'une paire de souliers trouvera plus d'ouvriers qu'un autre qui ne donnera que 12 sols. La nature est le second cordonnier, la révélation est le premier. Cette dernière est d'autant plus croyable, que la nature peut nous tromper et qu'il est impossible qu'un livre bien relié puisse nous tromper. Ces beaux raisonnements trouvaient des admirateurs qui assuraient que les prêtres raisonnaient fort juste sur des choses qu'ils n'entendaient pas.
Les hommes, disaient les uns, seront plus ou moins glorifiés à proportion de ce qu'ils auront souffert plus patiemment les misères de ce monde. Les animaux, disaient les autres, seront glorifiés comme les hommes à cause qu'ils souffrent davantage et ne murmurent point tant contre le créateur dont ils sont les très humbles créatures.
Les chevaux de fiacre de Jérusalem et de Paris sont réellement malheureux et par là dignes d'un meilleur sort; car il n'est point possible que la nature les ait destinés à tant de maux. C'est l'état déplorable des pauvres chevaux de Paris, qui a donné à Jean-Jacques Rousseau l'idée de son système de l'inégalité des conditions ; son ouvrage ferait le comble de l'absurdité, si on voulait l'entendre de la nature de l'homme. J'ai un exemplaire de ce fameux discours ou j'ai mis à la place du mot homme, le mot cheval, par ce moyen j'entends parfaitement mon Jean- Jacques, -