TAPISSERIES
Quand le Petit Palais fut livré à l'administration des Beaux-Arts, on dut se préoccuper tout d'abord de parer à la nudité des murs. Ils étaient d'une hauteur considérable, et menaçaient de tuer de leurs surfaces crues tout ce qu'on tenterait d'exposer à hauteur d'homme. C'est en cette occurrence que le concours de la Direction des Cultes fut encore des plus précieux. Les cathédrales de France possèdent des séries de tapisseries merveilleuses que l'on tend à l'occasion de certaines fêtes religieuses, et qui sont en général très peu connues. Nulle occasion ne semblait plus propice pour les montrer. C'est ainsi qu'on a pu admirer la line Heur des tentures gothiques, et que les deux expositions du Petit Palais et du Pavillon d'Espagne, se complétant l'une par l'autre, ont révélé une fois de plus une des formes d'art décoratif les plus surprenantes que le monde ait connues.
Bien qu'elles ne fussent pas d'origine française, il était important et ici l'intérêt archéologique se trouvait en étroit accord avec l'intérêt artistique de faire venir le plus grand nombre possible de ces étoffes orientales du haut moyen âge. que l'Eglise avait transformées à son usage, en suaires, en enveloppes de reliques, en chasubles ou en étoles. Ces étoffes sont en général d'une composition décorative tout à fait étonnante, et semblent selon toute vraisemblance provenir d'Orient, qu'elles soient d'époque sassanide on byzantine. De dispositions rigoureusement symétriques, elles offrent des représentations stylisées de bêles fantastiques, des capricornes, des basilics, des lions ailés à tètes d'oiseaux, des griffons. Le trésor de Sens en possède une série inestimable, et quelques-unes des plus belles ont pu être exposées. Celles des églises do Chinon et de Saint-Rambert (Loire) ne leur cèdent nullement en intérêt.
Quelleque soit l'opinion que l'on ait sur les origines de l'art de la tapisserie, elsur I époque à laquelle on commença à fabriquer en France des tentures de haute lisse, il n en est pas moins vrai que les monuments de ce genre datant du xine siècle nous font complètement défaut, et que seuls les textes nous ont laissé le souvenir des pièces île cette époque.
On a beaucoup discuté' sur la question de priorité des ateliers flamands sur les français et de ceux de Paris sur ceux d'Arras. Il est certain que les documents écrits
signalent Arras comme un foyer de fabrication des plus actifs au xiv siècle. Il put y avoir un déplacement d'influence à la fin du siècle, avec l'essor que le roi de France Charles V imprima à tous les arts. Celui de la tapisserie ne fut pas un des moins favorisés, à en juger par les détails de l'inventaire du mobilier du roy, que Labarte a publié.
Charles VI continua les traditions de son père, et commanda aux artistes qu'il employait des travaux considérables. L'un d'eux, Nicolas Battaille, citoyen de Paris, commença à faire parler de lui vers 1363, el vécut jusqu'en 140t>. M. GuitTrey lui a consacré toute une monographie du plus haul intérêt. Il fournil au roi Charles VI
Silli; ni: SAINT GEIWAIS ET SAINT PllOTAIS, TAPISSERIE DU COMMENCEMENT DU XVIe SIÈCLE
[cathédrale 'lu .Mans).
plus de deux cent cinquante tapisseries. Un des oncles du roi, Louis I"', duc d'Anjou, lui commanda en 1376 une suite demeurée célèbre, qui fut continuée par les soins d'Yolande d'Aragon el de Hem'' d'Anjou. C'est la tapisserie de Y Apocalypse destinée à la cathédrale d'Angers. Cette suite nous a forl heureusement été conservée presque entière. L'artiste qui lui chargé' de l'exécution des cartons n'était autre que llennequin ou Jean de Bruges, peintre attitré el valet de chambre de Charles V. auquel on doit l'enluminure merveilleuse de nombreux manuscrits. 11 s'inspira d'ailleurs dans ces compositions d'un manuscril (pie possédail le roi Charles V, et donl celui-ci avait bien voulu se dessaisir au profil de son frère Louis d'Anjou.
Chaque pièce élail composée d'un grand personnage assis dans une niche gothique, lisant devant un pupitre qui porte l'Apocalypse, cl de deux séries de sept tableaux superposés, l'un à fond bleu, l'autre à fond rouge. Entre les deux séries de tableaux régnail uni' bande brune portant en lettres gothiques les versets correspondant à chaque scène tle la rangée supérieure, disposition qui se répétail sous la
rangée inférieure. Dans le haut de chaque pièce le ciel semé d'étoiles était peuplé d'anges chanteurs et musiciens. Dans le bas, la terre verdoyait, couverte de (leurs, égayée de petits animaux. C'était quelque chose d'austère et de grave que traversai! un sourire de grâce et de naïveté; et tout le moyen âge était inclus en cette œuvre admirable.
Deux fragments ont été prêtés à la Rétrospective par la cathédrale d'Angers, et
permettent de se faire une idée de ce qu'était cett uvre prodigieuse, quand on en
connaît l'ordonnance générale. La ligure du grand vieillard dont la méditation se concentre sur les paroles éternelles est d'une grandeur et d'une austérité telles qu'on les rencontre dans les figures du grand miniaturiste André Beauneveu. Le ton des tapisseries est demeuré 1res Irais, elles sont d'une tonalité très douce où les blancs et les roses se fondent en une harmonie caressante à la vue.
(Test là une œuvre bien française, mieux encore, bien de l'Ile-de-France, berceau de la monarchie, centre et foyer d'art admirable durant tout le xiv" siècle. Mais déjà à ce moment les provinces flamandes luttaient d'activité avec les provinces françaises, et le mariage du duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, allait imprimer un essor extraordinaire aux ateliers de haute lisse d'Arras. Les écrits du temps mentionnent sans cesse « l'œuvre d'Arras, le lin lil d'Arras» ; les Arazzi jouissaient par delà les monts d'une vogue incroyable. Le goût de l'époque et des traditions communes nous font supposer qu'il devait y avoir peu de différences dans les représentations des deux genres de tapisseries, flamandes et françaises, et c'est ce qui rend assez difficile les attributions à l'un ou à l'autre de ces deux centres. Les sujets sont pris dans l'histoire sainte, dans les romans de chevalerie, dans l'histoire contemporaine et dans l'allégorie. Le xve siècle fut vraiment un moment unique pour cet art admirable, et les séries de tapisseries du xvc et du xvi° siècle qui ont élé réunies au Petit Palais demeureront sans doute un des souvenirs les plus vivaces qu'on gardera de l'Exposition.
Deux pièces de la tenture du « Fort roi Clovis », de la cathédrale de Reims, sans être d'une couleur agréable, sont d'un beau caractère. L'une d'elles, dans un désordre indescriptible de chevaux et de cavaliers, nous conte sans doute la défaite du roi Gondebaut de Bourgogne. Une tapisserie de l'église Notre-Dame de Nanlilly à Saumur, et une autre appartenant à M. Welghe, représentée la prise île Jérusalem par Titus, et la prise et le sac d'une ville: cette dernière, d'une tonalité sourde et triste, est d'un grand intérêt par les costumes el les scènes naïvement cruelles qu'elle représente.
Tout autre et d'un charme pur et familier est la suite de la légende de saint Gervais et saint Protais à la cathédrale du Mans, dont deux pièces nous sont venues, ainsi que la délicieuse frise de la légende de la Vierge de Notre-Dame de Beaune. Dans cette dernière apparaît déjà ce goût pour les fleurettes et les oiseaux dont le semis sera la gait de tant de tapisseries du xve siècle. Nous retrouvons cette exquise passion pour les choses de la nature dans la belle frise de la cathédrale d'Aix, dans une délicieuse petite tapisserie à fleurettes portant au centre un écusson soutenu par deux anges de la cathédrale de Troyes, dans la merveilleuse pièce, dite des instruments de la Passion, à la cathédrale d'Angers. Ce goùl s'étendra aux tapisseries de
60 L'A lit A L'EXPOSfï'IÔN DE 1900
sujets civils el aux pastorales : les deux tapisseries de la collection Albert Bossy sont
des merveilles du genre: dans l'une un joueur de muselle et une femme, dans l'autre un berger et une bergère apparaissent sur un fond où éclatent les milles fleurettes de nos prés el de nos bois, cependant ■ 1 1 1 < • des oiseaux et des moulons s'y prélassent.
Il faut mettre tout à fait à part une tapisserie infiniment curieuse, et dont le caractère est unique : c'est le Bal des sauvages appartenant à l'église Notre-Dame de Nantilly de Saumur. Elle était inconnue jusqu'à ces dernières années, jusqu'au jour où retrouvée en fâcheux état dans un coffre de la sacristie, elle fut envoyée à la manufacture des Gobelins, et y fut remarquablement restaurée. C'est un document inestimable sur les modes de l'époque, sur les grands hennins et les souliers à la poulaine ; la note caricaturale n'y fait pas défaut, avec ces danseurs velus de peaux de bêtes, et au dernier plan cet orchestre où d'étonnants et comiques musiciens mènent la danse.
Il faut enfin se réjouir de la venue à Paris de la célèbre tapisserie du trésor de Sens, dite des (rois couronnements. C'est la perle des tapisseries gothiques, et nulle tapisserie connue n'offre une si subtile exécution, une si supreivante préciosité de matière. D'un tissu très serré et très fin, rehaussé de iils d'or et d'argent, elle offre de plus, par ses ligures et par la beauté de la composition, un intérêt de premier ordre. Les visages y sont exprimés avec la même certitude et la même énergie que dans un tableau: leur caractère est celui des œuvres flamandes de l'époque, de Dirks Bouts en particulier, et si cette admirable tapisserie n'est pas née en Flandre, elle dénote le style d'un art que les ducs de Bourgogne avaient importé avec leur alliance dans leurs provinces françaises. Ne quittons pas cette merveilleuse époque du xv° siècle sans citer la belle tapisserie de la vie de la Vierge, de l'église de Nantilly, de Saumur, et la superbe pièce de V Apocalypse, delà cathédrale de Narbonne.
Le xvic siècle continua pendant assez longtemps les traditions du xv et tout en (Hant d'un caractère un peu banal, des tapisseries telles que les deux pièces de la légende de saint Julien, à la cathédrale du Mans, ou les deux pièces de la légende de saint Itémy, à l'église du même nom à Beims, sont encore de remarquables décorations.
Mais bientôt l'intervention de Raphaël allait bouleverser l'art de la tapisserie, et la discussion pour savoir si ce fut en bien ou en mal se serait moins éternisée, si les deux camps avaient pu juger en même temps les tapisseries tout imprégnées de son génie, copiées sur ses cartons, telles que la suite des Actes des Apôtres, de la cathédrale de Beauvais, et les tapisseries du xv' siècle dont nous avons déjà parlé-.
Citons encore une série de quatre tapisseries, dont les sujets sont tirés de la vie de saint Jean-Baptiste et qui proviennent du château de Pau, où se retrouve l'influence italienne; elles ont un charme indéniable en même temps qu'une très grande liuesse d'exécution.
Le xvu0 siècle nous a laisse un nombre considérable de tapisseries devenues propriétés de l'Etat. 11 n'y a donc eu qu'à puiser au Garde-meuble pour trouver la plus somptueuse parure aux salles du mobilier. S'il peut paraître contestable
L'EXPOSITION M'.ï linsi'Ki l l \ i:
que des lapis de l;i Savonnerie soient dressés contre les murs, alors qu'ils étaient faits pour les planchers, il faut songer cependant aux obligations des expositions publiques. Dorénavant la manufacture des Gobelins va nous montrer les trésors par lesquels elle sut établir sa suprématie. L'année l'iiii la vil fondée, et le grand rui, sans hésiter, en confia la direction à Le Brun. La salle Louis XIV présente deux pièees de l'histoire du roi, et l'on ne peut imaginer quelque chose de plus éblouissant et de plus joyeux que ces tentures où se trouvent racontés les plus remarquables sujets de l'histoire contemporaine : la richesse des costumes et du mobilier, l'entente des groupements, la vérité des personnages qui sont des portraits, font de ees grandes compositions des pages d'histoire. C'est sans doute la leur défaut, et nous voici loin de la fantaisie et de la transformation décorative
SlITE HE LA VIE HE SÀIXT JEAN-BAPTISTE, TAPISSERIE ni' XVI" SIÈCLE ■ Ni tenu de Pau .
qu exige un art tel que la tapisserie. Mais à ce point de perfection, et quand on voit I effet d ensemble d'un appartement du wii" siècle, on oublie les principes, el on se laisse aller à l'admiration.
Au xviii1" siècle, la tapisserie se plie avec une souplesse étonnante à l'ail de I époque, el au goût de la société nouvelle. Loin d'être un art particulier, ayant ses moyens d'expression et ses principes décoratifs intangibles, comme aux grandes époques, elle sera un agréable pastiche des peintures du temps : tantôt elle ne sera qu'un tableau, qui sera tissé au lieu d'être peint, tantôt elle se confondra avec les peintures décoratives des boiseries qu'elle accompagnera, et des décorateurs comme- Gillot ou Bérain pourront indifféremment taire servir leurs compositions à l'une et à l'autre destination. El la tapisserie trouve alors ses plus grands triomphes dans l'imitation la plus étroite et la [dus servile de la peinture. Il est vrai que les procédés techniques étaient arrivés au summum de la perfection, el qu'il faut s'incliner devant de véritables prodiges de fabrication, finesse de tissage, délicatesse el
L'ART A L'EXPOSITION DK 1900
fraîcheur des tons. On ne peut rien imaginer de plus beau en ce sens que les deux pièces de la série du régent (Daphnis et Chloé) exécutées en 1718, et que celle de la série des dieux (Bacchus et Cérès) d'après Aiulran, prêtées toutes quatre par M. Lowengard. M Schutz a prêté une superbe tenture d'après Boucher à fond bleu semé de fleurs de lys, décorée de deux anges tenant les armes de France, ainsi que deux pastorales d'après Audran. M. Chappey a exposé une grande pièce curieuse par son parti pris de coloration, et représentant une fête au château de Vaux, où tout un groupe au premier plan apparaît dans un éclairage artificiel rouge sombre du plus étrange effet. Les deux bandes à fond jaune, décorées
Suite dite de Saint-Rémy, tapisserie nu xvi* siècle.
de singeries d'après Bérain, prêtées par M. Victor Klotz, sont d'adorables morceaux.
Je ne parle pas des merveilles empruntées au Garde-meuble national pour décorer les deux grandes salles de pas-perdus à l'entrée du Petit Palais. Elles sont très connues, et ont toujours été la suprême ressource des organisateurs d'expositions.