DE LA MEUSE AU ZUYDERZÉE
Quelqu’un qui aurait traversé à toute vapeur un pays de plaine, coupé de canaux, peuplé d’usines, ne respirant qu’agriculture et industrie, calme comme s’il était à moitié vide, et regorgeant en réalité d’une population laborieuse, paisible, souvent en train de vider avec l’imperturbabilité du juste son hanap de bière aux proportions formidables; un pays où la vie des rues est peu compatible avec le climat et encore moins avec les mœurs, où sur le pavé on ne se presse d’habitude que pour se chamailler un peu, deux ou trois fois par an, à propos de députés ou de bourgmestres; celui-là croirait avoir vu, et les apparences ne lui donneraient pas tort, le pays le moins pittoresque du monde. Mais si, au lieu du nom officiel, de ce nom récent de Belgique, tiré des Commentaires de Jules César et des protocoles de 1831, mon voyageur affairé eût seulement entendu retentir à son oreille
LA PEINTURE
les noms magiques de Flandre et de Brabant, ces noms-là auraient suffi pour évoquer à ses yeux un pays de peintres par excellence. Tant il est vrai que les institutions et les traditions — et pourquoi ne dirions-nous pas franchement la volonté et le génie de l’homme? — surpassent en puissance les préparations môme de la nature.
C’est en Flandre qu’on vit fleurir jadis cette petite cour des ducs de Bourgogne, la seule peut-être dans le Nord, qui aimât, à la manière de nos seigneuries italiennes, les dehors pompeux et les riches costumes, les hermines, les velours, les brocarts, les chefs-d’œuvre des maîtres argentiers et des orfèvres. C’est en Flandre qu’on vit fleurir ces villes de la ligue anséatique, si habiles en tout genre d’industrie, qu’il n’y eut luxueuse envie de leurs seigneurs qu'elles n’aient été à même de satisfaire ; si libres, par rapport à ce que les temps pouvaient permettre, que le Duc ne déclarait pas la guerre sans avoir obtenu leur assentiment préalable, et qu’une fois qu’il se passa de le demander, elles le laissèrent tout bonnement sans hommes et sans argent. Il n’y a donc pas à s’étonner qu’au milieu d’un tel peuple et sous de tels princes ait pu naître et se développer cette floraison magnifique, qui s’appela l’école de Bruges.
Quant au Brabant, ce fut surtout la ténacité des caractères qui parvint à y remporter les plus belles victoires. Anvers, en effet, après avoir eu au quinzième siècle un forgeron qui voulut être peintre, Quentin Metzys, eut au dix-septième siècle un
peintre à qui il prit fantaisie d’être tout, littérateur, gentilhomme magnifique, ambassadeur, négociateur de traités de paix et d’alliance : Pierre- Paul Rubens. 11 est vrai qu’en passant de Rubens et de Yan Dyck aux Téniers, et de ceux-ci aux paysagistes, aux peintres de nature morte et de fleurs, l’on descendit sans cesse, jusqu’à ce que l’on arrivât à l’anémie des premières années de ce siècle; mais la trame ne cassa jamais, la vie couva toujours; et on en revint à une santé excellente dès qu’on s’avisa de revenir aux grands et aux beaux souvenirs de la patrie.
Je me rappelle encore l’honnête envie avec laquelle, tout jeune encore, et en compagnie de deux de mes compatriotes devenus par la suite de véritables maîtres, je visitai le Palais de Justice de Bruxelles et j’y contemplai deux immenses toiles de MM. Gallait et de Biefve, qui ne dataient alors que d’une dizaine d’années. L’une, X Abdication de Charles V , était plus forte au point de vue technique, l’autre, la Convention de Ne'erlande, présentait plus d’attrait au point de vue patriotique. Elles étaient en quelque sorte le sceau de la liberté reconquise, la reprise de cette noble tradition, grâce à laquelle dans les Flandres l’art n’a jamais fait qu’un avec le pays. Car là-bas, quoique la tradition de la vie publique ne remonte pas aussi loin que chez nous, elle s’est montrée plus constante et plus active à demander à l’art la consécration des fastes civiques ; elle a toujours tenu à les enregistrer par les œuvres du pinceau dans ces
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grandes archives de l’histoire nationale, qu’on appelle les Hôtels de Ville.
Cela sonnera peut-être importunément à quelques oreilles, mais ce n’est nullement une raison pour le taire. Dès les premières années du seizième siècle, Van der Weydc avait peint pour cette même ville de Bruxelles la Justice rendue par Trajan à la veuve, et la légende locale d ' Archimbault, tuant de sa main son neveu qui venait de faire violence à une jeune fille du peuple. Louvain avait commandé à Stuerbout les deux grands tableaux où se déroule l’épisode attribué à l’empereur Othon, faisant mettre à mort un officier calomnié par l’impératrice, et, une fois la calomnie découverte, condamnant à mort l’impératrice elle-même ; Bruges, enfin, dans le Jugement dernier de Porbus le vieux, avait synthétisé tout ce qui peut avoir trait à la justice. A Bruxelles, du reste, de simples marchands de poissons avaient fait peindre par Crayer Isl Pêche miraculeuse ; à Anvers, des charpentiers avaient demandé à Metzys son Christ au tombeau , et des arquebusiers avaient commandé à Rubens sa fameuse Descente de croix.
Une fois revenus par la pensée et par les aspirations aux beaux temps des libertés municipales, rien n’était plus naturel que d’v revenir aussi par le style. Comme cela arrive toujours, l’homme que l’heure demandait ne se fit pas attendre : ce fut M. Leys. Contraint dans son jeune âge d’imiter les bonshommes des Ostade, à qui il aurait plus volontiers appliqué le « Otcz-moi ces
magots! » de Louis XIV, il se sentait appelé à autre chose; plus haut, plus haut, comme le pèlerin de Longfellow ; il hésita un peu ; enfin, se heurtant aux maîtres du quinzième siècle de Bruges, il se sentit du coup en famille, et il put s'écrier en respirant : m’y voilà ! Ces vieilles et glorieuses murailles, ces boutiques modestes et remplies de chefs-d’œuvre, ces bourgeois en casaque de camelot qui savent, l’heure venue, rivaliser avec la fleur des barons et résister aux rois, tout cela lui parut faire son affaire, marcher de plain pied avec lui ; et, comme Théophile Gautier l’a très-bien dit, il ne fut pas, vis-à-vis des Van Eyck et des Van der Weyde, un imitateur, mais un prochain L Mort en 1865, il n’y avait rien de lui à l’Exposition belge ; mais on y sentait planer son esprit.
Cette influence récente, corroborée parla tradition nationale, dont on peut dire qu’elle a été une continuation ou un retour, se manifeste aussi bien dans les penchants de la fantaisie inventrice et dans le choix des sujets, que dans le sérieux et la solidité de la facture. Tandis que presque partout ailleurs on aperçoit l’effort pour agacer la curiosité par l’imprévu, par l’étrange, et autant que possible par le caractère épisodique des sujets ; tandis que, même dans l’exécution, il n’y a presque pas d’artiste qui ne s’efforce de mettre quelque bizarrerie à lui, un cachet, un accent, un piquant d’individualité, afin de donner l’éveil aux sens alourdis