DU RHIN AU DANUBE
Lorsque, arrivé au seuil d’un sévère et majestueux portail en ébène, que décorait l’aigle héraldique de l’Allemagne, vous en souleviez les lourdes portières en tapisserie de haute lisse, ce n’était pas sans une satisfaction mêlée de quelque étonnement que vous vous trouviez dans une vaste et noble salle, la seule qui ne ressemblât pas à un bazar, mais à un musée. Vous vous sentiez là aussitôt dans un monde où les produits du génie humain sont traditionnellement entourés, non pas seulement de curiosité ou de sympathie, mais, qui plus est, de respect. Par le même sentiment de haute convenance qui en avait éloigné tout souvenir de luttes, hélas! trop récentes, on avait pris à tâche d’opérer en raison de l’espace un triage sévère, ayant pour but d’exhiber, non pas la totalité de la production artistique allemande, mais sa fleur. Rien d’équivoque, rien de louche, rien qui ne fût,
LA PEINTURE
au point de auc dos mœurs, rigoureusement châtié. Si vous en ôtiez certains galants Grenadiers du temps de Frédéric II, et certains Frères cellériers ne prenant que trop à cœur leur charge œnophile, il n’y avait personne, je crois, dans tout ce monde germanique, qui se permît l’ombre d’un badinage. L’Allemagne n’a guère de peine à se montrer sérieuse, elle ne l’est que trop. Même dans les arts du dessin, la méditation a toujours été sa Muse : c’est ce qu’on voit non seulement dans les œuvres d’Albrecht Dürer, l’artiste qui personnifie le mieux son génie, mais dans l’histoire de son art tout entier. On n’y trouve pas une période qui ne soit marquée par une évolution nouvelle de la pensée, plus encore que par une interprétation nouvelle de la forme.
Ascétique d’abord, dans les écoles de Prague et de Cologne, l’Allemagne artistique se laisse tant soit peu séduire, il est vrai, par l’exemple des praticiens flamands du quinzième siècle, et sur leurs traces elle se rapproche de la nature; mais on dirait qu’aussitôt elle se souvient des rêves druidiques qui ont fait le fond de ses anciennes croyances nationales; la voilà qui se prend d’une caractéristique tendresse pour les plantes, pour les fleurs, pour les fantaisies végétales et animales, et qui paraît témoigner d’une sorte de panthéisme renouvelé ou anticipé. Vagues d’abord et presque insaisissables, s’élevant sur les ailes de la pensée jusqu’à une région d’où le regard puisse planer sur la nature tout entière, ces as-
l’art a paris.
pirations se nourrissent plus tard de toute la science du seizième siècle. Voyez les maîtres de cette époque, voyez Dürer surtout. Quelque épris qu’il soit de la forme humaine, surtout après en avoir admiré en Italie les plus beaux types, Durer n’en est pas moins hanté, obsédé par la vision, par le fantastique, par le symbole, par ce cauchemar perpétuel de l’inconnu et de l’outre-tombe, qui domine tout son œuvre, et ses admirables estampes plus que le reste. Holbein le jeune, tout en étant lui aussi maître de la ligne et du clair-obscur, à tel point qu’il rivalise dans certaines Vierges avec Raphaël, ne peut s’empêcher de se livrer à la sombre fantaisie des danses macabres. Cranach fait, comme Dürer lui-même, de la théologie d’après les données de Mélanchthon et des autres docteurs ; tout l’art allemand de la période la plus florissante s’efforce d’être un commentaire de la Réforme. Dès qu’il cesse de rêver, on dirait qu’il cesse d’être. Il se mêle, il se perd, à la suite des Italiens et des Flamands; et il ne redevient indépendant qu’avec le dix-neuvième siècle, dès qu’il se propose fièrement d’incarner l’idée nationale, la vocation de peuple-roi, la revanche sur la Révolution et sur la conquête. Ses avatars, dans cette laborieuse période, sont nombreux. 11 commence par être classique avec Winkelmann et Wagner, il devient néochrétien, nazaréen, comme on disait alors, avec Overbeck et Führich; puis avec M. Schnorr il est romantique et chevaleresque ; il se mêle enfin de philosophie avec M. Cornélius et M. Kaulbach ;
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mais son objectif est toujours une idée. Lui aussi, il veut être l’instrument de cette hégémonie idéale, à laquelle, dès 1815, la nation aspire, et où elle voit, avec une confiance superbe, les arrhes d’une future hégémonie politique.
A travers toutes ces phases de la pensée allemande, la théorie, la philosophie, la doctrine historique et esthétique de l’art se sont développées avec une abondance prodigieuse ; et je ne referai point ici l’histoire d’une période, que j’ài taché de raconter ailleurs avec une certaine étendue 1 . On ne saurait nier qu’au milieu de ces expériences et de ces débats, dirigés plutôt par des penseurs que par des artistes, la technique n’ait été quelque peu négligée. Qu’il suffise de rappeler que M. Delaroche et un peu plus tard M. Gallait, deux artistes, qui, en vétérans glorieux, sont laissés maintenant par leurs concitoyens à l’arrière-garde, eurent pendant quelque temps en Allemagne la réputation de novateurs, et peu s'en fallut que leurs œuvres ne fussent rangées parmi les hérésies des naturalistes. Comme il n’y a rien, cependant, qui égale la ténacité de cette vaillante race et son énergie à poursuivre un but donné dès qu’elle l’a bien arrêté dans son esprit, une fois qu’elle se fut convaincue de la nécessité de mettre une plus grande habileté de main au service de son intelligence artistique, une fois qu'elle eut compris l’urgence de refaire l’éducation technique de ses peintres qui étaient