‹ L'art à Paris (volume 2)Chapitre 34 sur 51 · Béranger, Les fous · texte numérisé non relu

Béranger, Les fous

LA PEINTURE

gieux. M. Glaizc fils a moins d’aspirations philosophiques. 11 y a cependant un sentiment profond de l’antiquité, si cruellement prodigue de la vie et indifférente à la mort, dans cette Conjuration romaine, où l’infernale libation votive est apprêtée avec le sang d’un esclave; et la même intention guide sa main dans cette page calquée sur Thucydide ou sur Hérodote, Y Evasion nocturne , où des femmes et des enfants, pour se soustraire aux horreurs d’une ville assiégée, se livrent au hasard de cordes suspendues sur l’abîme.

Avec de tels sujets et de tels artistes il va sans dire qu’on entre dans la peinture aux intonations sombres et violentes; mais comme, après tout, les différentes méthodes techniques n’intéressent que ceux qui professent l’art, tandis que tout le monde a intérêt à être renseigné sur les différentes tendances morales, je remarquerai encore une particularité qui me paraît caractériser les peintres français. Chacun des meilleurs me paraît être dans l’habitude de se choisir son propre cycle, une période, une série, sinon matériellement contiguë par l’ordre des faits, au moins idéalement reliée par l’enchaînement des idées ; ils y insistent, ils y reviennent, jusqu’à ce qu’ils l’aient épuisée. S’il y en a par hasard quelqu’un qui n’empreint pas son œuvre d’une unité manifeste par le choix des sujets, il se fait aisément reconnaître, soit naturellement, soit de propos délibéré, par l’unité du style.

M. Luminais, par exemple, s’est plu à remonter jusqu’aux ancêtres gaulois les plus éloignés, et il a

l’air d’être en commerce si intime avec ces devanciers d’il y a deux mille ans qu’il n’en saurait pas davantage de leurs faits et gestes s’il avait passé sa jeunesse à leurs côtés, s’il avait juré avec quelquesuns d’entre eux le pacte d’amitié des saldunes l, et s’il avait combattu dans les rangs de ce Chef de cent vallées, dont César a malmené jusqu’au nom, en le transformant à la latine en Vercingétorix 2. 11 connaît à merveille le caractère et les mœurs de ces camarades à la casaque de cuir, à la petite hache suspendue au côté gauche, au long couteau (le matag) suspendu au côté droit, aux jambes bandées de peaux moelleuses qu’une double lanière assure au-dessous et au-dessus du genou ; il est de toutes leurs aventures, soit qu’ils reviennent de leurs chasses , chargés de quelque succulent sanglier, soit qu’ils marchent à l’ennemi en tenue de guerre, avec leurs boucliers de bois doublés de peau de phoque, et leurs lances à fer recourbé garnies au bout de la clochette de cuivre, qui est destinée à répandre l’appel de guerre par monts et par vaux. Il est parfaitement aussi dans le secret de la fuite du prisonnier, un fier gaillard celui-là, qui, pour s’être soustrait de la sorte aux gardiens du camp en sautant de ravin en ravin, doit être pour sûr la

1. On sait qu’on appelait de ce nom chez les Gaulois les jeunes gens qui juraient de partager toujours le même sort. Heureux, ils partageaient ensemble leurs biens, malheureux, leurs malheurs ; si l’un des deux mourait de mort violente, l’autre se tuait. César, De bello g ail. Lib. III.

2. Ver-cinn-cedo-righ, d’après la véritable lection gauloise, revendiquée par M. Amédée Thierry {Eût. des Gaulois , t. III, page 86).

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fleur des gymnastes, l’un de ceux qui, lors des réunions de la nouvelle lune auprès du chef de leur lignée, n’ont jamais payé d’amende pour n’avoir pas été à même de ceindre la ceinture d’agilité 1 * * 4.

Parmi ces toiles de M. Luminais, il y en a une surtout qui m’a paru fort réussie. C’est celle où l’on voit des barbares, les Goths d’Alaric, si je ne me trompe, et non pas les Gaulois, montés sur des juments sauvages et marchant par escouades éparses, s’approcher de Rome avec une joie plus sauvage encore que les hennissements de leurs montures difformes. Ils se montrent du doigt la proie qui les attend : des temples et des palais blanchissant sous une lumière blême d’orage, comme le spectre d’une ville. Qu'il nous soit permis seulement de regretter qu’un peintre si familier avec les mœurs barbares ne songe pas à nous en dévoiler le côté domestique tout aussi bien que le côté guerrier, et que dans ses tableaux l’on cherche en vain la femme gaële, gardienne sévère, et, au besoin, vengeresse implacable de ses foyers, interprète vénérée des oracles, institutrice de l’enfance et inspiratrice du dévouement à la patrie. Mais je ne sais quel souffle de pessimisme plane évidemment, on ne saurait s’en cacher, sur la

1. « Avoir une belle tenue militaire, se conserver longtemps agile et adroit, était un point d’honneur pour les Gaulois et un devoir envers la patrie. A certains intervalles réguliers les jeunes gens allaient se mesurer une ceinture déposée auprès du chef de

la tribu. Ceux dont la corpulence excédait cette mesure officielle

étaient sévèrement réprimandés comme oisifs et intempérants,

et punis d’une amende. » Amédée Thierry, Ibid., vol. II, page 44.

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peinture française. De femmes, M. Luminais ne nous en montre que deux : et quelles femmes! Nobleda , l’épouse du roi Morvan, conseillant la guerre au perplexe et soucieux Breton, mais d’un air si dissimulé et si cauteleux, qu’elle paraît en être plutôt le mauvais que le bon génie ; et Brunehault , la formidable reine, traînée toute nue à queue de cheval, et, par je ne sais quelle bizarre licence de peintre, représentée comme jeune et belle, tandis que, lors de son supplice, elle était, d’après le témoignage de l’histoire1, telle que l’auteur des Mystères du 'peuple nous la montre, une vieille femme aux chairs flasques, au visage ridé et aux grands cheveux blancs, voile unique à sa misérable nudité de cadavre.

Il paraît du reste que les talents les plus vigoureux broient du noir à l’envi, qu’ils sont jaloux de tremper à l’envi leurs pinceaux dans tout ce que la chronique et la légende peuvent suggérer de plus sombre. C’est à peine si l’école romantique à ses débuts, avec ses larves difformes et grandioses des Han d'Islande et des Quasimodo, peut en donner une idée. L’un sans contredit des plus forts peintres du jour est M. Laurens ; sa belle tête, trèsbien peinte par lui-même et rappelant assez celle de Michel-Ange, paraît être, dans sa maigreur, toute chargée de pensées; les muscles de son vi-

1. « Telle fut la fin tragique de Brunehault a l’âge de quatrevingts ans , après avoir vu égorger Sigebert et Corbe dont elle était bisaïeule. »

(Chronol. hist. des rois de France, dans Y Art de vérifier les dates , t. I, p. 643.

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sage semblent se roidir sous l’efïort de la volonté ; ses premiers tableaux, Jésus chassé de la Synagogue,, la Piscine de Bethsàide , saint Bruno refusant les dons de Roger comte de Calabre , sont déjà des œuvres insignes ; mais ce sens des choses déjà si sévère qui y règne est allé s’assombrissant de plus en plus dans un cvcle d’inventions qu’il serait impossible d’imaginer plus tristes. C’est ici le lieu de rappeler ce que nous disions ailleurs de la bonté des thèmes puisés dans l’Evangile. (Juelque sombres que soient ces sujets, il y a toujours dans l’auréole de vénération qui les entoure et dans la figure suavement mélancolique qui les domine un élément fait pour tempérer les tristesses meme les plus profondes. Il est vrai que l’inclination de M. Laurens se manifeste aussi dans les thèmes évangéliques; il s’y attache plutôt aux imprécations du Sanhédrin qu’aux adorations du peuple; et lorsqu'il descend au milieu des foules, ce sont les bas-fonds qu’il visite de préférence; il aime à parcourir jusqu’à ces portiques, où, selon les paroles de saint Jean, « étoicnt couchez un grand nombre de malades, dé aveugles, de boiteux et de ceux qui avoient les membres dessechez. » Mais, par bonheur, au milieu des fureurs de la Synagogue de Nazareth il rencontre l’imperturbable jeune Maître, qui se contente de répondre en sage : « Aucun prophète n'est bien reçu en son pays ; » au milieu même des horreurs de la piscine de Bethsaïde la légende fait descendre à sa rencontre un ange, qui agite les eaux, et en réveille la puissance

purificatrice. C’est là, à la vérité, un ange riberesque , violent, tout à fait à la manière espagnole; mais une vision, après tout, brille au ciel, et elle nous empêche d’enfoncer dans la boue.

Quelle vision, hélas! pouvons-nous invoquer devant les autres tableaux de M. Laurens, le dernier excepté ? Tous, ils ont pour protagoniste un cadavre ; et on est presque tenté de croire à l’aventure romanesque qu’un biographe raconte au sujet de ses plus jeunes années. Etant enfant, il aurait, d'après cette légende, passé une nuit entière à soutenir une lanterne sur la tête d’une femme morte, dont certain gâcheur de province essayait de tirer une tête de sainte ; et ce souvenir aurait laissé un profond et ineffaçable sillon dans son esprit. Quoi qu’il en soit, la liste de ses chefs-d’œuvre ne saurait être vraiment plus funèbre. C’est d’abord Y Interdit. Les portes des temples sont fermées, on en chasse le peuple, les cadavres abandonnés, spectacle affreux, remplissent d’horreur les vivants. Voici ensuite une étrange parodie de jugement. Le Pape Étienne VII vient de faire déterrer le corps de Formose son prédécesseur ; et l’ayant fait placer, tout revêtu de ses parements pontificaux, sur le trône, et lui ayant donné un avocat, il adresse d’une voix tonnante au mort ces paroles : « Comment as-tu donc pu élever, évêque de Porto, ton ambition sacrilège jusqu'au trône de Rome? » — C’est, en troisième lieu, François Borgia qui paraît. Le futur général des Jésuites vient d’amener à Grenade, par ordre de Charles V, le corps de l’im-

pératricc Isabelle; et, ayant fait ouvrir son cercueil, il contemple la dissolution qui commence a envahir ces traits jadis admirés. En voulez-vous encore ? Funérailles de Guillaume le Conquérant ,

Mort du duc d’Enghien 11 faut, pour respirer,

se réfugier auprès du dernier tableau, où le corps de Marceau , qui vient de tomber en brave à la tête de l’armée de Sambre-et-Meuse, reçoit les hommages de l’ennemi. Cependant voyez comment une véritable et indomptable nature d’artiste se révèle : ce tableau, qui parmi ceux de M. Laurens est le plus savamment ordonné, car l’horreur de la mort y est tempérée par les nobles sentiments de la piété chevaleresque et du dévouement à la patrie, quelques couronnes qu’il ait recueillies et qu’il ait méritées, est moins saisissant que les autres ; tandis que les plus puissants d’entre tous sont ceux où l’on voit revivre la lutte du clergé avec la société laïque, et la formidable autorité des anathèmes de l’Eglise. Eli bien ! acceptons de bon cœur, puisqu’il le faut, même cette férocité pittoresque, et rappelons-nous la sirvcnte de Sordel à propos de la mort du sire de Blacas. Le trouvère y demande aux preux vivants de se repaître du cœur du preux qui vient de mourir; sorte de cannibalisme héroïque, qui, pour le moins, ne s’accommode guère d’estomacs faibles et de générations étiolées.

Que les peintres français comptent, en effet, sur une grande solidité de tempérament de la part des spectateurs, c’est ce qui saute aux yeux de tout le

L’AUT A PAKIS.

monde. Comment M. Becker, l’un des plus vaillants parmi les jeunes, aurait-il osé, sans cela, mettre en scène les sept enfans de Saül crucifiés par les Gabaonites , et Respha , la mère de deux des victimes et l’aïeule des autres, plantée comme une Euménide de l’amour au pied du gibet, et chassant à grands coups de bâton les vautours qui convoitent ces chairs palpitantes, défaites, prêtes à tomber en lambeaux, et cependant toujours adorées? Ugolin est dépassé. Et vous, législateur humain de l'Art poétique, où donc irez-vous vous cacher? Si vous détournez la tête de ce spectacle, vous allez tomber sur Locuste et sur son impérial seigneur et maître, qui, réunis dans l’intimité du tête-à-tête, contemplent avec la curiosité froide de l’expert les convulsions d’un esclave, sur lequel ils viennent d’essayer le poison destiné à Britannicus. C’est là, on ne le voit que trop, le premier breuvage encore imparfait, non pas le breuvage perfectionné en famille, juxta cubiculum Caesaris decoctus ; car la malheureuse victime a de la peine à mourir.

Tel est le tableau de M. Sylvestre. Je ne nie pas que, depuis le moyen âge, l’atrocité des sujets ne soit chose fréquente dans la tradition de l’art; loin de là, on peut dire qu’elle a dominé pendant toute la période byzantine et barbare, et que, dans les temps modernes, elle a repullulé de plus belle sous les influences de la réaction religieuse, lorsque, en Espagne et en Italie, le génie sinistre de l’Inquisition et le pathos de la Compagnie de Jésus infligèrent un si sombre et si larmoyant carac-

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tère aux œuvres de tant de peintres d’élite. Je ne nie pas non plus qu’au milieu de toute cette prodigalité de sang, de supplices et de martyres, les maîtres n’aient trouvé une occasion de faire montre de leur savoir en matière d’anatomie (toute défendue qu’elle fût par l’Inquisition) ainsi que de leur habileté à tirer parti des effets caverneux du clairobscur. Mais l’exemple ne me paraît pas absoudre l’imitation. Là où la direction esthétique est faussée, la plastique non plus ne peut pas, à la longue, rester dans la bonne voie. Et, en effet, ne voit-on pas aujourd’hui encore adopter ces mômes intonations bitumineuses, encrées, trempées des eaux de l’Achéron et du Styx, qui avaient la vogue au dixseptième siècle ? Rcspha et Locuste sont là pour répondre.

En vérité, j’hésite un peu à poursuivre une revue d’œuvres remarquables sans doute, mais toutes également empreintes d’une tristesse profonde; de crainte que vous ne m’interrompiez, ami lecteur, par cette apostrophe que Schwindt ne manquait jamais d’adresser, dès qu’il le rencontrait, à un peintre de l’école fataliste : « Iïolà, l’ami ! Quelle catastrophe nouvelle êtes-vous en train de me préparer? » Seulement, pour être juste envers tout le monde, il faut avouer que la prospérité est, en général, moins dramatique que le malheur ; et que le subtil de l’art consiste précisément à savoir discerner le tragique de l'horrible. Or, ces artistes qui, autant par goût d’érudition que par vocation sincère, se sont le plus II. 14

familiarisés avec les maîtres du quinzième siècle, se trouvent déjà, par ce seul fait, plus avancés sur la bonne voie, même dans l’interprétation des sujets les plus ardus. M. Delaunay excède irréparablement dans l’horrible, lorsque, se laissant aller aux crudités puissantes de Ribera, il peint lxion saignant par mille plaies sur sa roue; par contre, dans la Peste de Rome , il sait fort bien s’arrêter aux limites du tragique, en imaginant une composition que Botticelli ne désavouerait pas. Dans la rue déserte, entre deux rangées d’édifices qui ressortent en valeur sur un horizon livide, zébré de sinistres lueurs, un ange planant sur de grandes ailes semble diriger les coups qu’une larve désséchée, le génie de l'extermination, frappe à deux mains de son levier terrible sur le bois des portes mortuaires. On dirait que la nature même en ressent le contre-coup, qu’elle en gémit, qu’elle en pleure.

Quant au maître de la manière fantastique, M. Moreau, un maître qui fait maison à part, c’est évidemment de Mantegna qu’il est issu. Mantegna, la curieuse, la singulière, l’originale nature ! Pourquoi ne nous reposerions-nous pas un instant, puisque l'occasion s’en présente, dans la compagnie du vieux Padouan ? En revenir aux vieux maîtres, ne fût-ce que pour quelques instants, ne nuit pas.

Vous n’avez point parcouru le Louvre, si rapidement que ce fût, sans avoir été frappé par quelqu'une de ces étranges féeries de Mantegna, qui

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témoignent si éloquemment du goût de l’époque. On y sent l’Italie réveillée depuis peu des terreurs du moyen âge et déjà livrée tout entière aux séductions de la fable grecque, éprise déjà d’un fol amour pour toutes les vieilles et divines forfanteries des poètes. Croit-il peindre l’Olympe, ce bon Mantegna ? Je ne sais. Mais pour sûr il n’y a riches fantaisies qu’il ne prodigue pour accroître l’éclat de sa vision : armures précieuses, plantes rares, fruits, coraux, colliers de perles et d’émaux, onyx, oiseaux des tropiques, costumes de toute sorte aussi exotiques et aussi bizarres que possible ; éparses sur le sol, mêlées aux petits cailloux, des pépites d’or; dormant dans les mottes de terre, la paisible marmotte. Tel est le théâtre où les Muses prennent leurs ébats. D’un côté, Mercure tout nu, sauf le pétase et deux jambières ailées d’un travail exquis, s’appuie à un Pégase barbu, chevelu, couvert de pierreries, qui n’est pas sans un soupçon de parenté avec le cheval de l’Apocalypse. De l’autre côté, Vulcain du fond de sa forge lance force imprécations et force menaces contre Vénus, la femme adultère. Mais celle-ci est loin, et s’en moque. Au bras de Mars, elle occupe le sommet d’un rocher — le beau rocher sans pareil ! — s’élevant au milieu du tableau ; et il ne manque pas même aux heureux coupables un joli petit lit — réminiscence ou promesse — un petit lit charmant à incrustations d’or et d'ivoire, dressé au milieu d’un bosquet d’orangers aux enivrants parfums. Le rocher aussi, je viens de vous le dire,

ne ressemble à aucun rocher de ce bas monde ; il s’ouvre on ne peut plus complaisamment par une grande arche naturelle, et il prend plaisir à vous montrer un lointain infini de paysage fantastique, noyé dans les transparences de l’azur le plus éthéré. Telle est — vous la rappelezvous ? — une des plus curieuses mythologies de Mantegna. Mais le Louvre n’est pas sans en posséder d’autres; il n’y a pas jusqu’à Pérugin, un maître si châtié, qui n’y apporte sa part. 11 a peint, lui, un petit lac de l’Ombrie, prétendant simuler, qui sait ? quelque site de la vallée de Tempé ; et sur ses rives des femmes, des satyres, des guerriers tournoient, visant des cibles. Je me demande en vain ce que cela signifie, tant l’allégorie, une allégorie compliquée, savante, impénétrable, était entrée dans la moelle de cette jeune Renaissance littéraire, friande de toute curiosité.

C’est là, à n’en point douter, la source où M. Moreau est venu se désaltérer ; il en a emporté une si poétique ivresse, que les années d’Ahasverus ne lui suffiraient pas à dérouler tout le trésor des inventions dont son cerveau foisonne et bourdonne. Un jour il lui prend fantaisie de se filer à lui-même, comme un cocon doré, certains palais féériques, qu’on dirait faits pour y couver des méditations impénétrables, dans une vie de larve ou de chrysalide ; un autre jour il en sort, papillon céleste, pour aller visiter des contrées inaccessibles à tout autre qu’aux génies, aux sylphes, aux

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poètes, pour planer sur les eaux infernales que gardent les Stymphalides, pour courir au ras de l’eau, sans y tremper le bout des ailes, au milieu d’un labyrinthe de lotus et de nénuphars, sur les courants majestueux et sacrés du Gange ou du Nil. Qu’importe? Il peut baptiser ses toiles — j’allais dire ses dyptiques ou ses tryptiques, tant tout cela a peu l’air contemporain — du nom qui mieux lui convient : il y a toujours un nom qui leur va indistinctement à toutes ; et ce nom , plus que peinture, est: vision.

Que d’originalité, cependant, quelle puissance de talent ne faut-il pas pour imaginer, comme il le fait, ces exégèses, ces divinations nouvelles des mythes, des histoires, des légendes ! En voulezvous un simple essai ? Au milieu d’une forêt de colonnes de jaspe et de lazulite, dans la pénombre d’un palais indo-persan, Hérodiade , vêtue de saphirs et de perles comme la gaine d’un sabre turc, pose, plutôt qu’elle ne danse, sur les pointes d’acier de ses petits pieds de fée ; une sorte de Grand Lama coiffé de la tiare la regarde, immobile, du haut d’un trône qui a l’air mystique d’un autel. Les lampes, les encensoirs, les cassolettes à parfums vibrent, comme des langues de serpents, des spirales d’aromes les plus capiteux. Sommes-nous en Judée, ou dans la grotte d’Aladin? Qu’est-ce que cela nous fait ! L’impression qui nous vient de là n’en est pas moins une révélation puissante et nouvelle.

Dans le tableau à côté, est-ce bien Moïse enfant

l’art a paris.

ou n’est-ce pas plutôt le premier des Bouddhas, ou Sakyamouni ou le dieu Oannes, que ce petit être mystérieux flottant au milieu du cortège de toute la flore des eaux, entre des édifices à assises gigantesques, pylônes, thupos ou pyramides, que les Devâs ou les Djinns ou les Açvins seuls peuvent avoir été à même de bâtir ? Je ne m’arrête pas seulement à lé demander. Peut-être, comme M. Flaubert pour Salambô ou pour la Tentation de saint Antoine, M. Moreau aura-t-il toute sorte de commentaires en réserve pour justifier ses inventions, Dieu sait quelle masse d’études ethnographiques, plus que suffisante pour nous renvoyer, non seulement satisfaits, mais confondus. On jurerait, par exemple, que son Hercule affrontant l’Hydre de Lerne est cent fois plus authentique et plus archaïque avec ce buisson tout entier de laurier qu’il porte au front, qu'il ne le serait avec une de ces couronnes bien et dûment émondées que les Académies ont sanctionnées ; mais quand même il ne le serait pas, il le paraît : et en art, c’est là surtout ce qui importe.

Certes , ce genre n’est point destiné à faire école, mais une forte individualité peut fort bien y laisser son empreinte ; et au milieu de l’invasion de réalisme qui nous déborde, un rêveur nous sourit, il nous fait du bien. Il faut aller le retrouver dans les aquarelles ; il faut voir cette tête coupée de saint Jean , apparaissant dans l’air , flottant dans une auréole de sang, terrifiant la danseuse éperdue. 11 faut voir ce Phaéton, précipité au

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milieu de la zone du Zodiaque ; et ces gigantesques constellations du ciel, toutes vivantes, qui ouvrent des mâchoires formidables et des gueules immenses pour Fengloutir ! — On n’a plus ses aises pour critiquer ; est-ce de l’admiration que l’on éprouve, est-ce de l’ébahissement, est-ce de l’épouvante? Qui sait? Mais pour sûr on remercie Dieu de ne pas avoir voulu nous priver de ces spectacles que Simon le Magicien et Apollonius de Thyane apprêtaient à leurs contemporains ; et de nous avoir encore une fois envoyé, dans la peau d’un peintre, l’âme d’un thaumaturge.

Que ces séductions de la fantaisie ne nous empêchent pas cependant de réserver les premiers honneurs aux natures assez fortes pour ne point redouter le contact de la réalité, osant se mesurer corps à corps avec elle, s’en saisir, la subjuguer, et graver dans le limon vivant du vrai leur propre pensée. De ces trempes à la Delacroix la semence bourgeonne toujours; mais, hélas! le plus beau nom de jeune homme qui rappelât et qui continuât la grande souche, c’est sur un tombeau qu’il faut se résigner à le lire, c’est de cyprès en même temps que de laurier qu’il faut lui tresser des couronnes.

Pauvre Régnault! Non, ce n’est point du tout une illusion de l’amour et du regret, c’est une conviction sincère que celle qui nous force à reconnaître dans le soldat tombé à vingt-sept ans pour la défense de son pays, la plus belle promesse de toute une génération de peintres, qu’une

balle stupide a tronquée. Certes, il n’était pas encore monté au zénith de son génie; sur ses sens altérés de lumière les apparences du monde extérieur, les grandes joies symphoniques de la couleur avaient encore plus d’empire que ne pouvaient en avoir les drames du sentiment sur sa jeune âme, ignorant encore les vicissitudes de la vie: il se sentait ravir par les tons éclatants, les accords inusités, les magies lumineuses de la palette. Que cette enfant chevelue, qu’il baptisait du nom de Saiomé , ne fût qu’une gitane rencontrée par hasard dans la campagne de Rome ; que ce décapité sur l’escalier d’un Alhambra fantastique d’onyx et d’or ne fût qu’un jeu de contrastes, il ne s’en souciait pas excessivement ; la couleur était l’idole, le dieu unique, vers lequel montaient ses holocaustes. Mais tout ce qu’aurait bientôt, produit la pensée, en s’attachant à diriger une main aussi vaillante, rien qu’un tableau suffit pour le dire: ce portrait du général Prim , où le pâle héros des émeutes, monté sur un cheval noir, ardent, fumant, soufflant de ses narines palpitantes le souffle des révolutions, a l’air d’être le génie même d’un siècle, que la destinée talonne sans pitié. Pour comprendre Régnault il suffirait même de cette prodigieuse aquarelle, un intérieur de Harem , que la mort ne lui a point laissé achever. L’incomparable éclat de couleur d’un faste tout barbaresque y fait encore mieux ressortir les têtes tragiques du Raïs et de l’esclave : un Raïs de la race de ces corsaires qui tinrent en émoi André Doria et Charles Y ;

une esclave qui paraît agiter au fond de son âme les sombres et sinistres pensées de Roxelane.

Lorsque l’on quitte des yeux ces précieuses reliques, on éprouve le besoin de croire au rameau d’or du poète, on voudrait répéter après lui :

. . . . uno avulsüj non déficit alter ;

on interroge avec une anxiété pleine de sympathie le secret de la jeunesse. Pour ma part, contraint comme je le suis, de me hâter de sortir bientôt des grandes pages historiques et héroïques, j’aime mieux en oublier d’illustres que de juvéniles.

J’ouvre le Ramaycina au chap. xcive, et j’y lis :

« Lorsque les femmes racsâses apprirent que Ravâna avait été tué par Rama le magnanime, éperdues de douleur elles se précipitèrent hors du gynécée; et se débattant et se roulant dans la poussière, les cheveux épars, elles étaient désolées comme les femelles d’un taureau qu’on vient d’abattre. Se frappant de leurs bras étincelants d’or la poitrine et la tète, elles sortirent avec les Racsâses par la porte septentrionale, et, s’étant avancées au milieu de l'horrible champ de bataille, elles se prirent à chercher leur seigneur mort. O époux 1 O protecteur! allaient-elles s’écriant partout, et rapidement elles parcouraient cette terre couverte de membres mutilés et arrosée de sang, infestée de chacals et de vautours et résonnant des croassements des corbeaux et des glapissements des loirs... lorsqu’elles reconnurent là, abattu et gisant sur la pous-

l’akt a paris.

sière de la lice, leur époux, elles tombèrent sur ses membres, à la façon des plantes rampantes coupées de la forêt. Et l’une, en l’embrassant avec vénération, pleurait à chaudes larmes, une autre en serrait les pieds entre ses bras, une autre lui enlaçait le cou de ses mains. Telle autre, en fixant le visage du mort, tombait à la renverse ; telle autre enfin, après en avoir recueilli la tête sur son giron, pleurait avec une douleur intense, et la lavait de ses larmes, comme une fleur de lotus est lavée par le givre. »

Puissance admirable de la poésie! Après tant de siècles révolus, qui ne croirait surprendre toute vivante dans la réalité la scène que ces vers évoquent? Et quel péril que de rivaliser avec elle, quelle noble audace que d’essayer de lui donner un corps ! Rien que pour l’avoir dignement osé, il faut inscrire au livre d’or le nom de M. Cormon ; au second combat, les juges du camp ratifieront, nous en sommes sûrs, ses titres de noblesse.

Inscrivons dès à présent aussi au livre d’or le nom de M. Constant, qui osa une magnifique entrée triomphale de Mahomet II à Constantinople. Ici, le peintre n’a pu probablement consulter de plus éloquent témoignage que sa propre divination. Et peut-être s’il avait pu lire les pages si naïves et pourtant si terribles du journal que traça à la hâte le médecin des galères vénitiennes, messire Nicolô Barbaro, témoin oculaire du siège et de l’assaut, peut-être, dis-je, aurait-il empreint d’un plus profond cachet de terreur la scène qu’il a

LA PE1NTUKE.

remplie d’un éblouissement d’ors et d’aciers, et caractérisée par une grande magnificence barbare. « Les Turcs au lever du soleil — écrit dans son Libro a zornoper zorno notre Vénitien — pénétrèrent dans Constantinople du côté de Saint-Romain, où les murs avaient été jetés bas par leurs bombardes. Mais avant qu’ils ne fussent entrés, si grande fut la bagarre entre Turcs et Chrétiens du pays qui vinrent s’entrechoquer, qu’il en mourut, tant à pouvoir charger mieux que vingt chars de cadavres. Une fois les premiers Turcs morts, une seconde troupe suivit la première, courant toute la ville et passant au fil du cimeterre tous ceux qu’elle y rencontrait, hommes , femmes, enfants , vieillards de quelque condition qu'ils fussent. Et ce carnage dura depuis le lever du soleil, qui fut l’heure où les Turcs entrèrent, jusqu’à midi, en sorte que tous ceux qui furent rencontrés pendant cette fureur furent passés au fil du cimeterre 1 ». L’heure

1. « Turchi a levar del sol si entrô dentro da Costantinopoli da la banda de San Romano, dove che el iera sta butado le mura per tera con le sue bombarde. Ma avanti che i intrasse dentro da la tera, el fo tanto el fracasso de lor turchi, e de cristiani de la tera, che i se vene a incontrarse, che ianti ne mort , che el se ti’avaria cargado ben vinli cara de corpi morti , e morli che i primi turchi, la sogonda schiera si se mise a vignir driedo i primi, i quai vignia scorzizando la tera, e quanti che i trovava per la tera, tuti si andava per fil de la sua simitara, cusï femene, corne homeni , e vechi, e puti , e d’ogni condition , che quesla tajada si durô dal sol levado che fo l’ora che i turchi si intrô in la tera, per in fina al mezzo di, sichè tuti queli che fo trovadi in quela furia si ando per fil de simitara. »

Libro a zorno per zorno de tnte bataie de il turco in Costantinopoli per fina el zorno el fo prexo, par Nicolo Bar bar o de messer Marco , el miedego de le galie. M. S. des archives des Frari, publié par M. E. Cornet dans les Actes de l'Académie impériale de Vienne.

choisie par Mahomet pour son entrée fut justement l’heure de midi ; mais on peut croire que de ce formidable carnage dont parle notre chroniqueur il restait encore à cette heure-là des traces plus épouvantables que les quelques corps groupés par M. Constant sur les premiers plans de son tableau.

Il est beau toutefois de voir la génération nouvelle conquérir sa place au soleil par des essais de cette force. C’est ainsi que le sentiment des grandes choses pénètre au fond des âmes, et qu’elles se trouvent préparées à comprendre, même dans la vie moderne et dans la réalité de tous les jours, ce qui est au-dessus de l’évidence vulgaire, ce caractère essentiellement humain et éternel, qui fait que dans les grandes épreuves le moderne et l’antique se rencontrent, et que l’héroïque peut fort bien se démêler même dans les épisodes de la vie plébéienne et rurale. M. Roll — un dernier exemple dont je ne saurais me passer — a peint en effet une inondation des faubourgs de Toulouse ; mais n’allez pas vous attendre à un petit tableau de genre : avec une furie qui ne déparerait pas le peintre des Naufragés de la Méduse , il a brossé un tableau gigantesque ; et vous pouvez à votre aise y relever quelque incorrection, quelque violence, quelque audace d’ébauche : toujours vous faudrat-il vous écrier en revenant par la pensée à son auteur : Voilà un homme !

C’est de la sorte qu’a débuté plus d’un d’entre les maîtres qui, aujourd’hui en possession d’une

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renommée déjà consacrée, ajoutent à 1 éclat d’un genre tout aussi modeste en apparence que difficile au fond : le portrait . M. Louis Bonnat , presque espagnol d’aspect, (et, en effet, il est de Bayonne) fut dans son enfance amené par des vicissitudes de famille à Madrid. 11 s’y éprit des vigoureux exemplaires de cette école, il les copia, presque enfant encore, avec vigueur, et s’y pénétra d’une fierté d’allures toute riberesque. Plus tard l’apprentissage de Rome, sans rien lui ôter de son énergie, l’amena à sympathiser avec une nature plus choisie et plus gracieuse. Sa première éducation se manifesta tout entière dans un tableau à large et robuste facture, Saint Vincent de Paul prenant la place du forçat; plus tard l'accent mélodique qu’il venait de ravir à l’Italie retentit tout à coup sur les lèvres vermeilles de Pasqua Maria, une enfant des Abruzzes, qui lui doit plus que ne doit l’esclave au Saint Patron ; car, les grâces enfantines du pauvre petit modèle ayant trouvé en lui un admirable interprète, madame la comtesse de Noailles s'en éprit si fort, qu’elle adopta l’enfant, et en a fait à cette heure une grande dame. Ne trouvez-vous point que cela ressemble à un conte de fées ? La peinture fait encore de ces miracles.

Mais ce qui n’est pas la dernière d’entre ses merveilles, c’est la lutte où elle maintient l’âme du peintre ; lutte de tous les instants entre les énergies de son instinct d’artiste et les séductions mondaines des aristocratiques beautés qu’une vogue

aussi rapide que méritée a amenées coup sur coup devant son chevalet. Celui à qui il prendrait fantaisie d’avoir la mesure de cette lutte intérieure, n’a qu’à voir, après ses portraits de dames, éclatants de satins et de pierreries, son Christ en croix. Je ne réponds pas que, destiné à une Cour d’assises, il soit fait pour consoler de visions et d’espérances divines l’innocent injustement accusé; mais, certes, pour les jurés et pour les juges, il va être un terrible memento contre les jugements ineptes ou iniques ; ce sera le Crucifix de Donateilo sinon celui de Brunelleschi 1 : il parlera du supplicié, sinon du Dieu. Quant à ceux qui voudraient saisir le caractère entier de l’artiste dans une œuvre où il semble trouver son véritable équilibre, je les renvoie au portrait de M. Thiers. La mâle, incisive et puissante énergie du clair-obscur convient à cette tête mathématique ; les rides de cette verte vieillesse sont bien les sillons du patriotisme et de la pensée.

Je viens de le dire tout à l’heure, le portrait compte en France des maîtres insignes. Dès le seizième siècle, il fut illustré par Philippe de Champagne, qui, quoique Flamand de naissance, n’en est pas moins, par son éducation et par son œuvre, tout à fait Français. On peut dire que le génie de ce bon solitaire de Port-Royal plane en-

1. On sait que les deux artistes florentins s’étant exercés sur le même sujet, Donateilo n’hésita pas à reconnaître la supériorité de son émule, en s’écriant : « Tu as fait un Dieu, moi je n’ai fait qu’un homme. »

' (Vasari, Vies des peintres.)

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core sur une région de l’art qui ne saurait être qu’extrêmement distinguée ou extrêmement vulgaire ; et c’est peut-être grâce à lui qu’elle n’est pas déchue au rang de métier. On voit, en effet, chez les plus forts portraitistes un parti pris de ne point s’arrêter aux apparences instantanées et fugitives, mais de pénétrer, au contraire, jusqu’à ce qui fait le fond du caractère; de lire l’homme et de deviner la femme et l’enfant dans la fixité ou dans la langueur du regard, dans la tension ou dans le relâchement des muscles, dans l’attitude spontanée du personnage, et jusque dans cette empreinte significative que les vêtements reçoivent d’une longue familiarité, j’oserais presque dire d’une vieille intimité avec ceux qui les portent. Mais admirable surtout est le soin qu’on met à étudier les mains, à surprendre chez ce grand auxiliaire du cerveau, chez cet instrument des instruments, comme l’un des pères de la physiologie l’a appelé à si juste titre, les confidences intimes du caractère, des habitudes, et je dirais presque des occupations même de la vie. En rie qui veut, à cette chiromancie pittoresque il est permis de prêter foi, après Lavater et après Darwin, sans tomber dans les délires du Cardan. Mais on n’y arrive guère avec les superbes négligences de pinceau qui ont la vogue ailleurs; on ne l’obtient que grâce à cette recherche subtile et infatigable, qu’ici on retrouve surtout chez une exquise intelligence de femme. M. Carolus Duran brille par l’originalité, par le talent, par je ne sais quel air piquant et personnel

qu’il inspire au costume, aux accessoires, à la scène ; M. Jacquet paraît avoir ravi à M. Hébert le secret des douces mélancolies et des extases pensives; M. Goupil, avec ses citoyens et ses merveilleuses, a créé, on peut le dire, un nouveau genre, le portrait rétrospectif ; mais, en parfaits chevaliers qu’ils sont tous, ces messieurs ne feront aucune difficulté, j’en suis sûr, pour rendre hommage à mademoiselle Nélie Jacquemart comme à la reine du portrait. C’est là une royauté dont la République elle-même ne saurait prendre ombrage.

Le portrait est dans notre société moderne, plus encore qu’il ne l’a été chez nos ancêtres, une concession que l’art est contraint de faire à la prose de la vie, un pont jeté entre l’idéal et la réalité; mais il n’est pas le plus ingénieux d’entre les ponts qu’on ait jetés dans ce dernier quart de siècle; il n’est pas la seule ni la plus intelligente des concessions. 11 y a tout un autre ordre de créations pittoresques, qui peut bien avoir des précédents dans l’art, mais qui n’y a pour sûr que des précédents éventuels, et, pour ainsi dire, sporadiques; ce n’est que tout récemment qu’une intention déclarée, méditée, constante, a su s’y faire jour, et nous a permis d’y reconnaître une invention réellement moderne et essentiellement française. M. Alma Tadéma, lui-même, sort de là. J’entends parler de cette catégorie d’inventions qui tiennent de l’histoire par les costumes, par les types, par les caractères ethnographiques, et qui transigent en même temps avec le genre par

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un certain faire d’épisode et d’anecdote ; transaction qui a pour but de captiver les difficiles, les impatients, les revêches, et de mettre à la porte cet hôte malencontreux qui change toute chose en pierre plus irréparablement et plus tôt que la tête de Méduse, l’ennui.

Rien n’est plus aisé que de faire aujourd’hui les dégoûtés d’une peinture qui a réconcilié la génération vivante avec le monde gréco-romain, en restituant à celui-ci la sincérité, l’intimité, la fraîcheur, que les pseudo-classiques lui avaient fanées; qui a substitué à un Orient factice et théâtral un Orient véritable, en nous introduisant dans l’intimité de tout ce que le pays, les types, les coutumes authentiques, infiniment plus curieuses que les coutumes et les types imaginaires, offraient de plus caractérisé ; qui, enfin, s’est ingéniée au point de saisir, dans le monde du moyen âge aussi bien que dans le monde moderne, la physionomie sincère du temps et des hommes sous l’enveloppe menteuse de l’histoire de Cour. 11 n’y a guère à se surprendre, du reste, de l’indifférence qu’affecte aujourd’hui vis-à-vis de ce genre une partie du public : l’ingratitude est de tous les temps. Mais lorsqu’on entend faire bon marché de cet art si ingénieux, comme on fit de l’œuf de Christophe Colomb à Salamanque, lorsqu’on entend demander au chef d’école de cet art, à un maître dont la fécondité égale la conscience, à M. Gérome, ces agréments de touche et de palette qui n’entrent pas dans ses vues; lorsqu’on voit en même temps

négliger, soit oubli, soit parti pris, la sûreté du dessin, l’originalité et l’ingéniosité de la composition, et jusqu’à cette divination parfaite de mondes éloignés dans l’espace et dans le temps, qui constitue la spécialité de son talent, on ne peut faire à moins que de se rappeler certains enfants gâtés, qui, si on leur offrait la moitié du monde, s’obstineraient encore à vous demander l’autre hémisphère.

Certes, celui qui pourrait joindre au talent de l’invention et à la science des détails tout le charme de la lumière et de la couleur, aurait touché à l’apogée de l’art. Mais est-on bien sûr qu’une fois lancés à la recherche d’effets essentiellement pittoresques, l'ethnographe et le physiologiste trouveraient moyen de rester toujours fidèles à leur thème, et qu’ils ne feraient pas du thème comme de tout le reste un sacrifice volontaire aux gourmandises d'amateur, pour qui le tableau est avant tout une volupté de la rétine?

Je pense que l’exposition d’une autre section du Champ-de-Mars — et nous allons bientôt y arriver— ne nous répondra que trop clair: non. Jusqu’à ce que, donc, on voie surgir le bienheureux champion d’un art parfait, qui réunisse en luimême la pénétration de l’érudit et la finesse de l’observateur avec la séduction d’une facture éblouissante, je me contenterai de reconnaître avec joie dans les artistes d’élite les qualités que chacun possède en propre ; et je ne me plaindrai à M. Gérome que d’une chose, c’est de s’être borné à nous offrir quelque page arrachée aux souvenirs orien-

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taux ou français, telle que cette fine épigramme de Y Imminence grise (le confesseur de Richelieu, comme tout le monde sait, le Père Joseph, que les courtisans saluent chapeau bas et la rage dans le cœur], ou telle que cette touchante élégie de Y Arabe accroupi auprès de son cheval mourant. Pourquoi donc n’a-t-il pas voulu plus généreusement nous ouvrir l’écrin de ces restaurations superbes de l’antique, le Cirque , la Mort de César y Pollice verso et cent autres, à qui surtout la postérité attribuera dans l’histoire de l’art une place considérable ?

S’il est une chose qui soit faite pour démontrer la vitalité du genre historique , c’est non seulement le nombre de ses adeptes, mais la variété de leurs tendances. Quelques-uns, comme M. f.ecomte-du-Nouy, retiennent en même temps quelque chose de la puissance d’intuition et de la rigidité d’exécution de M. Gérome, et rivalisent avec lui en fait de reconstructions néo-égyptiennes ou néo-grecques, en nous ramenant, soit à Athènes passer la nuit à la belle étoile avec Homère , soit à Thèbes, assister au massacre de ces pauvres messagers à qui un Pharaon plus dur que le basalte fend le crâne, pour supprimer avec eux les tristes nouvelles qu’ils apportent. D’autres se plaisent, comme M. Boulanger, aux faciles intimités pompéiennes, et nous accompagnent parmi les matrones élégantes qui inspectent réciproquement, d’un coup d’œil jeté à la dérobée, les toilettes des rivales, sur le pavé même de la rue des tombeaux ; ils nous introduisent auprès des comédiens en train

de répéter, qui sait? Y Aulularia ou les Ménechmes ; ils nous confient jusqu’aux suaves mystères féminins d’un bain d'été. D’autres, enfin, se jettent sur cette période pittoresque du règne de Louis XIII, quia prêté à la plume de Théophile Gautier, lorsque il a bien voulu s’amuser avec son Capitaine Fracasse , tant de tableaux délicieux ; et l’un, M. Firmin Girard, vous évoque une noce défilant par une magnifique journée d’automne, sous les grands charmes d’un parc seigneurial; l’autre, M. Leloir, amène sous vos yeux la joyeuse compagnie d’un baptême , descendant de je ne sais quel perron dans une cour, où de pauvres musiciens à l’aride gosier, qu’une belle grosse fille arrose d’un pot de cidre, soufflent à l’envi dans leurs trompettes et dans leurs fifres. Et il n’est pas aisé de dire quels joyaux il y a là, de finesse, d’esprit et de gaîté.

Quant aux beaux talents qui s’obstinent à faire jaillir la note pittoresque du monde contemporain, qui donc pourrait les dénombrer? M. Gustave Doré, grâce à son Voyage en Espagne et aux myriades d’autres dessins éclos de son crayon avec une rapidité que les tableaux ont presque atteinte, peut passer pour un type de la fécondité de cette génération d’improvisateurs. Pour la désinvolture et pour la grâce, qu’il me suffise d’en nommer un seul, M. Vibert : aussi délicieux dans ses scènes espagnoles qu’il est pétillant d’esprit dans la Cigale et la fourmi , ce plaisant commentaire du plus plaisant des fabulistes.

Il y a une faute cependant dont je me repens et

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dont je tiens à faire amende honorable : c’est d’avoir douté tout à l’heure qu’une exécution parfaite pût se combiner avec une invention tout aussi irréprochable. Les deux talents se rencontrent chez un maître qu’on peut appeler le plus parfait de l'Exposition française, pourvu qu’on s’en tienne à la manière des Hollandais, à qui un sujet pittoresque suffit, sans viser autrement aux thèses. Est-ce que, en face des chefs-d’œuvre de M. Mcissonier — YÉchiquier , les Joueurs de boules , Antybe , les Cuirassiers — est-ce qu'on peut s’empêcher d’éprouver une sorte d’humiliation, l’humiliation de posséder des sens infiniment plus grossiers que ceux qui sont tombés en partage à ce seigneur et maître du rayon visuel? Sans descendre le moins du monde au faire chétif de la miniature, loin de là, en conservant à son pinceau tout le délié et toute l’assurance d’une touche de maître, il parvient, dans un espace qui ne suffirait pas à un scarabée pour s’y poser, à faire mouvoir la machine humaine avec une aisance, qui n'envie rien à l’image mobile projetée par un rayon de soleil sur le verre de la chambre obscure. Et cette perfection ne se borne pas à la reproduction matérielle; le caractère du personnage, de son métier, de son époque, est saisi du même coup que son aspect.

La vérité, aussi bien physique que morale, est d’autant plus digne de remarque dans les œuvres de M. Meissonier, que la série la plus nombreuse et sans contredit la plus considérable de ses œuvres est celle qui a trait aux sujets militaires. Le tableau

l’art a paris.

militaire n’avait été jusqu’en ces derniers temps presque autre chose qu’une affaire d’école. Salvator Rosa y avait bien mis sa furie, mais non pas sa sincérité. Il y a toujours, dans ses inventions, quelque débris de fabrique, quelque tronc d’arbre, quelque ruine qui entre en fonction. Pour qu’il vous rende l’homme tel quel, il faut qu’il ne s’égare pas dans la foule, qu’il se contente de deux ou trois brigands tapis derrière une haie, ou de deux ou trois soudards postés à califourchon sur un tas de pierres; alors il est lui. Wouwermans et Van der Meulen sont, eux aussi, préoccupés sans cesse de la mise en scène : il faut un pont, ou un nuage de fumée, ou un grand pavillon de maréchal, ou pour le moins un tertre, un mamelon, une hauteur, afin que leurs comparses à pied et à cheval aient bon jeu. La chorégraphie ne s’est pas même arrêtée au dix-septième ni au dix-huitième siècle. Qui ne connaît les épiques bouffissures des peintres du premier Empire? Vernet, Charlet, Raffet, Rellangé $e sont efforcés les premiers d'être vrais ; et néanmoins, dans leurs inventions la silhouette légendaire, le type traditionnel du soldat prend encore le pas sur la vérité simple ; le spectacle usurpe la place de l’action, les indications sommaires tiennent lieu de facture, l’accent supplée à la vigueur véritable et à la solidité d’une exécution substantielle. 11 y a beaucoup de noblesse dans les conceptions de M. Protais, mais il y a encore quelque peu de mélodrame. C’est JY1. Meissonier qui a radicalement réformé la peinture militaire ; il l’a

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dépouillée de tous les oripeaux, il l’a ramenée à la précision, à la certitude, à la rigidité de la physiologie, et en môme temps il lui a donné la finesse, la profondeur, la puissance.

Avec lui et après lui est venu le bataillon sacré des jeunes, MM. Berne-Bcllecour, Détaillé, Neuville ; et, tout en déversant dans les souvenirs amers des récentes vicissitudes de la patrie le trop-plein de l’amour et de la colère, ils n’ont guère enflé, ils n’ont guère altéré le langage de la vérité. Innovation, révolution à mieux dire, qui ne profite pas à l’art seulement, mais, on peut l’affirmer sans exagération, à l’humanité même. Une fois que vous avez soustrait aux faits de guerre tout l’éclat d’une mise en scène mensongère, une fois que vous avez réduit le conflit à la sincérité atroce de la haine et au dur laconisme de la mort, la guerre ne peut plus se présenter sous les apparences d’un duel épique : elle reste ce qu’elle est réellement, un choc féroce, un crime dans la provocation, une nécessité impitoyable, autant que sacrée, dans la défense. Et c’est de la sorte que la juge désormais, sinon l’ambition des puissants, du moins la conscience du genre humain.

La marche à travers les champs si vastes et si variés de l’art français, pour quelqu’un qui n'aurait pas été contraint comme nous de hâter le pas, aurait pu être pleine de charme: la moisson est riche, la scène est splendide et changeante. Et cependant, lorsqu’on a tâché d’embrasser du regard toute cette production si exubérante ; lorsqu’on

l’a vue se partager en une quantité de genres infinie, et avoir abondance de biens pour tout le monde; lorsqu’on a vu le nu, la mythologie, la légende chrétienne et barbare, l'histoire héroïque, gréco-romaine, moyen âge et moderne, la féerie, la thèse philosophique et le paradoxe pittoresque, le pessimisme sombre et le scepticisme railleur, la paix et la guerre, la gaieté et la terreur, la grâce et la rudesse, l’ombre et la lumière, faire assaut de vigueur et d'attraits, se disputer la renommée et la victoire ; lorsque tout cela a passé sous nos yeux : une question se présente toute seule, elle vient aux lèvres aussi naïve qu’irrésistible. Et le peuple?

Puis, l’on reste quelque peu interdit, humilié de se rencontrer avec la même question, qu’adressa jadis, à peu près dans les mêmes termes, à un vice-roi autrichien un Bourbon de Naples, ne comprenant rien au bien-être et à la propreté des villes lombardes qu’il visitait, et ne trouvant guère vraisemblable qu’il pût y avoir de ville sans lazzaroni. Cependant l’humiliation n’est pas de longue durée. Et en effet, ce ne sont pas les haillons, ce n’est point la grossièreté ni le tumulte et les vociférations de la foule que nous demanderions, c’est une pensée, un sentiment, un aspect qui appartînt en propre à la génération vivante, quelque chose qui répondît à cette puissance de collectivité d’où ont jailli tour à tour les idéalités des autres époques; une expression, enfin, sincère, consciente, et non pas seulement graphique et extérieure, de ce moderne uni-

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vers. S’assimiler tout ce que trois mille ans de civilisation ont pu apporter de contributions au patrimoine de l’intelligence, c’est très bien; rien n’est plus permis aussi que de renverser l’aphorisme d’Aristote, et d’affirmer que tout ce qui tient dans l’esprit humain peut être signifié par des formes sensibles et reproduit dans le domaine de l’art : mais, après tout, on ne vit pas que de souvenirs. Qu’y a-t-il donc, à la fin, d’actuel, de vivant, et pour dire le mot dont trop souvent l’on abuse, qu’y a-t-il de populaire, dans tout cet amas superbe de richesses, dans tous ces triomphes? Voilà le point.

La question, on le comprend aisément, n’est rien moins que nouvelle, elle s’est présentée à une foule d’autres esprits avant que de bourdonner, inquiète, dans le nôtre ; et nos devanciers ne l’ont guère envisagée, cela se comprend tout aussi bien, avec nos atténuations, nos précautions et nos réserves, loin de là : ils l’ont posée dans cette forme abrupte et violente qui appartient à tout problème dont l’initiative surgit du sein des masses. Les romantiques avaient cru arborer contre le classicisme un drapeau de liberté: eb bien! une nouvelle bande est survenue, les traitant avec colère d’aristocrates et de parasites de l’art; on n’a pas seulement ri des paysans de Léopold Robert comme de comparses de théâtre, mais à Delacroix lui-même on a reproché d’avoir changé de moyens et non pas d’objectif, de forniquer encore avec les poètes et avec les héros. Il n’y a pas jusqu’aux arquebusiers de

Rembrandt et de Yan der Helst qu’on n’ait dénoncés comme un tas d’oligarques ; et l’on a prêché avec tant de fureur le vrai et rien que le vrai, qu'on a fini par aller le ramasser jusque dans la boue.

11 y eut un homme aux instincts de paysan, à la main habile, un homme dont la vanité égalait et peut-être dépassait le talent, qui prêta volontiers a ces attaques son nom, sa parole bruyante, son pinceau vigoureux et brutal : ce fut M. Courbet. Et que de batailles, d’imprécations, de sarcasmes et d’épigrammes plus tranchants que le fer, n’a-t-on pas vu s’agiter et s’entrechoquer autour de l’homme et de ses œuvres ! Aujourd’hui, cependant, qu’il a tristement disparu et que la mêlée s’est quelque peu calmée, un peu de justice commence à se faire, en même temps qu’un peu de silence, à l’égard de cette singulière nature. Et au milieu des trivialités volontaires et des laideurs insolentes, on lui reconnaît volontiers une habileté technique, qui, dans le paysage surtout et dans les marines, a su puissamment saisir et rendre avec assurance quelques aspects de la vérité. 11 n’y avait de lui qu’un seul tableau au Champ-de-Mars, une tempête; et quoique les formidables coups de son couteau à palette aient donné aux flots en fureur l’apparence d’une mer de basalte, la puissance artistique en saute aux yeux. Cependant, quelque chose de mieux que la main est resté, je crois, de Courbet; ou à mieux dire, quelque chose est resté de ce mouvement d’idées qui s’était fait autour de son nom.

Vraiment, au peuple des villes, au monde im-

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mensc des industries ouvrières, il avait, lui aussi, fort peu songé ; et on ne voit pas que d’autres jusqu’ici, dans les domaines de l’art, y songent davantage. 11 était paysan ; et en s’appesantissant rudement, opiniâtrement sur la laideur, sur la pauvreté, sur toutes les misères et sur toutes les déchéances morales, il était parvenu cependant à nous dire quelque chose de la campagne. Par bonheur, de plus heureuses natures recueillirent une tâche qu’il n’avait fait qu’indiquer, à la manière dont rémeute indique parfois les desiderata de la réforme : en montrant les barrières qu’il faut abattre en même temps que les fossés fangeux dont il faut se garer. Après le tribun, le philosophe arriva. M. Millet, dont il esta regretter que l’Exposition ne possédât rien, se voua avec une grande rectitude et une grande sévérité d’intentions à la peinture rurale; il y parut austère et dur, jamais abject. Son art, cependant, est encore un art profondément découragé ; il dit les amertumes, les angoisses, le poids du travail, il ne lui accorde aucune consolation, si ce n’est une certaine majesté, la majesté morne et triste des sillons arrosés, comme dit le poète, de sueurs serviles :

Dei solchi bagnati di servo sudor1.

Un sage ne suffisait pas pour interprète d’une vie qui ne consent à se livrer tout entière, avec ses lueurs de sentiment, avec ses crépuscules de

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