De Amicis, VOlania
cendres de l'âtre, et quelque escabeau boiteux auprès de quelque table équivoque. Mais il y a de braves gens dans ces masures. Un savetier et sa femme, par exemple, qui, sur le point de piquer une fourchetée de belles pommes de terre fumantes, se regardent dans les yeux mutuellement, avec décision, avec courage, sans fausse tendresse, presque avec un grain de gaieté, comme s'ils disaient : « N'importe, aujourd'hui encore, en voilà pour les enfants et pour nous. » Ou bien encore, nous peint-il une maman avec deux enfants, bien pauvres, bien pauvres. Cependant, même ces enfautsci ont leur jour de fête ; même cette maman-ci s'en souvient, et elle est en train de préparer certaines crêpes, qui vont faire événement et vont être une fabuleuse aubaine.
Tableaux brossés, si l'on veut, un peu à la diable, où le clair-obscur remplace la couleur, et où, parmi de grandes ténèbres, il n'y a qu'un seul point lumineux. Gare qu'il ne s'éteigne ! la désolation alors serait sans bornes. Sans bornes en effet est celle d'une misérable femme, que le peintre a appelée Seule au monde; une femme déjà sur l'âge, qui a vu son homme mourir, et qui, après avoir feuilleté anxieusement sa Bible, ne doit s'y être rencontrée qu'à ce psaume qui dit : « mon âme est remplie de maux et ma vie est toute proche de la mort. » Pages, après tout, de la vie la plus humble et la plus douloureuse du peuple, que la philosophie, l'humanité et l'art ne sauraient trop consulter, d'une, main, comme dit le poète, diurne et noc-
turne; mais sans se laisser amener à admettre, comme le prétendraient certains saints des derniers jours, qu'il n'y ait et qu'il ne doive y avoir au monde d'autre livre.
S'il y a des tristesses honnêtes, il y a aussi, Dieu en soit loué, d'honnêtes gaietés. Tout n'estpas mélancolie sous le soleil ; et le soleil, au moins quelquefois et quelque part, se charge de briller sur de pauvres et blanches murailles, d'étinceler dans quelque jolie paire d'yeux noirs comme jais, de dorer de ce hâle léger, qui n'est qu'une beauté déplus, les joues de quelque pauvre belle fille.
C'est ce qu'a bien compris un peintre hollandais qui demeure et travaille en Italie, M. Van Haanen; et il a envoyé à l'Exposition une nichée de Miiranésines l, de pauvres belles filles, ma foi, aux joues brunes et aux yeux plus noirs que noirs diamants, qui vivent enfilant des verroteries, chantant des chansons et se chamaillant à propos de leurs amorosi. Et c'est là le seul jet de vive couleur, la seule note gaie — pauvre et mélancolique Venise, qui donc te l'aurait dit? — la seule note gaie au milieu de toute cette tristesse hollandaise. Pauvre et mélancolique Venise! C'est bien elle, une autre déshéritée, tombée depuis si longtemps et de si haut, c'est elle qui sourit, en dévorant ses larmes, à la troisième répudiée de la mer !
1. Jeunes filtes de l'île de Murano, dans l'Estuaire de Venise, célèbre par ses verreries.