Loc. cit
rance et d'une profusion arrivées déjà à être moins romaines que barbares, et au milieu desquelles se vautre le plus malfaisant de tous, « en se jouant avec les choses horribles, comme un enfant avec ses joujoux1, » — voilà qui était comprendre son sujet en peintre autant qu'en penseur; et voilà comment M. Siemiradski L'a compris.
Le tableau est connu en Ltalie autant qu'en France ; les Romains ont pu apprécier les premiers avec quel bonheur l'artiste est parvenu à rendre sensible, sous les seules formes que la peinture comporte, l'un des plus grands conflits que l'humanité ait jamais vus : « la lutte d'une monstrueuse concupiscence de vie, contre un désir infini de mort2 », cette lutte que M. Hamerling a idéalisée dans son poème, en donnant pour antithèse à Néron son Ahasvérus. Le tableau est, d'ailleurs, aussi près de la vérité historique que possible. Ces terrasses gigantesques des jardins néroniens, horlos suos, où les marbres les plus précieux alternent avec les sculptures les plus exquises ; ces étoffes d'Asie, cette vaisselle étincelante, ces perles, ces ors, ce scintillement de pierreries et de soie sur les nudités chaudes et provocantes ; ces pourpres sénatoriales deshonorées par les roses de l'orgie, ces têtes chenues et infâmes, ce fourmillement d'Ethiopiens, de gladiateurs et de filles, s'entremêlant aux per-
1. Zum Kinderspiel wird lhm das Griissliche, Mit dem er tândelt.
Hamerling, Ahasver, IV Gesang.
'2. Id., ibid.
sonnages consulaires, dans une seule, misérable, universelle prostitution — tout cela est bien la Rome marquée du fer rouge de Tacite ; et je ne vois rien d'inférieur, comme on l'a prétendu, à la dignité de la tragédie dans cette lugubre enfilade, qu'on devine plutôt qu'on ne l'aperçoit, de corps enduits de poix, embouclés, empalés, in usum nocturni luminis. Néron avait voulu ajouter l'outrage à la mort, et donner les mourants en spectacle à la foule : pereuntibus addila ludibria et
circense ladicrum edebat. Seulement, au lieu de traîner au beau milieu de la scène l'Enobarbe en litière dorée, où i a plutôt l'air d'un satrape obèse que d'un histrion cruel, il aurait été plus exact, et plus saisissant aussi, à notre avis, de lui donner justement ce costume et cette attitude d'histrion, qu'il aimait : ce travestissement de cocher, que Tacite lui-même, dans la scène horrible qui nous occupe, lui attribue : habitu aurigm permixtus plebi, vel curriado insistens.
M. Siemiradski, aidé, à ce qu'il paraît, de ce qu'il reste de sarmate dans son sang, devine bien les exubérances de cette Rome impériale « qui aurait voulu dissoudre le monde, comme une perle, dans la coupe du plaisir1. » Deux autres tableaux, supérieurs, peut-être, au point de vue technique, à son immense toile, étaient là pour le prouver. On aurait dit encore deux pages arrachées aux annales de Tacite ou de Suétone. N'est-il pas, en