‹ L'art à travers les moeursChapitre 176 sur 179 · MODÈLE DE FLAMBEAUX A TROIS BRANCHES · texte numérisé non relu

MODÈLE DE FLAMBEAUX A TROIS BRANCHES

F\t-SIMILB d'un dessin DE PRUD HON

le peintre des Satines. Les costumes du Directoire et ceux de TEmpire, qu'il dessina plus tard, sortaient du même tonneau, avec en plus un petit accent troubadour qui achevait de les rendre absolument ridicules'.

Le peuple, lui, ne retint de tous ces essais que deux choses : le pantalon, les antiques braies des Gaulois, et la tunique, la non moins vénérable saye de nos lointains ancêtres, qui devint la blouse : vêtements nationaux par excellence, disparus depuis douze siècles et qui, restitués par la Révolution, sont devenus le costume général, universel, typique de l'ouvrier et du paysan français.

Dans ce qu'on est convenu d'appeler plus spécialement les beaux-arts, le but poursuivi est le même et les moyens employés sont identiques. David proclame hautement qu'il faut régénérer les arts comme déjà on a régénéré les mœurs, et le conventionnel Bouquier annonce que de la Révolution datera « l'ère de l'art renouvelé. »

Désormais, cet art nouveau doit se distinguer en adoptant « des sujets qui relèvent les courages, honorent les mœurs et font aimer l'humanité. » Dans l'exécution il se caractérisera par « un style mâle et nerveux qui rappelle l'Antique >'.

C'est ainsi que la Révolution, conséquente avec elle-même, entend reprendre pour son compte cette idée chère aux anciens, de faire des beaux-arts une école de patriotisme et de vertu. Les plus beaux palais leur sont assignés pour demeure. Des fêtes publiques sont célébrées en leur honneur. Malheureusement, tous ces encouragements ne peuvent réveiller la sève endormie et suppléer au génie qui crée. Ce dernier, enchaîné par l'exemple, abdique volontairement toute initiative personnelle et perd, lui aussi, toute saveur originale.

I. Voir, dans les Mémoires de M'"' de Rèmusat, la comédie singulière qui précéda la cérémonie du sacre.

Là encore, le besoin de s'inspirer de Tantiquité, de la suivre pas à pas, de l'imiter, de la copier, s'impose avec force. David et son école portent à son apogée cette pseudo-résurrection. Le tableau, la statue ne sont plus que des réminiscences ou des interprétations d'un lointain idéal.

C'est à peine si la grâce française osera, par le pinceau d'un Prud'hon, protester avec une éloquence discrète et un charme incomparable contre cette absorption singulière. Encore les compositions du plus français des maîtres de ce temps respirent-elles un tel parfum archaïque, que le portrait le plus exact qu'on en puisse faire, c'est de dire qu'elles présentent à nos yeux une antiquité rajeunie.

Même quand il veut reproduire la vie de chaque jour, l'art garde cette profonde empreinte. La peinture reste grave et demeure sculpturale. On sent dominer en elle l'influence de Rome et de la Grèce. Rien de personnel, de naturel, de primesautier n'apparaît plus. Rien n'est plus laissé à l'initiative individuelle. Tout, au contraire, est théâtral, réglé, prévu. 11 n'y a plus qu'à copier. Les personnages que le peintre représente ne vivent pas, ils posent. Ils ne sont pas vêtus, mais drapés. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des modèles, et le portrait le plus vulgaire prend les allures d'un médaillon.

Dans la littérature, la pompe et l'apparat sont la marque évidente d'une préoccupation pareille. Le classicisme, dans ce qu'il a de plus étroit, de plus pesant et de plus épais, règne en maître. Lebrun-Pindare et Baour-Lormian demeurent les deux types de cette évolution, où la poésie, lourde, terne et sans éclat, se traîne dans l'ornière antique et fournit la transition entre une société qui n'est plus et le monde nouveau qui se lève.

LA DANSE DES NYMPHES, l'Ait CO KOT.

CONXLUSION

Le xix" siècle, auquel nous voilà parvenus, appartient au présent et dès lors échappe à notre analyse. « Les arbres, dit un proverbe allemand , empêchent de voir la forêt. » Le soldat, mêlé au combat, est incapable de discerner les grandes lignes de la bataille; le petit groupe au milieu duquel il se meut Tempêche de distinguer ce qui se passe à distance. Il avance ou recule suivant des ordres précis, mais sans savoir ce qui lie son mouvement personnel au reste de l'action.

De même, dès qu'on veut juger le présent, la profusion des détails empêche de voir les grandes lignes sur lesquelles la société

règle sa marche. Comment, lorsqu'il s'agit d'une époque qui nous touche, analyser les signes qui la distinguent de celles qui l'ont précédée? Comment, quand nous sommes imbus de ses préjugés, pénétrés de ses idées dominantes, soumis à ses traditions, esclaves de ses lois, porter un arrêt motivé sur ce qui naît de notre passion ou la provoque?

« Il y a dans toute œuvre d'art, a dit fort judicieusement Paul Mantz, un parfum qui s'évapore avec les années. Un nouveau souffle passe sur l'esprit. Les générations qui surviennent, en quête d'un autre idéal, restent parfois indécises et troublées devant telle œuvre qui, à l'heure où l'artiste l'acheva, a éveillé dans l'àme des contemporains un monde de sentiments et d'idées. »

C'est « ce monde de sentiments et d'idées » qui éloigne de notre esprit toute équité et toute justice. Dans tout ce qui nous touche directement, nous ne connaissons pas de juste milieu. Dès que l'homme cesse d'adorer, il brise son idole. 11 n'est pas pour lui de mode plus ridicule et plus sotte que celle qu'il vient d'abandonner.

Mais négligeons même cette haine irréfléchie ou cette soumission outrée. Dans quelque situation que l'homme se trouve, tout jugement impartial sur son temps lui est matériellement impossible, car le style qui caractérisera plus tard leur époque n'existe pas pour les contemporains.

Ce qui, en matière artistique, constitue le style, c'est, en effet, la constatation, dans des productions d'ordres divers, de mêmes allures, de mêmes tendances, de mêmes particularités, de mêmes caractères qui ne se retrouvent, avec la même intensité, ni dans les époques précédentes ni dans celles qui suivent. Or ces particularités, ces tendances spéciales, ces allures, ces caractères, n'apparaissent avec une évidence excessive, qu'à condition de se montrer groupés en un faisceau d'œuvres

diverses produites simultanément. De plus, ils sont pour nous d'autant plus sensibles et d'autant plus saisissables que nos œuvres et nos goûts s'en éloignent davantage.

Mais, pour celui qui produit, le faisceau n'existe pas. 11 n'aperçoit, ne touche, n'étudie que des oeuvres séparées, isolées, ne voyant le jour que progressivement et petit à petit, en sorte qu'il ne peut être frappé par des caractères généraux, qu'il constate individuellement et dont ainsi la connexité lui échappe.

Voilà pourquoi nous entendons répéter à tout instant que notre époque ne possède aucun style et manque d'originalité. Voilà pourquoi on dit le style Louis XI V^ le style Louis XVI, pourquoi on commence même à dire le style Empire, et pourquoi on ne dit pas le style Louis- Philippe, ce dernier terme restant pour nous sans signification.

Et pourtant l'époque qui a produit des poètes comme Victor Hugo, Lamartine et Musset; des historiens comme Thiers, Michelet, Henri Martin et Augustin Thierry; des philosophes comme Jouffroy, Cousin, Comte, Littré et Claude Bernard; des critiques comme Mérimée, Sainte-Beuve et Théophile Gautier; des romanciers comme Stendhal, Balzac et George Sand; des peintres comme Géricault, Ingres, Delacroix; des sculpteurs comme Rude, David d'Angers , Pradier ; des musiciens comme Rossini, Halévy, Meyerbeer et Félicien David, pour ne citer que ceux-là, aura bien ses caractères marqués aux yeux de la postérité. Au point de vue artistique, elle tiendra dans l'histoire une place que nous ne pouvons pas sainement apprécier, dont il nous est impossible de nous rendre un compte exact, empêchés que nous sommes par une foule de détails mesquins d'en discerner les grands traits, mais une place certainement considérable.

Ajoutez encore — dix fois déjà nous l'avons constaté —

que toute époque est mêlée, unie par mille liens confus au passé

dont elle dépend aussi bien qu'à l'avenir qu'elle prépare. Cette succession de faits en apparence contradictoires, mais qui se déduisent logiquemerit, cette continuelle transformation d'une société qui se renouvelle sans jamais commencer ni finir d'une façon absolue, font qu'on s'embrouille facilement et qu'on retrouve péniblement sa voie. On croirait volontiers naviguer sur un navire sans boussole, que l'équipage divisé s'efforce d'entraîner dans des directions opposées. Ici, on rêve d'aller en avant. Là, on projette violemment de revenir en arrière. De là, indécision dans les idées, et manque apparent de méthode et de suite dans la production.

Regardons autour de nous. Toutes les époques antérieures semblent, en notre temps, se mêler et s'amalgamer, comme si nous voulions fondre tout le passé en un creuset et en composer un nouvel alliage. Nous voyons l'ogive reparaître à côté du plein-cintre, et l'entablement grec s'accoupler avec l'arc surpassé des musulmans. Partout l'imagination est aux prises avec la réflexion. La couleur lutte contre le dessin, la fantaisie contre la forme, l'inspiration contre la règle et la logique contre les aimables conventions.

Partout le passé en guerre avec l'avenir produit l'hésitation et trouble les consciences. L'égalité, née du libre examen, se substitue aux principes traditionnels de l'ancien régime. La démocratie conquérante a commencé son règne, mais non pas réglé sa vie; de là des tiraillements dans les mœurs et la confusion dans les arts. Voilà pourquoi, en même temps que des indices de vieillesse se manifestent, des symptômes de sève exubérante se font jour. L'esprit se dit capable d'enfanter de grandes œuvres ; il réalise parfois de vastes pensées et en même temps se complaît dans de petits ouvrages. Comme les peuples enfants, la société française, au xix' siècle, veut des émotions ; elle les cherche, les appelle, et, tout à coup, comme les nations âgées,

elle se montre craintive et timide, se préoccupe de TUtile plus que du Beau, et préfère le délicat, le fini, l'agréable.

On voit combien il est difficile de dégager un caractère net et précis de cette apparente confusion, de ces contradictions incessantes.

Mais ceux qui, dans les siècles à venir, étudieront notre époque, la verront certainement sous un tout autre aspect. Au milieu de ce qui nous semble un chaos, ils découvriront des phares lumineux qui les éclaireront dans leurs recherches et qui, faute d'éloignement, nous éblouissent. Ils dégageront les grands traits du fatras d'accessoires qui nous les cachent, et alors apparaîtra à leurs yeux ce style, tout composé de caractères distinctifs, qui nous échappe à nous autres contemporains.

Pour le règne de Louis-Philippe (par exemple), ils trouveront des analogies certaines entre le mobilier en acajou, épais, luisant, sans formes raisonnées et sans parures, et le costume boursouflé, tout fier de ses manches à gigot. Ils rattacheront ces romances sans signification, sans portée, sans valeur, qui ont charmé pendant trente ans tout un monde de chanteurs novices, au développement subit de l'aquarelle, cette peinture des mains débiles. Ils démêleront les liens qui unissent Musset à Delacroix, Casimir Delavigne à Paul Delaroche, Jules Barbier à Rude, Charlet à Béranger et Meyerbeer à Victor Hugo. Ils trouveront à ces manifestations, qui nous semblent isolées, une connexité, une concordance que nous n'avons garde d'apercevoir, mais qui forcément existe sans que nous nous en doutions.

De même qu'aujourd'hui nous découvrons très clairement écrite, dans la marche de l'architecture au moyen âge, l'histoire de la Féodalité; de même qu'avec les premiers Capétiens nous voyons le style roman prendre son essor et affecter ses tendances particulières, puis l'ogive apparaître timide, embarrassée d'à-

bord, et bientôt hardie, audacieuse, héroïque, atteindre son maximum d'acuité et de hardiesse au moment où la France est, sans contestation possible, aux mains de ses puissants seigneurs et où l'autorité royale est réduite à sa plus simple expression ; de même que nous voyons ensuite, de saint Louis à Charles V, à mesure que le trône ressaisit son prestige et sa force, l'ogive s'écarter, devenir moins étroite et moins fière, puis, avec des alternatives diverses, continuer à s'élargir, diminuer l'austérité de ses lignes et, sous une végétation encombrante, en altérer et en dénaturer le caractère, jusqu'au lendemain du jour où Louis XI a consommé la ruine du système féodal; de même notre peinture, notre sculpture, notre musique leur livreront, sans doute, le récit de notre existence tourmentée.

Ils découvriront clairement, dans l'épanouissement romantique, la période Imaginative de cette domination bourgeoise sortie de la Révolution, et à laquelle 1848 a porté les premières atteintes. Si, au contraire, ils daignent s'occuper de notre temps, ils le considéreront sûrement comme la période de réflexion de ce même cycle bourgeois, auquel va succéder le règne de la Démocratie, préparé, comme toutes les grandes évolutions sociales, par une quantité d'admirables découvertes et de superbes conquêtes intellectuelles.

Qu'est-ce, en efîet, que ce besoin d'exactitude et de vérité qui nous anime, sinon une marque certaine que nous sommes dans cette époque de critique où « l'imagination, moins fertile, se concentre dans la fixation des règles et dans l'application des principes » ? Partout, en effet, nous voyons la verve Imaginative reléguée aux arrière-plans, le terre à terre suffire à nos préoccupations, et la manière dont un sujet est présenté nous retenir plus que le sujet lui-même.

L'horreur du convenu sert de thème à nos littérateurs et de formule à nos artistes. Dans la peinture, les paysagistes et les

animaliers, qui tiennent le premier rang, se bornent à serrer la nature de près et ne cherchent plus à l'ordonner ou à l'embellir. Même chez ceux d'entre nos peintres qui se prétendent dépositaires de la fantaisie, on trouve des recherches d'exactitude inconnues aux autres époques. Les costumes, les mœurs, les physionomies sont étudiés avec un soin scrupuleux et une attention supérieure. Les scènes d'histoire affectent les airs de véritables restitutions scientifiques, et les artistes qui veulent nous montrer les lointains pays de l'Orient ou du Nord prennent, avant de les peindre, le soin d'aller apprendre à les connaître.

Le sculpteur, fidèle compagnon du peintre, subit les mêmes préoccupations et obéit à des exigences analogues. Bien que son cadre soit plus restreint et les règles de son art plus étroites, il se meut dans le même cercle, se bornant, autant que les principes fondamentaux de la statuaire le lui permettent, à la simple reproduction du modèle que la nature a placé sous ses yeux.

Dans la littérature , ces tendances sont encore plus sensibles. Le roman n'est plus l'accumulation d'accidents étranges, invraisemblables, puisés en dehors de la vie. Il se rapproche de l'existence de chaque jour, l'enveloppe, l'analyse, et devient descriptif et réaliste, c'est-à-dire aussi exact et aussi vrai qu'il peut être. Il n'évoque plus des figures exceptionnelles, il ne choisit plus ses héros hors de la nature. Il les prend dans notre siècle, dans la société qui nous entoure, dans le milieu où nous vivons. Il s'adresse aux sentiments les plus répandus, parfois même aux plus vulgaires, les décrit minutieusement, et son étude nous semble d'autant plus parfaite qu'elle est moins élevée et paraît plus sincère.

Le théâtre suit la même impulsion. Nous n'avons plus besoin de la majestueuse tragédie ou du drame d'aventures pour êlre émus. Il suffit d'une de ces situations qui sont la

îyg L'ART A TRAVERS LES MŒURS.

monnaie courante de la vie, pour produire l'intérêt et faire couler les larmes. Si, voulant se roidir contre ce besoin de modernité, l'auteur évoque des personnages d'un autre temps ou d'un autre monde, malgré lui, il ne peut se dérober aux préoccupations dominantes, et s'efforce d'atténuer son audace en appelant à son secours des décors, des costumes et des accessoires archaïques. Certes, nous voilà loin des Romains à perruque de Racine, et des Demoiselles de Saint -Cyr représentant le pieu.K Joad et le loyal Abner.

Comme conséquence, ce besoin d'exactitude amène l'artiste à abandonner les hautes sphères de l'invention pour concentrer son effort dans la reproduction du morceau. L'Art ainsi se trouve diminué; le métier passe avant l'inspiration, la conception de l'ensemble est subordonnée à l'exécution du détail. — Que penseraient de nos artistes ces Grecs de la grande époque, qui dédaignaient dans les arts plastiques tout ce qui sentait l'habileté de la main? Que diraient d'eux Plutarque, Cicéron, Sénèque, Quintilien, qui prétendaient que l'Art cesse d'exister du moment qu'on l'aperçoit : Desinat esse ars si appareat ' ?

Partout, au reste, l'érudition tend à se substituer à la création. L'architecte, qui ne trouve dans la nature ni exemples ni modèles, en est réduit à copier ceux qui l'ont précédé, et nos édifices les plus remarquables sont des réminiscences des siècles passés...

Quel réveil nous tirera de cette somnolence ? Quelle aurore succédera à cette demi-obscurité? Redoutable problème, interrogation inquiétante, troublante, qui se posent à nos esprits et que le temps seul pourra résoudre , mais qui ne doivent pas nous décourager ni ralentir notre ardeur. Les principes que nous avons posés, les vérités que nous avons établies nous

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