‹ L'art à travers les moeursChapitre 37 sur 179 · FIG. 3(1 — A 11 A M ET EVE · texte numérisé non relu

FIG. 3(1 — A 11 A M ET EVE

Bas-relief en alb.itre de la Renaissance. (Collection Le Carpentier.)

car il se sent fort. Le courage lui revient bientôt et la confiance rentre en lui. Le chemin a beau être difficile et la pente rapide, il cherche toujours à s'élever, car les sommets de l'existence lui en cachent le déclin.

Cette période de la vie, que nous avons nommée période de production, est non seulement la meilleure, elle est encore la

plus longue. Elle se prolonge tant que les deux grandes qualités productrices de l'homme, l'imagination et l'amour de la forme, sont à peu près égales en valeur, car c'est de cette égalité de force, de cette parité que résulte Tharmonie admirable par laquelle les œuvres de l'homme approchent de la perfection.

Mais cette harmonie ne se produit pas tout d'un coup. Elle se gradue, s'accentue, se nuance. Elle prend mille formes diverses, et si parfois elle persiste et se continue jusque dans la vieillesse, le plus souvent l'équilibre est assez vite rompu. Alors l'amour exclusif de la forme, remplaçant petit à petit la vivacité de l'imagination, pousse l'homme vers le délicat, le fini, l'agréable et l'utile, qui constituent pour lui les nouveaux caractères de la beauté. De là à l'afféterie la pente est facile et le chemin glissant.

Sitôt que l'homme a franchi ce moment exact, ce point culminant où ses facultés se trouvent en parfait équilibre, il a produit ce qui, dans la mesure de ses forces, doit être regardé comme la manifestation suprême de son intelligence. Son talent peut progresser encore, son habileté augmenter et sa science s'accroître; aucune œuvre supérieure, comme soufïle, n'est plus à attendre de lui. Il perd peu à peu sa foi, sa confiance, sa décision, et remplace par l'acquis ce qui lui manque en énergie et en force.

A mesure que l'imagination s'amoindrit, l'enthousiasme s'altère et la fantaisie disparaît. La forme veut désormais passer avant l'idée. On souhaite plus d'exactitude et moins de poésie. Celle-ci même est assujettie à des règles plus étroites et s'adapte à des sujets plus familiers. Elle devient un plaisir, une distraction, un jeu, alors qu'elle était un besoin. Au lieu de se laisser emporter par de brillants coups d'aile dans des espaces imaginaires, elle promène ses regards sur la terre, et s'occupe des objets les plus voisins. L'artiste cherche à faire illusion.

joue au trompe-l'œil, et s'efforce de rendre l'effigie des choses. La richesse, l'opulence des formes, l'exactitude du rendu le préoccupent exclusivement et, suivant la parole de Pline, il

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FIG. 37. — BOUCLIER EN BOIS SCULPTÉ. Travail italien du xvtic siècle. (Musée de Cluiiy.)

finit par ne plus savoir représenter le corps humain, parce qu'il a oublié que celui-ci est l'enveloppe de l'âme.

L'équilibre est rompu. Il ne faut pas demander à l'arbre d'autres fruits que ceux qu'il peut produire. L'imagination n'est plus là pour suppléer aux détails qui manquent. L'esprit critique se développe aux dépens de la passion. On veut tout analyser, même ce qui échappe à l'analyse; tout définir, même l'indéfinissable. Oubliant les sages recommandations de Sénèque

et de Quintilien ', on substitue les froides prescriptions des préceptes aux entraînants effets de Texemple. On était croyant, Ton devient incrédule; et le doute, « résultat de lumières vagues », comme l'appelle Mirabeau, fait place à la négation.

Le scepticisme, qui règne alors partout, ne permet pas de croire plus qu'on ne voit ; et comme dans la lutte avec la vie on a appris qu'elle est une suite non interrompue de difficultés vaincues, de problèmes résolus, de solutions trouvées, on se préoccupe avant tout de la solution des problèmes et d'aplanir les difficultés. Même dans les plus grandes œuvres, on cherche la main de l'artiste. On se passionne pour des détails d'exécution, pour des habiletés de facture, pour des tours de métier auxquels, trente ans plus tôt, on n'aurait point accordé un seul de ses regards. On dédaigne ce beau précepte d'un grand peintre : « L'Art porté à sa perfection ne se montre point avec ostentation, mais demeure caché et produit ses effets sans en laisser apercevoir les causes' h; et ce qu'on exige de l'Art ce n'est point une idée clairement exprimée, un sentiment fortement rendu, une émotion vivement provoquée; c'est l'Art lui-même.

Sous le poids de ces préoccupations, on oublie volontiers que c'est une maigre éloquence que celle dont l'unique but est de prouver que l'orateur est doué de l'usage de la parole. On ne se souvient plus que les arts comme les mots sont un moyen, et non pas un but; que le langage est un instrument dont la conviction doit être l'efîet.

A ce moment, l'invention a fait place à la réfîexion, qui, « semblable au soleil d'hiver, éclaire sans chauffer a. La longueur remplace la force et l'entêtement se substitue à la volonté.

1. Lon^um est itcr per prœccpta, brève et efficax pcr exempla. Sénèque, cpist. 6. Voir aussi Conirovers., IX, 2 et Quintilien, x.xii, 6.

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