LES CAROLINGIENS
ous aurions besoin de nouveaux arguments pour montrer combien la destinée des peuples demeure soumise à des lois inéluctables; il nous faudrait encore d'autres exemples pour prouver combien la volonté, la puissance, Tintîuence, le génie même de quelques hommes supérieurs, intelligents, résolus, illustres à tous égards, a peu de prise sur la masse de la nation et se trouve inefficace quand il s'agit de transformer les arts et de développer le goût, qu'il suffirait de l'époque dont nous allons analyser en quelques lignes les traits principaux, pour établir cette vérité d'une façon péremptoire.
A l'aurore de cette période nouvelle de notre histoire apparaît une figure imposante, majestueuse, grandiose, démesurée, dont M. Cousin a tracé ce portrait si frappant : » Ce personnage extraordinaire, fils de Franc, et lui-même presque sans culture, mais portant dans son sein presque tous les instincts qui font le grand homme, le génie de la guerre, le génie de la législation, surtout le génie de l'organisation, aussi passionné
qu'Alexandre, aussi réfléchi que César, jeté par le sort au milieu des ruines de Tempire romain et parmi les flots de peuplades à demi sauvages, et là ne rêvant qu'ordre et discipline : barbare qui soupire après la civilisation, conquérant dont toutes les victoires sont des conceptions politiques... C'est Charlemagne * ! »
Charlemagne, quelle auréole entoure ce nom ! quel prestige s'attache à cette individualité ! Certes, c'est encore là, si l'on se place à notre étroit point de vue, un barbare. On peut, comme l'ont fait certains historiens de nos jours % lui reprocher ses mœurs dissolues, son caractère vindicatif, sa superstition, et la cruauté dont il ht trop souvent preuve. Il avait ces traits communs avec tous ses contemporains. Mais ce qu'il avait de plus qu'eux c'est un désir inassouvi de lumière, de vérité, de science, ce qu'il avait, c'est un esprit et des sens capables de discerner la beauté, un cœur accessible à l'éloquence des arts. 11 eût pu comme ses prédécesseurs s'enorgueillir de la terreur qui s'attachait à son pouvoir; il préféra une autre sorte de gloire.
En un temps où une pareille conception touchait presque au prodige, il avait senti que la force matérielle est impuissante à réformer des populations ignorantes et barbares. Il avait entrevu cette vérité, reniée depuis si longtemps, que les arts et les lettres sont les seuls moyens efficaces de contenir les instincts matériels et d'adoucir les mœurs; il avait compris que le meilleur procédé pour diriger les hommes, c'est de commencer par les éclairer et les instruire.
Aussi que fait-il, ce barbare ? Il appelle à lui toutes les intelligences de son royaume, il va même jusqu'à emprunter des artistes à l'étranger. Pour se rendre compte de l'audace et de la nouveauté d'une telle entreprise, il faut ne pas perdre de
1. Vo)'. Cousin, Œuvres, 5" série, t. II, Défense de l'Université et de la Pltilosnphie.
2. Notamment M. Double dans son livre l'Empereur Charlemagne.
vue Teffroyable chaos dans lequel la France était alors plongée.
Le tableau, du reste, est encore présent à notre esprit : à partir des premières invasions franques, la peinture, la sculpture, l'architecture, la musique, les lettres avaient commencé à péricliter. La langue romaine, la seule qu'on écrivît alors, abhorrée du vainqueur, était tenue par lui en souverain mépris. La peinture et la sculpture, qui dès le v siècle avaient cessé d'être un art pour devenir le plus douteux et le moins lucratif des métiers, étaient allées s'abàtardissant de jour en jour. Au moment où Charlemagne, par des procédés assurément condamnables, mais qui, somme toute, étaient ceux de sa race, de son milieu et de son temps, réunit dans ses fortes mains les dilîérentes provinces du royaume, arts et artistes, tout avait disparu.
Malgré cela, à peine est-il parvenu à établir une sorte d'unité administrative, que sa pi"emière attention et sa préoccupation incessante sont de reprendre le fil brisé de la civilisation antique et d'essayer de le renouer au profit de notre nation. Charlemagne, et c'est là ce dont il nous faut lui savoir un gré éternel, Charlemagne, dès le vni" siècle, a tout tenté pour opérer chez nous une renaissance de l'antiquité.
De la première à la dernière heure, ce fut là sa pensée dominante. Tout dans sa politique évolue vers ce but majestueux. A peine affermi sur le trône, s'il s'efforce de gagner l'amitié des principaux souverains du globe, c'est non seulement pour garantir ses frontières et pouvoir refouler jusqu'au Danube les barbares saxons qui s'efforcent de franchir le Rhin, c'est aussi pour emprunter au Midi et à l'Orient leurs arts et leurs sciences.
Dès l'année 777, nous le voyons traiter avec les gouvernements mauresques de Saragosse et de Huesca et, par ces alliances, se ménager le concours des géomètres et des mathématiciens arabes, les plus érudits de cette barbare époque. Dix ans plus tard, il ramène d'Italie des grammairiens, des musiciens,
et pour ses architectes c'est à l'empire de Byzance qu'il les emprunte. Enfin ses relations avec le célèbre calife Aroun-al- Raschid lui valent l'envoi d'armes précieuses, d'étoffes de prix
FIG. 102. — GUERRIER DU I X^ SIÈCLE. (D'aptes la châsse de saint Maurice.)
et de cette clepsydre fameuse dont l'arrivée compta parmi les événements considérables de sa cour'.
Cette horloge, assurément fort primitive comme système, mais damasquinée et d'an mécanisme singulièrement com-