‹ L'art à travers les mœursChapitre 109 sur 171 · Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'architechire, Vlh p · texte numérisé non relu

Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'architechire, Vlh p

2. Pendants ou colliers portés également par les hommes et les femmes.

et de plumes (image de leur légèreté, dit Mézeray), Faites emboîter à Fun d’eux cette salade, qu’Olivier de la Marche estimait cent mille écus d’or; qu’un autre jette sur son cheval cette housse admirable que le comte de Foix abandonna à la ville de Bayonne,

FiG. 140. — LA JUSTICE DE L'EMPEUEUR OTHON,

Le seigneur injustement décapité. — Tableau de Dirck de Harlem.

(Au Musée de Bruxelles.)

pour tailler des robes à la Vierge; qu’un autre encore se coiffe du chapeau d’Amédée VI qui valait plus de 20,000 francs, ou bien de la couronne de Louis IX qui coûta à peu près 3go,ooo livres de notre monnaie ; et au son des trompes, trompettes, tambourins et buisines, que cette troupe débouche sur le parvis Notre- Dame. Le vieux temple, alors dans l’éclat de sa jeunesse, de sa

polychromie et de son or, n’est-il pas l’asile qui convient à un aussi brillant cortège?

Cette époque, en effet, est celle du faste en toutes choses, et le lien qui unit les diverses branches du luxe, si différentes par

La châtelaine prouvant l’innocence de son époux. — Tableau de Dirck de Haarlem,

(Au Musée de Bruxelles.)

leur but, si contraires par le motif qui les inspire, apparaît aux yeux mêmes des contemporains, avec une évidence telle, que les chroniqueurs indignés reprochent aux personnages de leur temps de « s’adorner comme des chapelles », de « se parer comme des temples ».

Rien, en effet, de plus extraordinaire que ce déploiement

de somptuosité dans toutes les branches de l’art, jurant avec la misère qui règne à l’état endémique, avec les famines qui se succèdent, avec l'absence de confort même chez les plus fortunés. Pendant que le peuple meurt littéralement de faim, Philippe III dépense plus de onze cent mille francs pour son sacre, Philippe le Bel plus de quinze cent mille francs, et Louis le Hutin, deux millions. Philippe le Hardi se vante, devant Joinville, que telles pièces brodées de son blason lui ont coûté 800 livres parisis, plus de 5o,ooo francs de notre monnaie, et Joinville le reprend doucement, lui disant qu’il aurait mieux fait d’employer cet argent en aumônes.

Pendant tout ce temps de faste sans frein, on s’éclairait encore, dans les châteaux, avec des torches de bois sec enduit de résine. La chandelle restait à l’éclat de grand luxe. Les cheminées étaient peu répandues, et les tapis si rares que pour garantir du froid les pieds des dîneurs, on étendait de la paille fraîche sous la table. Les fourchettes étaient inconnues, les draps de lit peu communs, et les seules voitures consistaient en chars pesants et cahoteux, mais couverts de peintures et, si l’on devait en croire le Roman de la Rose, montés sur « roes (roues) d’or et de pierres (étoilées) ».

Cette surabondance et cette richesse contrastant avec un dénuement trop réel, cette prolixité d’ornements recouvrant

COSTUME DE CHARLES d’arTOIS COMTE D’eU.

D’après le tombeau de Louis XL (Musée d’artillerie.)

une pauvreté certaine se retrouvent jusque dans la littérature. Dans ces productions singulières qui, suivant une heureuse expression d'un éminent critique, flamboient comme la pierre des monuments^ l'efflorescence de la pensée dramatique est bien plus apparente que réelle. Les mystères voilent leur affabulation naïve et leur trame peu compliquée sous un appareil imposant, qui leur donne la forme d’énormes édifices poétiques, surchargés de détails et d’ornements, se corsant d’anecdotes et de carrousels, comprenant parfois vingt, quarante, cinquante mille vers. De même que le tableau ou le portail de l’église ne se bornent point à nous dire un fait, mais placent simultanément sous nos yeux toute une série d’aventures successives; de même le drame religieux n’est pas la mise à la scène d’un événement isolé. Il se transforme en un poème cyclique comme Vlliade^ VOdyssée, VÉnéide. 11 embrasse toute une période de l’histoire, s’appelle le Vieil Testament, les Actes des apôtres, le Mystère des trois Doms, et prend des proportions inattendues. Le Mystère de la Passion ne compte pas moins de quatre-vingt sept tableaux et plus de quarante mille vers. Il fallait huit jours pleins pour le représenter en entier.

On voit combien tout se tient dans les différents arts de cette époque. Tous les traits caractéristiques, qui se montrent dans l’un d’eux, se retrouvent dans l’autre. L’absence d’unité et de symétrie se voit partout, dans le costume aussi bien que dans l’architecture. La verve moqueuse, mordante, satirique, qui s’en donne à cœur joie dans les gargouilles sculptées, dans les chapiteaux et les bas-reliefs, se fait jour non seulement dans le vêtement, dans l’ameublement, la parure, mais dans la littérature elle-même. Le caractère frondeur, qui fait placer au sculpteur un monarque, un pape, un évêque dans l’enfer au milieu des dissolus, des avares et des homicides, dicte à Messire Jean Petit sa fameuse harangue, où en plein conseil du roi il

déclare qu’il n’est « plus agréable sacrifice que le sang d’un tyran ‘ », et l’absence de pudeur, la grossièreté naïve, l’indécence inconsciente, qui apparaissent dans certains détails de nos édifices, se retrouvent non seulement dans les contes et les fabliaux, dans la poésie des trouvères, mais jusque dans les récits historiques les plus sérieux et les plus graves.

Lorsque le moine anonyme, auteur des Chroniques de France-, retrace le supplice des deux frères Gaultier et Philippe d’Aunoy, amants d’une princesse royale, quand le chanoine Froissart^ nous raconte la mort de Hugues le Dépencier, lorsque tel autre nous décrit un accouchement monstrueux, ils emploient les termes les plus vulgaires et les plus choquants pour nos oreilles.

Ainsi donc, d’un bout à l’autre, cette longue période de notre vie nationale imprime à toutes ses productions des caractères semblables, toutes ses œuvres sont unes, et toutes ses manifestations, naissant de causes identiques, revêtent une même livrée et se présentent sous un même aspect.

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