I. Lamennais, De l’art et ihi beau
journellement dévastés, leurs abbayes pillées, leurs chaumières incendiées, leurs villages rançonnés et leurs villes constamment sur le qui-vive. Chacun est aux aguets, veille sur ses biens, se fortifie et s’enferme chez soi.
Dès qu’une commune s’émancipe, elle s’entoure de murs et de fossés. Le Mans, Cambrai, Saint-Quentin, Laon, Amiens, Beauvais, Soissons, Orléans, Sens, Reims, les unes à main armée et violemment, les autres profitant des querelles des seigneurs et des évêques, secouent le joug et s’érigent en communes. Immédiatement tout est sacrifié pour entourer de murailles protectrices ces villes affranchies; car, mieux que personne, les habitants de ces cités libérées savent qu’une conquête, pour être durable, doit pouvoir être défendue.
Comme conséquence de ces préoccupations maîtresses, chaque seigneurie s’isole, chaque diocèse établit une sorte de cordon sanitaire autour de ses possessions et, dans le domaine de l’art, chaque province forme une école, qui s'efforce de ne rien emprunter à ses voisins, tout en essayant de rayonner au dehors. Suite naturelle de l’état précaire dans lequel tout ce monde se meut, l’incertitude des destinées, la divergence des idées, leurs revirements soudains, se reflètent dans toutes les oeuvres d’art. L’artiste commence, quitte, reprend son œuvre, la change incessamment, la modifie, l’amplifie, la transforme, abandonnant le plan primitif étudié, combiné, voulu, ou ne le suivant qu’autant qu’il se trouve d’accord avec ses idées sans cesse flottantes, et sacrifiant tout, même la symétrie, à ce besoin perpétuel de changement.
Par quel bonheur incomparable son imagination débordante fournit-elle à l’inconstant producteur tant de motifs ingénieux, délicats, élégants? Par quel miracle parvient-il à vêtir son incorrecte pensée de formes si charmantes, à la décorer d’une ornementation si svelte, si gracieuse, qu’on oublie de se froisser
de ce manque de suite dans les idées, de cette dérogation à des règles, que partout autre part nos exigences d’éducation nous feraient considérer comme essentielles? C’est ce qu’il serait assez difficile de dire. Mais cet embarras où nous nous trouvons pour expliquer ce délicat mystère, ne doit-il pas être considéré comme le plus grand éloge qu’on puisse faire de l’art de ce temps?
FIG. 115. — CHASSE DE SAINTE VALÈUE ET DE SAINT MARTIAL. Collection BAsilewski.
Toutefois, avant d’arriver à cette époque définitive où l’œuvre aura revêtu son entier caractère, il nous faut assister à tous les tâtonnements d’un art à son début, au réveil d’une population ouvrant, après une longue nuit, les yeux et les oreilles à un langage qu’elle avait eu le temps de désapprendre, ou, pour mieux parler, à l’initiation d’une race déshéritée,, commençant à comprendre l’admirable éloquence de l’Art, éloquence jusquelà demeurée lettre morte pour elle.
C’est au lendemain des terreurs de l’an looo que l’éclosion se produit. La nation, brusquement rassurée, se sent prise tout à coup d’un élan d’espérance. La reconnaissance trouve également sa place dans les cœurs. Partout on veut attester sa foi par des monuments durables. Aucun sacrifice ne coûte pour remercier le Très-Haut de sa clémence, et les églises se multiplient avec une profusion d’autant plus grande, que la plupart de celles qu’on avait édifiées jusque-là, étant bâties en bois, avaient été dévorées par le feu ou détruites par les envahisseurs.
Aussi ce sont les ordres religieux qui donnent partout le branle. « La pauvreté dans la cellule, la richesse dans le cloître, où se déploient toutes les magnificences, toutes les beautés, toutes les délicatesses de l’art ». Cette formule, donnée de nos jours par Lamennais \ semble avoir été l’un des points de départ de cette efflorescence. Curieux rapprochement, qui assigne le sein d’une collectivité comme lieu de naissance et comme berceau à la manifestation la plus étonnante peut-être de l’individualisme dans les arts !
Mais si le premier cri part d’un couvent, il faut reconnaître que l’élan est partout. En quelques années, dans toutes nos provinces, l’art nouveau apparaît, grandit, se développe, sans cesser de puiser sur son propre fonds, suivant une marche uniforme et tendant vers un même but en prenant des chemins fort divers.
Partout, en effet, où les monuments gallo-romains apparaissent encore, l’œil, qui n’a pas perdu toute habitude de voir, se montre plus sévère, plus exigeant, et sous son contrôle la statuaire se développe plus vite. En Bourgogne, en Champagne, dans la Saintonge, l’Angoumois, le Poitou, il en est ainsi. Dans le Nord, au contraire, en Normandie, en Picardie, sur le Rhin,