LETTRE ORNÉE PROVENANT D’UNE CHARTE DE CHARLES V
dégager complètement des langes de la routine, et de révéler au monde un art neuf, logique, vrai, sincère, inédit.
Par quelle mystérieuse incantation le vieux génie des Gaules arriva-t-il à inventer tout d’une pièce un système de structure libre, étendu, applicable à tous les besoins, répondant à toutes les éventualités, permettant d’employer tous les matériaux et se prêtant à toutes les combinaisons, aux plus ambitieuses comme aux plus modestes? Par quelle surprenante force de déduction le goût français parvint-il à revêtir cette structure d’une ornementation gracieuse, svelte, légère, découlant tout entière de ce même système ? Par quelle admirable puissance logique futon amené à combiner cette décoration de façon à parer les formes générales sans les contrarier jamais? C’est là assurément une question aussi complexe qu’intéressante, mais à laquelle il n’a point encore été répondu d’une façon plausible.
Ainsi, semblable à une fleur fraîche et délicate, poussée sur un champ de bataille, cet art jeune, charmant et robuste qu’on appelle improprement l’art gothique, et que, mieux inspirés, les maîtres de la Renaissance appelaient « l’art français » % éclôt au moment le plus tourmenté de notre histoire. Il s’élève gracieux, libre, au milieu d’un monde troublé, incertain, où tout semble chaque jour être mis en question. Il se dresse radieux comme un symbole, comme l’expression magique d’une aspiration universelle, comme l’idéal de cette société bouleversée^ remuée de fond en comble, et qui, sanglante, morcelée, déchirée, meurtrie, aspire à une existence differente, reconnue désirable par tous.
Aussi il faut voir avec quel enthousiasme cet art est accueilli partout. Au milieu de cette civilisation ébauchée, il retentit comme une joyeuse fanfare. La confusion des idées anciennes s’efface devant la vaillance de ses naissantes aspira-
I. Voir Adolphe Bert}’ : Les grands Architectes français de la Renaissance , pag. 36.
ARCHITECTURE OGIVALE DU XIU^ SIECLE Portail central de Notre-Dame de Pans
tions. Chacun tient à se faire complice de ces artistes généreux qui viennent de trouver en eux la puissance d’exprimer la vitalité de la race, et d’affirmer le génie si longtemps comprimé de la nation.
K IG. J 24. — ARCHITECTUKE CIVILS OGIVALE. Escalier de la maison de Jacques Cœur, à Bourges.
Noblesse, clergé, bourgeoisie prodiguent leur argent, leur influence, leurs trésors, et le peuple ses sueurs et son sang, pour élever des églises, des palais, des hôtels, des châteaux. Les maisons, les édifices publics, les parloirs aux bourgeois se dressent
partout d'après les principes du nouvel art, logiquement fondé sur les lois de l’équilibre, sur la géométrie, sur l’observ^ation des phénomènes naturels. Et cet art captive tous les cœurs, charme tous les yeux, parce que tout en lui est séduisant, parce que tout est sincère, exact, précis, exempt de dissimulation, parce que tout est vrai.
Suivant que l'habitation est de bois, de brique ou de pierre, l'aspect change, en effet, et se modèle sur la nature des matériaux employés. A-t-on besoin de donner, à l’intérieur, du jour et de l’air, de grandes baies s’ouvrent larges et spacieuses; faut-il, au contraire, rendre l’accès difficile, les ouvertures se font rares, longues, étroites. Une grande salle est-elle nécessaire, on l’indique à l’extérieur par une suite d’arcades ou par une galerie vitrée ; les étages sont-ils distribués en petites pièces, les ouvertures sont séparées par des trumeaux. A l’intérieur, les poutres et les solives du plancher demeurent apparentes. Sculptées et moulurées, elles concourent à la décoration de l’appartement. L’entrée de la chambre est subordonnée à son habitation, et la porte est percée dans un endroit où elle ne peut gêner ni la circulation ni le placement des meubles. De même pour les fenêtres. Si les pièces sont hautes et vastes, les ouvertures sont larges et longues; si les pièces sont basses, elles sont étroites et trapues, et disposées de façon à n’incommoder personne. Dans les escaliers, elles ressautent comme les paliers, réglant toujours sur eux la hauteur de leurs appuis. L’escalier, du reste, est le plus souvent relégué au dehors. Dans ce cas, il devient ornement, tout comme la cheminée, dont le tuyau porté en encorbellement est franchement accusé à l’e.xtérieur, et traverse tous les étages pour s’élever jusqu’au faîte de la maison.
En même temps que ces principes, inconnus jusque-là, se révèlent et s’établissent, la main-d’œuvre se perfectionne et atteint une précision antérieurement ignorée. La taille des
pierres, l’ajointement des assises, l’appropriation des matériaux, l’ajustement des charpentes et des ferronneries, permettent aux artistes de réaliser leurs conceptions les plus audacieuses, de donner un corps à leurs rêves les plus éthérés.
FIO. 125. — reliquaire en or du XIIl® SIÈCLE. Collection de M. le baron de Rothschild.
Pendant que le ciseau fouille les cathédrales et les palais, l’orfèvre réalise des merveilles de délicatesse, d’élégance et de grâce. L’armurier martèle ces boucliers, ces hauberts et ces heaumes qui défient les bras les plus vigoureux. L’émailleur marie sur les métaux les couleurs éclatantes et variées de sa magique palette. L’ivoire, sous l’échoppe et la pointe du graveur,
se transforme en retables minuscules d’une finesse incroyable, et d’immenses verrières, tamisant les rayons du soleil, viennent ajouter quelques pages émues à ce grand livre de pierre dont elles complètent la décoration.
C’est l’époque des chefs-d’œuvre anonymes. C’est la période d’enfantement de ces belles statues dont, en dépit de l’antiquité et du classicisme, la vue nous émeut encore si fortement. En moins d’un siècle, le goût s’est formé, l’œil de l’artiste s’est ouvert, son cerveau a compris. La nature est désormais son maître. 11 la contemple avec amour et l’interprète avec respect. Son faire en même temps est devenu large, simple, insaisissable comme aux grandes époques. Ses moyens se font sobres, les détails inutiles sont sacrifiés, et le travail, d’une main à la fois souple et ferme, conserve aux corps ses proportions et aux traits leur idéale pureté.
Les personnages, qui s’alignent en longues théories ou qu’abrite l’arcature des niches trilobées, ne sont plus, en effet, des monstres maladifs et disproportionnés. Ce sont des êtres humains, encore naïfs il est vrai, mais charmants, gracieux, et nous parlant au cœur par leur naïveté. Le corps, qui a repris sa hauteur normale de sept têtes et demie à huit têtes de longueur, est ainsi revenu aux belles proportions de la statuaire grecque. La grandeur de l’œil, par contre, a suivi la marche inverse. A mesure que la tête s’amincissait et que le corps se développait, l’œil a diminué de volume. Dans les sculptures du portail royal de Chartres, il répondait encore à la cinquième partie de la longueur faciale, dans celles de Reims ou du portail de Notre-Dame de Paris, comme dans la tête du Christ d’Amiens, il n’est plus que le sixième. Ce sont les proportions de l’Hercule Farnése.
Ajoutez que la statuaire ne se contente pas d’être un art élevé et correct. Comme l’architecture, elle se révèle aussi avec
iQi («Bni)S'dftttacjiî)Out>traqjj{i^oxratT?îwpout* iiourmtt que fetKeulnir '^OTmoxtSiittoîcr)!^ EbntrTofmfoner^i&cploaonv^îrcp^ampfoin
En mémoire de la bataille de Bouvines.
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toutes les qualités d’un art original, éminemment français, et qui ne doit rien à l’étranger, pas plus à Rome qu’à Byzance.
En renonçant à la routine, en sortant des chemins battus, pour demander uniquement à l’étude de la nature son inspiration et ses exemples, l’artiste a conquis ce charme qui s’attache à toutes les productions vraies, loyales et sincères. Ses ouvrages sont remarquables non seulement par la pureté des traits et la vérité des formes, mais encore par l’expression des visages, la convenance des attitudes, la noblesse des poses, la justesse des inflexions et par le sentiment profond qui se dégage de tout leur être.
Cette période majestueuse et sereine, si fertile en chefsd’œuvre et cependant si longtemps méconnue, dura quatre-vingts ans à peine. Elle atteignit son apogée sous le règne de Philippe- Auguste, se prolongea jusque sous le règne de son petit-fils, jusqu’au temps de saint Louis. Les cathédrales de Chartres, de Reims, d’Amiens, de Paris sont là pour attester l’éclat et la puissance de l’art à cette époque, et les sculptures magnifiques qui ornent ces chefs-d’œuvre inoubliables ont pu justifier, par leur ampleur et par leur caractère, cette parole d’un écrivain compétent entre tous ; « Nicolas et Jean de Pise n’ont rien fait de plus beau h »
Mais il n’est rien d’éternel en ce monde. La marche de l’art est toujours rapide. L’architecture ogivale, encore pleine de force et de grandeur sous le règne de saint Louis, commence à décliner dans la seconde moitié du xiiP siècle: sans perdre rien de sa force et de sa grâce, elle abdique cependant le cachet individuel qui caractérisait les édifices de son beau temps. Les types se constituent; l’originalité se perd; « tout se prévoit, une forme en amène infailliblement une autre. Le raisonnement remplace