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LA CENTAURESSE

par A. Rodin [Cliché Btillo^)

spectateurs. Et cependant, loin de Tencercler dans des limites étroites, ils lui donnent de l'élan pour vagabonder à sa fantaisie. Or c'est là, selon moi, le rôle de l'art. Les formes qu'il crée ne 'doivent

fournir à l'émotion qu'un prétexte à se développer indéfiniment.

A ce moment, j'étais devant un groupe de marbre qui représentait Pygmalion et sa statue. Le sculpteur antique enlaçait passionnément son œuvre qui s'animait sous son étreinte.

Et tout à coup ^odin :

— Je vais vous surprendre. 11 faut que je vous montre la première ébauche de cette composition.

Là-dessus, il me conduisit vers un moulage de plâtre.

Surpris, je le fus en effet. L'œuvre qu'il me faisait voir n'avait aucun rapport avec la fable de "pygmalion. C'était un faune cornu et velu qui enserrait fougueusement une nymphe pantelante. Les lignes générales étaient à peu près les mêmes, mais le sujet était très différent.

l\odin semblait s'amuser de mon étonnement silencieux.

Cette révélation était pour moi quelque peu déconcertante ; car, contrairement à tout ce que je venais de voir et d'entendre, mon hôte me prouvait

LE FAUNE ET LA NYMPHE, par A. RoJin [Cliché Bullo^).

ainsi Vindifférence que, dans certains cas, il témoignait pour le sujet traité...

Il me regardait d'un air presque narquois.

— En somme, me dit-il, l'on ne doit pas attribuer trop d'importance aux thèmes que l'on interprète. Sans doute, ils ont leur prix et contribuent à charmer le public ; mais le principal souci de l'artiste doit être de façonner des musculatures vivantes. Le reste importe peu.

Puis, tout à coup, comme s'il devinait mon désarroi :

— Ne croyez pas, mon cher Gsell, que mes dernières paroles contredisent celles que j'ai prononcées auparavant.

Si je juge qu'un statuaire peut se borner à représenter de la chair qui palpite, sans se préoccuper d'aucun sujet, cela ne signifie pas que j'exclue la pensée de son travail; si je déclare qu'il peut se passer de chercher des symboles, cela ne signifie pas que je sois partisan d'un art dépourvu de sens spirituel.

Mais, à vrai dire, tout est idée, tout est symbole.

Ainsi, les formes et les attitudes d'un être humain

révèlent nécessairement les émotions de son âme. Le corps exprime toujours lesprit dont il est l'enveloppe. Et pour qui sait voir, la nudité offre la signification la plus riche. Dans le rvthme majestueux des contours, un grand sculpteur, un Phidias reconnaît la sereine harmonie répandue sur toute la Nature par la Sagesse divine ; un simple torse, calme, bien équilibré, radieux de force et de grâce, peut le faire songer à la toute-puissante raison qui gouverne le monde.

Un beau paysage ne touche pas seulement par les sensations plus ou moins agréables qu'il procure, mais surtout par les idées qu'il éveille. Les lignes et les couleurs qu'on y observe n'émeuvent point en elles-mêmes, mais par le sens profond qu'on y attache. Dans la silhouette des arbres, dans la découpure d'un horizon, les grands paysagistes, les Ruvsdaël, les Cuyp, les Corot, les Théodore Rousseau entrevoient des pensées souriantes ou graves, hardies ou découragées^ paisibles ou angoissantes, qui s'accordent avec la disposition de leur esprit.

C'est que l'artiste, qui déborde de sentiment, ne peut rien imaginer qui n'en soit doué comme luimême. Dans toute la Nature, il soupçonne une

grande conscience semblable à la sienne. Il n'est pas un organisme vivant, pas un objet inerte, pas un nuage au ciel, pas une pousse verdoyante dans

PAYSAGE D'ITALIE, par Corot (Louvre, Cliché Giraudon).

la prairie qui ne lui confie le secret d\m pouvoir immense caché sous toutes choses.

Regardez les chefs-d'œuvre de Fart. Toute leur beauté vient de la pensée, de l'intention que leurs auteurs ont cru deviner dans l'Univers.

Pourquoi nos cathédrales gothiques sont-elles si belles ? C'est que dans toutes les représentations de la vie, dans les images humaines qui ornent leurs portails et jusque dans les crosses de plantes qui fleurissent leurs chapiteaux, l'on découvre la marque de l'amour céleste. Partout nos doux imagiers du Moyen Age ont vu resplendir l'infinie bonté. Et, dans leur naïveté charmante, ils ont projeté un reflet de bienveillance jusque sur le visage de leurs démons, auxquels ils ont prêté une malice aimable et comme un air de parenté avec les anges.

Voyez n'importe quel tableau de maître, un Titien, un Rembrandt, par exemple.

Chez tous les seigneurs du Titien, on remarque l'énergie hautaine qui, sans aucun doute, l'animait lui-même. Ses opulentes femmes nues se laissent adorer comme des divinités sûres de leur domination. Ses paysages, que décorent des arbres majestueux et qu'empourprent de triomphants couchers de soleil, ne sont pas moins altiers que ses personnages. Sur toute la création, il a fait régner l'orgueil aristocratique : ce fut la constante pensée de son génie.

Une autre sorte de fierté éclaire le masque ridé et boucané des vieux artisans que peignit Rem-

LAURA DIANTI, par Titien {Louvre. Cliché Giraudon)

brandt ; ennoblit ses soupentes enfumées et ses petites fenêtres à culs de bouteille ; illumine de subites embellies ses paysages rustiques et plats; magnifie les toits de chaume que son burin prit tant de plaisir à caresser sur le cuivre. C'est la belle vaillance des êtres modestes, la sainteté des choses vulgaires, mais pieusement aimées, la grandeur de l'humilité qui accepte et remplit dignement son destin.

Et si vivace, si profonde est la pensée des grands artistes, qu'elle se montre en dehors de tout sujet. Elle n'a pas même besoin d'une figure entière pour s'exprimer. Prenez n'importe quel fragment de chefd'œuvre, vous y reconnaîtrez l'àme de l'auteur. Comparez, si vous voulez, des mains dans deux

VIEILLARD, par Rembrandt.

portraits brossés par le Titien et par Rembrandt. La main du Titien sera dominatrice; celle de Rembrandt sera modeste et courageuse. Dans ces étroits morceaux de peinture, tient tout Fidéal de ces maîtres.

J'écoutais passionnément cette belle profession de foi sur la spiritualité de l'art. Mais, depuis un moment, une objection me venait aux lèvres :

— Maître, dis-je, personne ne doute que les tableaux et les sculptures ne puissent suggérer à ceux qui les regardent les idées les plus profondes ; mais

beaucoup de sceptiques prétendent que les peintres et les statuaires n'eurent jamais ces idées et que c'est nousmêmes qui les mettons dans leurs œuvres. Ils croient que les artistes sont de purs instinctifs,

MAJX DE BRONZE, par A. Rodin [Cliché Druet).

semblables à la Sibylle qui, sur son trépied, rendait les oracles du dieu, mais sans savoir ellemême ce qu'elle prophétisait.

Uos paroles prouvent claire- ^ ment que chez \ vous, du moins, la main est sans cesse guidée par l'esprit ; mais en est-il de même chez tous les maîtres ? Ont-ils toujours pensé en travaillant ? Ontils toujours eu la notion nette de ce que leurs admirateurs découvriraient en eux ?

MAIN DE BRONZE, par A. Rodin {Cliché Druel).

— Entendons-nous ! fit Rodin en riant : il est certains admirateurs à la cervelle compliquée qui prêtent aux artistes des intentions tout à fait inattendues. De ceux-là, ne tenons pas compte.

Mais soyez convaincu que les maîtres ont toujours pleine conscience de ce qu'ils font.

Et hochant la tête :

— En vérité, si les sceptiques dont vous parlez savaient quelle énergie il faut parfois à l'artiste pour traduire bien faiblement ce qu'il pense et ce qu'il sent avec la plus grande force, ils ne douteraient certainement pas que ce qui apparaît lumineusement dans une peinture ou dans une sculpture n'ait été voulu.

Quelques instants après, il reprit :

— En somme, les plus purs chefs-d'œuvre sont ceux OLi l'on ne trouve plus aucun déchet inexpressif de formes, de lignes et de couleurs, mais où tout, absolument tout se résout en pensée et en âme.

Et il se peut bien que, quand les maîtres animent la Nature de leur idéal, ils s'illusionnent.

11 se peut qu'elle soit gouvernée par une Force indifférente ou par une Volonté dont notre intelligence est incapable de pénétrer les desseins.

Du moins, l'artiste, en représentant l'Univers tel

qu'il l'imagine, formule ses propres rêves. A propos de la Nature, c'est son âme qu'il célèbre.

Et ainsi il enrichit l'àme de l'humanité.

Car, en teintant de son esprit le monde matériel, il révèle à ses contemporains extasiés mille nuances de sentiment. Il leur fait découvrir en eux-mêmes des richesses jusqu'alors inconnues. 11 leur donne des raisons nouvelles d'aimer la vie, de nouvelles clartés intérieures pour se conduire.

Il est, comme le disait Dante de Virgile, leur guide, leur seigneur et leur maître.

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