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LA VICTOIRE DE SAMOTIIKACE

{Louvre, Cliché Giraudon.)

La beauté que concevaient les Grecs était l'Ordre rêvé par l'intelligence; mais aussi ne s'adressait-elle qu'aux cerveaux très cultivés : elle dédaignait les âmes humbles : elle n'avait nul attendrissement pour la bonne volonté des êtres frustes et ne savait point qu'il y a dans chaque cœur un rayon du ciel.

Elle était tyrannique pour tout ce qui n'était pas capable de haute pensée ; elle inspirait à Aristote l'apologie de Tesclavage ; elle n'admettait que la perfection des formes et elle ignorait que l'expression d'une créature disgraciée peut être sublime : elle faisait jeter cruellement dans un gouffre les enfants contrefaits.

Cet ordre même, pour lequel s'exaltaient les philosophes, offrait quelque chose de trop arrêté. Ils l'avaient imaginé selon leurs désirs et non tel qu'il existe dans le vaste Univers. Ils l'avaient arrangé selon leur géométrie humaine. Ils se figuraient le monde limité par une grande sphère de cristal : ils avaient peur de l'indéfini. Ils avaient peur aussi du progrès. Suivant eux, la création n'avait jamais été si belle qu'à son aurore, quand rien ne troublait encore l'équilibre primitif. Depuis, tout n'avait fait qu'empirer : un peu plus de confu-

sion s'introduisait chaque jour dansl'ordre universel. Cage d'or que nous entrevoyons à l'horizon de l'avenir, ils le plaçaient loin derrière eux dans le recul des temps.

Ainsi leur passion pour le bel ordre les trompait. L'ordre sans doute règne dans l'immense nature ; mais il est bien plus complexe que l'homme par les premiers efforts de sa raison ne pouvait se le représenter ; il est d'ailleurs éternellement changeant.

Pourtant jamais la statuaire ne fut plus radieuse que lorsqu'elle s'inspira de cet ordre étroit. C'est que cette calme beauté pouvait s'exprimer tout entière dans la sérénité des marbres diaphanes : c'est qu'il y avait accord partait de la pensée et de la matière qu'elle animait. L'esprit moderne, au contraire, bouleverse et brise toutes les formes dans lesquelles il s'incarne.

Non, jamais nul artiste ne surpassera Phidias. Car le progrès existe dans le monde, mais non dans l'art. Le plus grand des sculpteurs qui parurent dans le temps oi^i tout le rêve humain pouvait s'enclore dans le fronton d'un temple restera à jamais inégalé.

Nous nous rendîmes ensuite dans la salle de Michel- Ange.

^our y accéder, nous traversâmes celle de Jean Goujon et de Germain Pilon.

— Vos grands frères, dis- je à l^din.

— Je le voudrais bien, fit-il avec un soupir.

Nous étions maintenant devant les Captifs de ^uonarotti.

Nous regardâmes d'abord celui de droite, qui se présente de profil.

— Voyez ! deux grandes directions seulement. Les jambes, de notre côté, le torse, du côté opposé. Cela donne à l'attitude une force extrême. Point de balancement de niveaux. C'est la hanche droite qui est la plus élevée et c'est également l'épaule droite qui est au niveau le plus haut. Le mouvement en acquiert plus d'ampleur. Observons l'aplomb. Il tombe non plus sur un pied, mais entre les deux : ainsi les deux jambes à la fois portent le torse et semblent accomplir un effort.

Considérons, enfin, l'aspect général. C'est celui d'une console : les jambes ployées font^ en effet,

une saillie en avant et le thorax rentré forme un creux.

C'est la confirmation de ce que je vous montrai dans mon atelier sur mon ébauche d'argile.

T^uis se tournant vers l'autre Captif :

— La forme de console est ici dessinée non point par le retrait de la poitrine, mais par le coude levé qui vient surplomber en avant.

Cette silhouette si particulière est, je vous l'ai déjà dit, celle de toute la statuaire du

UN CAPTIF, par Michel- Ange.

{Louvre, Cliché Giraudon.

moyen âge.

La console, c'est la Vierge assise qui s'incline vers son enfant. C'est

le Christ cloué sur la croix, les jambes fléchissantes, le torse penché vers les hommes que son supplice doit racheter. C'est la Mater dolorosa qui se courbe sur le cadavre de son fils.

Michel-Ange, encore une fois, n'est que le dernier et le plus grand des gothiques.

Retour de l'àme sur elle-même, souffrance, dégoût de la vie, lutte contre les chaînes de la matière, tels sont les éléments de son inspiration.

Ces Captifs sont retenus par des liens si faibles qu'il semble facile de les rompre. Mais le sculpteur a voulu montrer que leur détention est surtout morale. Car, bien qu'il ait représenté dans ces figures les provinces conquises par le pape Jules II, il leur a donné une valeur symbolique. Chacun de ses prisonniers est l'àme humaine qui voudrait faire éclater la chape de son enveloppe corporelle afin de posséder la liberté sans limites.

Regardez le Captif de droite. Il a le masque de Beethoven. Michel-Ange a deviné les traits du plus douloureux des grands musiciens.

Qu'il ait été lui-même affreusement torturé par la mélancolie, c'est ce que prouve toute son existence.

« Pourquoi espère-t-on plus de vie et de plaisir, « dit-il dans un de ses beaux sonnets. La joie « terrestre nous nuit d'autant plus qu'elle nous sé- « duit davantage. »

Et, dans une autre pièce de vers :

« Celui-là jouit du meilleur sort, dont la mort suit « de près la naissance. »

Toutes les statues qu'il fit sont d'une contrainte si angoissée qu'elles paraissent vouloir se rompre elles-mêmes. Toutes semblent près de céder à la pression trop forte du désespoir qui les habite. Quand Buonarotti fut devenu vieux, il lui arriva de les briser réellement. L'art ne le contentait plus. 11 voulait l'infmi.

« Ni la peinture, ni la sculpture, écrivait-il, ne « charmeront plus l'âme tournée vers cet amour divin « qui ouvrit ses bras sur la croix pour nous rece- « voir. »

Ce sont exactement les paroles du grand mvstique qui composa V Imitation de Jésus-Christ :

« La souveraine sagesse est de tendre au royaume « du ciel par le mépris du monde.

« Vanité de s'attacher à ce qui passe si vite et

« de ne pas se hâter vers la joie qui ne finit point. »

1\odin ouvrit alors une parenthèse au milieu de ses pensées :

— Je me rappelle qu'étant dans le Dôme de Florence, je regardai avec une profonde émotion la Pieta de Michel-Ange. Ce chef-d'œuvre, qui d'ordinaire est dans l'ombre, était à ce moment éclairé par un grand tlambeau d'argent. Et un jeune enfant de chœur d'une beauté parfaite, s'approchant du flambeau qui était de la même taille que lui, le tira vers sa bouche et en souffla la flamme.

Alors je ne vis plus la merveilleuse sculpture. Et cet enfant me parut figurer le génie de la Mort qui éteint la Vie. J'ai gardé précieusement cette forte image dans mon cœur.

LA PIETA, de Michel-Ange.

// reprit :

— S'il m'est permis de parler un peu de moi, je vous dirai quej'ai oscillé, ma vie durant, entre les deux grandes tendances de la statuaire, entre la conception de Phidias et celle de Michel-Ange.

Je suis parti de l'Antique ; mais lorsque j'allai en Italie, je me suis épris soudain du grand maître florentin, et mes œuvres se sont certainement ressenties de cette passion.

Depuis, surtout dans les derniers temps, je suis revenu à l'Antique.

Les thèmes favoris de Michel-Ange, la profondeur de l'àme humaine, la sainteté de l'effort et de la souffrance sont d'une austère grandeur.

Mais je n'approuve pas son mépris de la vie.

L'activité terrestre, si imparfaite qu'elle soit, est encore belle et bonne.

Aimons la vie pour l'effort même qu'on y peut déployer.

Pour moi, j'essaie de rendre sans cesse plus calme ma vision de la nature. C'est vers la sérénité que nous devons tendre. Il restera toujours en nous assez de l'anxiété chrétienne devant le mystère.

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