Op. cit. y p
IDEALISME ET POSITIVISME EN CHINE li
une antithèse du Bouddha. La vie compte, et il n'y a même que la vie qui compte. Non une vie de choix, confinée dans les plus rares élégances de l'esprit, isolée sur les hauteurs de la spéculation métaphysique, mais la vie de tous les jours, avec ses chagrins et ses joies, avec ses vertus moyennes et ses devoirs, notre vie sur cette terre, et non ailleurs, dans ses rapports avec le prochain, avec la communauté tout entière. Les dieux sont loin, l'existence est courte, tâchons d'en faire quelque chose de solide et de sain, d'harmonieux surtout. L'homme est à lui-même son propre but, non dans un isolement égoïste et sauvage, non a l'unique », mais l'homme social, membre d'une famille, respectueux des ancêtres, dont le culte lui incombe comme un devoir primordial. Malgré l'abîme qui sépare la sagesse chinoise de la pensée indienne, une vertu leur est commune à toutes deux, une pitié tendre. La pitié bouddhique vient de plus haut, elle prend sa source dans la doctrine de la réincarnation et dans son respect pour toute créature vivante. La pitié de Confucius, sans fondement métaphysique, *est peut-être plus active, plus gaie : il y entre surtout de l'indulgence et du bon sens.
Si l'on réfléchit qu'un souci social est à l'origine de la philosophie chinoise, on comprendra sans peine que la musique devait être, comme propagatrice de concorde et d'harmonie, l'art confucéen entre tous. Sans doute les lettrés confucianistes estimaient la peinture, car elle permet de propager de beaux exemples et, par
des tableaux de morale en action, de faire chérir la vertu. Mais la musique va plus loin, elle est plus directe, elle s'insinue droit au cœur.
Confucius entreprit un long et pénible voyage pour aller recueillir au pavs de Tshi des chants anciens d'une incomparable douceur. Mais l'avenir que la philosophie de l'époque Tcheou assurait à la culture musicale, Tessence de la doctrine le garantissait-elle aux arts plastiques? Oui, mais presque exclusivement dans le sens décoratif. Le Confucianisme nous aide à distinguer les arts qui ornent la vie et les arts qui isolent de la vie. L'art bouddhique est un raccourci de rinfinité. L'art confucéen est une parure de Fexistence quotidienne. L'ampleur de l'architecture des Han, le luxe des étoffes et, plus tard encore, la musicalité de la céramique en sont la preuve et nous transmettent avec fidélité ce rêve d'harmonie purement humaine et terrestre.
Le Confucianisme a joué un rôle trop considérable dans l'histoire morale et politique de la Chine pour qu'on ne le définisse pas d'abord comme accent essentiel de cette civilisation. Mais l'époque Tcheou avait vu se dessiner, au cours du vf siècle, un autre courant dépensée religieuse, beaucoup plus ouvert à l'idéalité, beaucoup plus favorable, en un sens, à l'expansion ultérieure du Bouddhisme. 11 prit naissance et se propagea dans la Chine du sud, sous l'impulsion du philosophe Lao-tseu (580-530) .
Dans l'histoire politique comme dans l'histoire de
Fart, il est indispensable de se rappeler que la Chine n'est pas une, mais double, et que la Chine du sud \ le pays du Fleuve Bleu, est profondément distincte de la Chine du nord, le pays du Fleuve Jaune. La Chine du sud, impénétrablement forestière et marécageuse aux hautes époques, abritait dans ses montagnes une race indépendante, contemplative et mélancolique, dont les gentilshommes Tcheou tournaient en dérision les manières rustiques et le rude parler. Mais les paysages pittoresques, verdoyants et brumeux du Yang-tseukyang avaient formé et allaient inspirer la sensibilité de ces montagnards. C'est laque l'Ovide chinois, Khyu Yuen, banni par son prince, le roi de Tchhou, exhala, dans des élégies d'un accent plus profond et plus poignant que les vers élégants du poète latin, la tristesse passionnée d'une grande âme, ivre de regrets, de nature, de solitude et de liberté.
Lao-tseu est un inspiré des mêmes lieux. Pour comprendre sa pensée il faut écarter un réseau de croyances animistes et de vieux rites populaires, où la magie joue un grand rôle et qui défigurent aujourd'hui la religion taoïste ^ Elle est avant tout fondée sur l'individualisme, elle limite, elle réduit au minimum les droits de l'état. Elle impose une morale ascétique,
4. Je désigne sous ce nom la région que les historiens chinois appellent ainsi, en réalité l'actuelle Chine centrale. D'autre part, il y a lieu de retenir que les termes : peinture du sud, peinture du nord, ont fini par s'appliquer à des manières plutôt qu'à des écoles proprement dites.