‹ L'art chrétienChapitre 50 sur 442 · METIERS · texte numérisé non relu

METIERS

tiqiu' du temps, on cherchait à représenter clans son ensemble l'œuvre du salut dont l'édification a été confiée à l'Eglise. Une jolie peinture des catacombes de Naples interprète une des visions qui se trouvedansle livre du Pasteur d'Hermas, si

répandu parmi les chrétiens au n" siéele. Trois jeunes vierges, vêtues de la tunique talaire et les bras nus. s'occupent à la eonstruetion d'un édifice dont on aperçoit une tour crénelée : c'est l'édifice des temps futurs et, d'après le texte du Pasteur, les pierres mal équarries. laissées de côté, représentent les riches, qui ne peuvent servir à 1 œuvre du salut tant qu'ils sont embarrassés de leurs richesses1.

Enfin, nous lavons vu en étudiant les représentations dorantes, les portraits des simples fidèles ornent parfois leurs sépultures. C'est ainsi que sur une tombe du u" siéele au cimetière de Sainte-Agnès se trouve un curieux médaillon fait de pâte d'émaux et de lamelles d'os coloriés représentant une défunte, Ulpia Sirica2. Ce qui est nouveau et original, c'est la figuration des divers métiers exercés par ceux qui s'étaient convertis au christianisme. Le travail manuel méprisé des païens apparaît ici comme un titre d'honneur : certaines peintures des catacombes romaines attestent en outre l'importance que les corporations d'ouvriers libres prenaient dans la société romaine. C est ainsi que des tombes appartenant sans doute à des membres de la corporation des boulangers (collegium pislorum) nous montrent les diverses opérations auxquelles donnait lieu l'administration de l'annone : le déchargement du blé, la distribution gratuite (largitio frumentaria) et les portraits de plusieurs boulangers '. Sur une peinture du cimetière de Pontien on voit un marinier du Tibre dirigeant une barque chargée d'amphores1. Le travail des champs est représenté par un paysan semant du grain, gravé sur un marbre. Il n'est pas jusqu'aux humbles et utiles auxiliaires quêtaient les fossoveurs dont on ne possède plusieurs effigies, accompagnées de leurs instruments de travail'. Ces représentations sont aussi le point de départ d'une tradition qui devait survivre dans l'art chrétien.

Ainsi les premiers chrétiens ont d'abord demandé aux artistes des symboles ou des compositions qui fussent capables d'exprimer l'espérance invincible qu ils

1. Venturi. Storia delVarte ital, I. i. Diet. Archéol. chrét., II. 2027, Bg. 2048. 2 Dict. Archéol. chét., I. 943, Bg. 232. 3. Rômische Quartalschrift, 1887, t. I. pi. MIL 4 Wilpert. PI. CLXXin 5. Diet Archéol chrét., I. 1027. Bg. 246.

6 Le fossor Diogenes, cimetière de Domitilla. Pératé. Archéol. chrét.. p. 23. Cf. Dicl Archéol. chrét., I- 2963, Bg. 1012 et V, 2065-2092.

ta m > <

avaient fondée sur la parole du Christ. L'art chrétien des premiers siècles est donc avant tout un acte de foi; il est la plus belle manifestation de la ferveur dont l'annonce de la bonne nouvelle avait rempli les déshérités du monde antique. Ce n"est pas l'art d'une société vieillie et décadente : tout, au contraire, y respire la jeunesse et la fraîcheur; tout y parle d'espérance et de renouveau. Dans les siècles qui suivront, l'art chrétien deviendra plus savant : jamais il ne retrouvera la sincérité et l'élan de loi qu'il eut à ses origines.

Toutes ces fresques qui se déroulent sur les murs et aux voûtes des chambres funéraires, toutes ces épitaphes gravées, accompagnées de représentations naïves. ne sont pour ainsi dire qu'une prière continuelle par laquelle la communauté des fidèles cherche à assurer le salut éternel de ses frères défunts. L'ascension de l'âme vers le Christ, tel est, nous l'avons vu. le motif habituel qui se cache sous les symboles ou les représentations figurées. Les tableaux qui ornent les cimetières ne sont qu une traduction matérielle des prières liturgiques. Si l'on veut trouver des précédents, c'est dans les tombes égyptiennes qu'il faut aller les chercher. L'Egypte avait connu, elle aussi, un art funéraire qui s'essayait à figurer la destinée de l'âme dans l'autre monde; l'illustration du « Livre des Morts », en particulier, présente de curieuses analogies avec 1 art funéraire des catacombes.

Les liturgies funéraires ne sont cependant pas l'unique source qui ait inspiré l'art chrétien. On peut saisir, nous 1 avons vu, dès les premiers siècles, des rapports intimes entre l'art et la littérature ecclésiastique. Nous avons déjà signalé l'influence de livres comme le Pasteur d'Hermas. Il est possible aussi que la diffusion de l'Evangile de saint Jean, connu à Rome dès la fin du Ier siècle, ait contribué à développer le symbolisme des poissons et du pain1. Enfin Ton peut induire de la véhémence avec laquelle Tertullien s'élève contre la représentation du Bon Pasteur2, que cette image si populaire était le symbole de la miséricorde pour les pécheurs que refusaient d'admettre les rigoureux montanistes. Une doctrine théologique se dissimulait donc déjà sous certaines figures, et plus lard cette tendance dogmatique devait triompher dans l'art chrétien.

Mais si l'inspiration est originale et profondément religieuse, les modèles dont s'est servi la nouvelle école ne lui appartiennent pas en propre. La question ne fait aucun doute pour les motifs païens et mythologiques qui ont été transformés en symboles chrétiens, mais il est facile de montrer qu il en est de même des figures et des scènes qui semblent avoir un sens particulièrement chrétien. Toutes ont été empruntées à cet art hellénistique, né en Orient après l'expédition d'Alexandre et devenu, grâce aux conquêtes romaines, l'art international répandu

1 Lamberton. Thèmes fiom's John's Gospel in early Roman Catacomb Painting. Princeton University press, 1911.

2. Tertull. De pudicit, ~. — Voy. Guigneheit. Terlullien, Paris. 1901, 4Ô7

50 LKS MODELES HELLÉNISTIQUES

dans le monde entier, depuis les pays neufs d Occident comme la Gaule ei la Bretagne jusqu'au lointain royaume du Gandhara. C'est de cet art cosmopolite, assez varié dans ses motifs, assez abstrait dans son style pour s'adapter à toutes les croyances et à toutes les cultures, que relève l'art chrétien à ses origines. A l'époque impériale l'art hellénistique, passé au service de la soeiété romaine, commençait à perdre sa puissance d'invention et à remplacer 1 étude de la nature et du modèle vivant par la copie répétée sans cesse des chefs-d'œuvre. Le développement île 1 art chrétien est justement un exemple éclatant de cette mode de plagiat et Ton peut retrouver dans les œuvres antiques la plupart des modèles qui servirent à créer ses motifs.

C'est ainsi que la figure du Christ, telle qu elle apparaît au cimetière de Prétextai et telle qu'elle se transmettra aux âges suivants, est directement inspirée du type de l'orateur, devenu banal dans l'art antique et dont la statue de Sophocle du Latran et 1 Eschine du musée de Naples sont les exemples les plus célèbres. Sur toutes ces œuvres on trouve une ressemblance d attitude qui ne peut être l'effet du hasard : le bras droit enroulé dans les plis de 1 himation avec la main posée sur la poitrine, le bras gauche rejeté en arrière et appuyé à la hanche, tout le corps portant sur la jambe gauche et légèrement renversé, la physionomie grave et méditative qui force 1 attention des auditeurs, tels sont les traits qui distinguent le type abstrait du philosophe ou du docteur (fig. 18 et 19). Les chrétiens adoptent cette figure presque au moment même où d autres artistes helléniques au service des rois indo-grecs du Gandhara représentaient sous le même costume et avec la même attitude le fondateur du bouddhisme1. La ressemblance étrange que Ton a constatée entre les premières statues du Bouddha et les plus anciennes représentations du Christ s explique fort bien par le modèle commun dont elles dérivent. L'art hellénistique de cette époque était devenu en quelque sorte une langue si abstraite qu'elle se prétait à l'expression des pensées les plus diverses et convenait aux races et aux religions les plus éloignées.

Le prototype de la Madone tenant l'Enfant. lésus sur ses genoux a la même origine. Au cours des fouilles de Véies.en Etrurie. on a trouvé la statuette enterre cuite d'une déesse assise sur un trône à haut dossier et maintenant des deux mains un enfant sur ses genoux". On peut en rapprocher plusieurs œuvres gallo-romaines3 et la peinture de l'hypogée de Palmyre datée de 259 et montrant une femme voilée tenant un enfant dans sesbras \ Nombreuses sont ces préfigurations païennes de la Madone

1. Drouin. Renne de numismatique. 11)01, p. 157-159. — Graeven. Oriens christianus, I, 1CÔ.

2. Alli délia R Accademia dei Lincei. Nolizie e Scavi. 1923, p. lGlî et pi. III, 4.

3. Espéra n die u. Recueil général des bas reliefs de la Gaule romaine, t. VI. n'J 46G8 (jeune femme de profil assise et tenant un enfant sur ses genoux, musée de Bar-le-Duc). Plusieurs statuettes gallo-romaines montrent des déesses allaitant un ou plusieifrs enfants. — Voir J.C lément. La représentation delà Madone à travers les âges, Moulins, 1908. p. 12-13.

Page 1