L'art chrétien primitif
Caractères de la mosaïque antique. La mosaïque chrétienne et les nécessités de la décoration. L'abside de Sainte-Constance et le style pittoresque. Le symbolisme triomphal et les cycles historiques. L'âge d'or de la mosaïque romaine : Sainte-Pudentienne. Les Saints-Cosme et Damien. Le byzantinisme à Rome. Décadence de la mosaïque romaine du vue au ix^ siècle.
La mosaïque antique. Les basiliques romaines doivent leur principal intérêt à leur décoration intérieure, à ces belles mosaïques dans lesquelles l'art chrétien, sans cesser d'être antique, c'est-à-dire de rester fidèle à l'idéal esthétique de la Grèce et de Rome, fit preuve d'une véritable originalité, accompHssant des œuvres où l'intelligence, cette fois, avait plus de part que les souvenirs.
Non qu'il eût inventé, au sens propre du mot. L'art de composer dans un lit de ciment, au moyen de petits cubes de marbre, de verre ou d'émaux de différentes couleurs, des sujets de décoration, était connu depuis l'antiquité lointaine; et pour ce qui concerne l'habileté technique, la science de préparer les pierres, de fondre les pâtes vitreuses et de leur donner les teintes les plus diverses, l'art d'assembler ces matériaux et d'obtenir avec eux la beauté du dessin et de la couleur, la richesse des ornements, on ne pouvait rien ajouter aux merveilles exécutées par les mosaïstes d'Alexandrie,
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de Pompéï et de Rome. Mais les anciens avaient surtout employé la mosaïque comme pavement. Sur les parois intérieures des habitations, elle ne jouait qu'un rôle minime, et toujours à la façon d'un tableau encastré dans le stuc des murailles. Quelle conception autrement grandiose de vouloir en faire le revêtement des absides et des murs latéraux dans les vastes basiliques !
De plus, les artistes hellénistiques et romains en étaient venus, à force d'être habiles et parce que le luxe domestique est souvent l'ennemi du goût, à considérer la mosaïque non comme un art régi par des lois particulières et dont l'emploi ne peut être utile que dans des conditions déterminées, mais comme une sorte de peinture capable, elle aussi, de tout rendre et présentant sur la peinture proprement dite l'avantage d'être à peu près indestructible. En se servant de cubes infiniment petits, on donnait au dessin l'indispensable souplesse; en augmentant sans cesse, au moyen de fontes savantes, la gamme des teintes et des nuances d'émaux, on se mettait à même de reproduire toutes les colorations de la nature. Des prodiges d'habileté furent accompHs, auxquels nous devons ces œuvres inconséquentes et pourtant admirables, qui firent la gloire des maisons patriciennes à l'époque impériale : \q. Bataille d'Alexandre de la maison du Faune (Musée de Naples), le paysage fluvial de Palestrine, les Colombes du Capitale, pour ne citer que ces exemples.
La mosaïque romaine avait essayé tous les genres : l'histoire, le paysage (pi. XXVII, i), les scènes de genre, les natures mortes, à quoi l'on peut ajouter encore les décorations florales imitant les tapis. Quels efforts il avait fallu pour atteindre à cette vie, à cette variété ! Le mosaïste auteur des Colombes du Capitole n'avait pas employé moins de soixante
Planche XXVI I.
1. Pavsai^c lluvial prov iiiaiit de Poinpri, Miiscc tic Naplcs (phot. Bro<;i). 2-3. iMosaùjucs do la Noùto annulaire (k* Sainto-Constancc (phol. Andersen).
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petits cubes de pierre par centimètre carré d'exécution. Et pourtant son œuvre, quoi qu'il en pensât, ne possédait ni la prestesse du trait, ni le fondu parfait de la couleur. A la mosaïque rivalisant avec la peinture, il était deux qualités qui devaient manquer toujours : l'aisance et la liberté. Ses chefs-d'œuvre exigeaient une infinie patience; ils étaient incompatibles avec le génie.
Encore s'ils eussent été à leur place. Mais quelle étrange erreur d'en orner le sol sans cesse foulé aux pieds ! Alors qu'aux beaux siècles de la Grèce, les parquets étaient uniquement décorés de bordures géométriques faites de cubes de marbre blancs et noirs, on voyait, à l'époque hellénistique, les perspectives infinies d'un paysage s'enfoncer sous les pas ou surgir du sol le sommet d'une montagne ; c'était l'eau fuyante d'une rivière ou le relief animé d'une composition historique. Pas n'était besoin vraiment de lutter avec les anciens mosaïstes sur ce terrain. Mieux valait réformer leurs habitudes et rendre à la mosaïque sa vraie mission, qui est de décorer, non de peindre, d'embellir des surfaces et non de meubler des profondeurs.
La mosaïque chrétienne. Les artistes chrétiens discernèrent peu à peu cette différence. Comme si leurs facultés de critique avaient crû en proportion de l'ampleur de leur tâche, ou plutôt, comme si les basiliques qu'ils allaient parer avaient indiqué elles-mêmes, avec force, le genre de décoration qui leur convenait, ils apprirent à distinguer parmi les usages anciens ceux qu'on pouvait conserver sans nuire à la beauté de l'édifice et ceux qu'il importait soit d'abandonner, soit de transformer, pour faire une œuvre harmonieuse.
Les pavements furent toujours décorés, autant qu'on le put,
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avec beaucoup de richesse et selon la tradition. Le désir de luxe y faisait encore représenter des personnages et des animaux, soit isolés, soit en composition (pi. XLIX, 2), mais c'était suivant les procédés de la fresque cimétériale, c'està-dire en surface, sans grand souci de la perspective ou du modelé plastique.
Quant aux parois des églises, elles nécessitaient des réformes encore plus importantes. Sur leur vaste étendue, c'eût été besogne vaine de multiplier les lignes et de les assouplir; de poursuivre jusque dans ses nuances les plus fugaces la gamme infiniment variée des couleurs : détails et finesses eussent été perdus; ils n'auraient servi qu'à fatiguer le regard et à diminuer Tef et de majesté que les murs produisaient par eux-mêmes et que la mosaïque avait pour mission d'accroître encore. A l'ampleur solennelle de l'édifice devait correspondre une décoration toute en largeur et en sobriété. Point de lignes en agitation, de formes en mouvement, de colorations instables, point de perspective surtout. Ce décor aurait rompu toute union entre les murs et la mosaïque; il aurait mis la vie mouvante sur la matière immuable, l'espace aérien là où l'on cherchait des surfaces opaques, et, requérant ainsi l'attention pour lui seul, il aurait détruit toutes les apparences de la soHdité et du poids dans les membres mêmes de l'édifice.
Les décorateurs chrétiens laissèrent la soUdité intacte en s'abstenant d'évider le mur par des perspectives insoUtes; le poids, ils se contentèrent de l'alléger, de le dépouiller de toute rudesse ou brutahté, en répandant à profusion sur les surfaces la joie du dessin et de la couleur; quanta l'étendue, de qui résulte la majesté, ils surent en faire mesurer les proportions souveraines par un système de compositions savam-
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ment distribuées en cadres et bandeaux convergeant tous vers l'arc triomphal et le lointain hémicycle. Ils créèrent ainsi le style monumental, opposé au style pittoresque de la décoration antique.
A première vue, ils semblent avoir fait une œuvre peu vivante : l'essentiel était de conformer la décoration au vœu caché des formes construites. Ce n'était pas la vie multiple qu'il convenait de traduire, mais une vie appropriée à l'édifice, docile à sa pensée, soumise à son rythme. Même la vérité, du moment qu'elle était transposée de la nature dcins la décoration, n'avait plus rien d'absolu et se trouvait susceptible de corrections utiles. Les compositions s'astreignirent au calme. Les lignes furent choisies et exécutées non en vue de la souplesse, mais de la grandeur. Les attitudes furent toutes conçues en noblesse et styhsées de façon qu'elles concordassent avec l'ampleur sereine des murailles et des nefs. La gamme des couleurs fut notamment réduite et ne comporta plus que des teintes franches. En un mot, tout fut simplifié, mis en harmonie, en sorte que le regard se trouvât frappé par une majesté grandiose, avant même que l'esprit eût tenté d'analyser son plaisir. Les écueils à éviter étaient la monotonie, l'abus de la symétrie, la négligence d'exécution. Et c'était aussi un grand danger, en stylisant l'homme, de diminuer à l'excès sa capacité d'action, sa sensibilité d'âme, de rendre son image semblable aux objets inanimés qui ont une forme expressive, mais point d'âme accessible à l'émotion, qui peuvent charmer nos yeux, mais n'éveillent en nous aucun sentiment fraternel.
Ces écueils, la mosaïque chrétienne ne sut pas toujours les éviter. C'est à cause d'eux qu'elle sombra, aux jours de la décadence, dans une immense misère.
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Sainte-Constance. Survivances antiques. Il est tout d'abord dans le développement de la mosaïque romame.un style de transition caractérisé par la fidélité aux thèmes, sinon aux procédés de la décoration antique. Un monument précieux nous en reste : les mosaïques du mausolée de^samte Constance, déjà cité plus haut pour son importance archi-
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